PORT-AU-PRINCE, dimanche 26 juillet 2026 (RHINEWS)– Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, estime que l’ancien président Joseph Michel Martelly, en tant que citoyen haïtien, a le droit de retourner dans son pays. Il considère toutefois que ce retour soulève des préoccupations au regard des accusations et controverses entourant son administration, notamment celles liées au dossier PetroCaribe et aux liens présumés avec des groupes armés.
« Joseph Michel Martelly, comme Haïtien, a le droit de retourner dans son pays. Il peut revenir, et personne ne peut l’empêcher de retourner en Haïti », a déclaré Pierre Espérance. Selon lui, le débat ne porte pas sur le droit de l’ancien chef de l’État à rentrer au pays, mais plutôt sur les nombreuses accusations qui continuent de peser sur son administration.
Le responsable du RNDDH appelle ainsi les autorités à « prendre leurs distances » avec Joseph Michel Martelly et à ne lui accorder aucun traitement particulier. « Martelly symbolise la criminalité et les liens avec Viv Ansanm », a-t-il affirmé, sans toutefois faire état d’une décision judiciaire établissant une responsabilité pénale de l’ancien président dans les activités de cette coalition armée.
Pierre Espérance a rappelé que le scandale PetroCaribe, relatif à la gestion des fonds issus de l’accord pétrolier entre Haïti et le Venezuela, demeure l’un des principaux dossiers de corruption présumée de l’histoire récente du pays. Selon lui, les mobilisations populaires de 2018 réclamant que les personnes mises en cause répondent de leurs actes auraient été réprimées avec l’appui de groupes armés.
« Au lieu de mobiliser les acteurs de la chaîne pénale et les institutions de l’État qui travaillent sur les crimes financiers, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, ils ont donné des armes et des munitions aux gangs pour réprimer les mobilisations qui demandaient la lumière sur PetroCaribe », a-t-il déclaré.
Le directeur exécutif du RNDDH a notamment évoqué le massacre de La Saline, perpétré les 13 et 14 novembre 2018 à Port-au-Prince, qu’il présente comme un épisode emblématique de cette période. Il accuse d’anciens responsables politiques et administratifs d’avoir favorisé des attaques contre la population, des allégations qui ont toujours été contestées par les personnes concernées.
« La Saline était une zone stratégique parce qu’elle regroupait beaucoup de personnes et qu’elle pouvait facilement devenir un lieu de mobilisation populaire », a-t-il soutenu, ajoutant que « depuis 2018 jusqu’à aujourd’hui, les gangs ont réalisé environ 60 massacres dans le pays ».
Pierre Espérance attribue également aux administrations issues du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), sous les présidences de Michel Martelly et de Jovenel Moïse, une responsabilité dans l’affaiblissement des institutions et la dégradation de la situation sécuritaire.
« Le régime PHTK a détruit la classe moyenne, provoqué des déplacements massifs et contraint beaucoup de professionnels haïtiens à quitter le pays pour aller notamment aux États-Unis, en République dominicaine ou ailleurs », a-t-il déclaré.
Le responsable du RNDDH a également évoqué plusieurs rapports qu’il estime restés sans suites judiciaires. Il affirme notamment que le rapport portant sur le patrimoine de Joseph Michel Martelly serait bloqué au parquet, estimant que le commissaire du gouvernement serait lié au PHTK.
« Normalement, à partir de ce rapport, les personnes concernées devraient être entendues par la justice. Malheureusement, ce rapport est bloqué au parquet », a-t-il déclaré.
Pierre Espérance soutient également que des informations transmises par la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) et le Bureau de lutte contre le trafic de stupéfiants (BLTS) auraient contribué aux sanctions imposées contre Joseph Michel Martelly par les États-Unis, le Canada et l’Union européenne, ainsi qu’aux rapports des Nations unies évoquant des liens présumés entre certaines personnalités et des groupes armés.
« Les informations ayant conduit aux sanctions internationales proviennent notamment de la coopération avec le BLTS et des rapports de la DCPJ transmis aux partenaires internationaux », a-t-il affirmé.
Le responsable du RNDDH a également cité un rapport de la police judiciaire concernant l’ancien chef de gang Anel Joseph. Selon lui, ce dernier aurait déclaré avoir entretenu des relations avec Joseph Michel Martelly et avoir bénéficié d’un soutien financier de sa part. Ces allégations n’ont toutefois pas été confirmées par une décision judiciaire.
Selon un rapport du Groupe d’experts mandaté par le Conseil de sécurité des Nations unies, l’ancien président haïtien Michel Martelly aurait utilisé des groupes armés afin d’étendre son influence politique entre 2011 et 2016. Les experts estiment que « Michel Martelly, qui a été président de 2011 à 2016, s’est servi des gangs pour étendre son influence dans les quartiers afin de faire avancer son agenda politique, contribuant ainsi à un héritage d’insécurité dont les effets se font encore sentir aujourd’hui ».
Le rapport affirme que, durant son mandat, Michel Martelly aurait financé plusieurs gangs, notamment Base 257, Village de Dieu, Ti Bois et Grand Ravine. « Le Groupe d’experts a reçu des informations selon lesquelles, pendant son mandat, M. Martelly a financé plusieurs gangs, tels que Base 257, Village de Dieu, Ti Bois et Grand Ravine, notamment en leur fournissant des fonds ou des armes à feu », indiquent les experts.
Les enquêteurs soutiennent également que, selon plusieurs sources, l’ancien chef de l’État aurait créé la Base 257, qui aurait été financée et armée au fil du temps afin d’empêcher des manifestations contre son pouvoir à Pétion-Ville à partir de 2014. Le rapport précise que ce groupe serait impliqué dans plusieurs activités criminelles, notamment des meurtres, des enlèvements, des vols et le trafic de drogue.
Les experts ajoutent que « M. Martelly est également passé par des intermédiaires, notamment des fondations ou des membres de sa garde rapprochée, pour établir des relations et négocier avec d’autres gangs ». Ils citent notamment les déclarations attribuées à l’ancien chef de gang de Village de Dieu, Arnel Joseph, qui aurait affirmé avoir échangé régulièrement avec un intermédiaire lié à l’unité de protection rapprochée de M. Martelly, lequel lui aurait fourni des armes et des sommes d’argent.
Le rapport évoque également une vidéo dans laquelle Ti Lapli, présenté comme l’un des chefs actuels du gang de Grand Ravine, affirme que Michel Martelly aurait remis des fusils de type Galil à d’anciens chefs de gangs. Ces éléments sont rapportés par le Groupe d’experts des Nations unies et ne constituent pas des conclusions judiciaires établissant une responsabilité pénale de l’ancien président.
Les experts précisent que leurs travaux visent notamment à documenter les activités criminelles susceptibles de justifier des sanctions internationales contre des personnalités impliquées dans des actes liés au soutien aux gangs, au trafic de drogue ou à la corruption. Ils rappellent qu’en novembre 2022, le Canada a imposé des sanctions à Michel Martelly ainsi qu’aux anciens Premiers ministres Jean Henry Céant et Laurent Salvador Lamothe, en raison de leurs liens présumés avec des groupes armés et de l’aggravation de la violence en Haïti.
Par ailleurs, Pierre Espérance estime que le dossier PetroCaribe, pendant devant la Cour de cassation depuis 2020, n’a connu aucune avancée judiciaire.
« Le dossier PetroCaribe est devant la Cour de cassation depuis 2020, mais aucune décision n’a été rendue. Celui qui devrait mettre le dossier en état est le commissaire du gouvernement près la Cour de cassation », a-t-il déclaré. « Le commissaire du gouvernement s’est abstenu de le faire en raison de ses affinités avec le PHTK », a-t-il soutenu.
Sur le plan sécuritaire, Pierre Espérance demande aux autorités de ne pas affecter de policiers à la protection personnelle de l’ancien président et d’examiner la situation des agents qui assurent déjà sa sécurité.
« On ne peut pas donner un policier à la disposition d’une personne sanctionnée par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, alors que ces mêmes partenaires soutiennent la formation et la professionnalisation de la Police nationale d’Haïti », a-t-il déclaré.
Il a ajouté : « Au lieu de mettre un policier à la disposition de Martelly, il faut plutôt surveiller les mouvements autour de sa résidence. »
Le militant des droits humains appelle également à sanctionner tout responsable public qui utiliserait les ressources de l’État au profit de personnes qu’il accuse d’être liées à des groupes criminels.
Interrogé sur une éventuelle candidature de Joseph Michel Martelly à une prochaine élection présidentielle, Pierre Espérance estime que les dispositions du décret électoral doivent être appliquées strictement. « Si le décret électoral est respecté, avec toutes les pièces et les conditions exigées pour un candidat, Martelly ne pourra pas se présenter », a-t-il soutenu.
Dans un rapport rendu public en octobre 2023, le Groupe d’experts des Nations unies estime que le détournement des fonds du programme PetroCaribe a largement contribué à aggraver la pauvreté, l’instabilité sociale et la crise économique en Haïti. Les experts affirment que les détournements les plus importants se sont produits entre 2011 et 2016, sous la présidence de Joseph Michel Martelly, période qui a coïncidé avec les fonctions de Laurent Lamothe comme ministre de la Planification puis Premier ministre.
Selon ce rapport, les enquêtes officielles haïtiennes ont conclu qu’environ 92 % des 1,74 milliard de dollars alloués aux projets avaient été dépensés sur la base d’autorisations jugées douteuses, alors que la quasi-totalité des projets annoncés n’aurait pas été réalisée.
Les experts soulignent que Laurent Lamothe, présenté comme principal ordonnateur des décaissements, a autorisé 668,8 millions de dollars pour 149 projets. Ils précisent toutefois avoir recueilli sa version des faits : l’ancien Premier ministre nie tout détournement, affirme avoir été blanchi de ces accusations et soutient que les fonds étaient administrés par le Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD), sous la supervision du ministère des Finances.
Le Groupe d’experts rappelle que le programme PetroCaribe, mis en place par le Venezuela en 2005, représentait plus de 4 milliards de dollars destinés au développement économique et social d’Haïti, notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la lutte contre la pauvreté. Ils estiment que le détournement présumé de ces ressources est intervenu alors que le pays faisait face aux conséquences du séisme de 2010, de l’épidémie de choléra et de l’ouragan Sandy.
Le rapport examine également d’autres cas présumés de corruption, notamment celui de Romel Bell, ancien directeur général de l’Administration générale des douanes (AGD), accusé par les experts de fausse déclaration de patrimoine, de fraude fiscale et de détournement de recettes douanières.
Les experts évoquent aussi le cas de Patrick Noramé, ancien directeur général du Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD), accusé d’avoir détourné plus de 124 millions de gourdes provenant de la vente de riz offert par le Japon. Selon le rapport, cette affaire a conduit Tokyo à suspendre son aide bilatérale à Haïti, à l’exception de l’aide humanitaire d’urgence.
Selon le Groupe d’experts des Nations unies, la corruption et le détournement des fonds publics constituent des facteurs aggravant directement la pauvreté, l’insécurité et l’expansion des groupes armés en Haïti. Les experts estiment que ces pratiques privent la population de services essentiels et favorisent également les flux financiers illicites liés, entre autres, au trafic d’armes et de stupéfiants.
À ce jour, aucune nouvelle procédure judiciaire n’a été annoncée en Haïti contre Joseph Michel Martelly à la suite de ces déclarations. L’ancien président, qui a dirigé le pays de 2011 à 2016, n’a pas été condamné par la justice haïtienne pour les faits évoqués par Pierre Espérance. Lui-même et ses proches ont toujours rejeté les accusations portées contre lui, les qualifiant d’attaques à caractère politique.

