PORT-AU-PRINCE, vendredi 28 août 2026 (RHINEWS)-Le trafic d’armes et de munitions constitue l’un des principaux facteurs de la persistance de la violence des gangs en Haïti, où des groupes armés disposent d’arsenaux de plus en plus sophistiqués malgré l’embargo décrété par le Conseil de sécurité des Nations unies.
Selon les Nations unies, entre 270.000 et 500.000 armes illégales seraient actuellement en circulation dans le pays. Elles sont principalement détenues par des gangs, mais aussi par des groupes d’autodéfense apparus dans plusieurs quartiers confrontés à l’insécurité.
« Le nombre croissant d’armes en circulation ainsi que la modernisation des arsenaux ont un impact sur la létalité et la gravité des blessures infligées », ont indiqué des personnels médicaux haïtiens cités par le groupe d’experts des Nations unies.
L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estime que la majorité des armes et munitions introduites clandestinement en Haïti proviennent des États-Unis. Elles sont généralement acquises auprès de commerces légalement établis, de salons d’armes ou de prêteurs sur gages, avant d’être acheminées vers Haïti par voie maritime.
Miami constitue l’un des principaux points identifiés dans les opérations de saisie américaines. Les Nations unies ont également documenté des itinéraires passant par les Bahamas, les îles Turques-et-Caïques et la République dominicaine. D’autres cargaisons seraient transportées par porte-conteneurs, bateaux de pêche, barges ou petits avions.
Le phénomène concerne également des armes particulièrement puissantes. Une cargaison achetée à Miami et interceptée en République dominicaine en février 2025 comprenait notamment un fusil semi-automatique lourd Barrett M82, des fusils de précision, une mitraillette Uzi et plus de 36.000 cartouches, selon les Nations unies.
Les experts de l’ONU ont par ailleurs signalé la présence d’« armes fantômes », fabriquées à partir de pièces achetées notamment en ligne. Dépourvues de numéro de série, ces armes compliquent leur traçage par les autorités. Le trafic demeure particulièrement lucratif : un fusil semi-automatique de calibre 5,56 mm vendu quelques centaines de dollars aux États-Unis peut atteindre plusieurs milliers de dollars sur le marché haïtien.
Cette circulation massive d’armes renforce directement les capacités opérationnelles des groupes criminels. Selon le groupe d’experts de l’ONU cité par les Nations unies, certains gangs disposent ainsi d’une « puissance de feu qui dépasse celle de la Police nationale haïtienne ».
L’expert en sécurité et développement Robert Muggah a décrit la situation comme « probablement la pire que j’ai vue depuis plus de 20 ans de travail dans le pays ». Il estime que certains gangs se sont spécialisés dans l’acquisition, le stockage et la distribution d’armes et de munitions.
Le mécanisme entretient un cercle difficile à briser. Plus les groupes armés disposent d’armes, plus ils peuvent prendre le contrôle de territoires, de routes et de points stratégiques. Ce contrôle territorial leur permet à son tour de faciliter l’acheminement de nouvelles cargaisons et de rendre plus difficiles les interventions des autorités.
« Le problème est que plus les armes entrent, plus les gangs étendent leur contrôle sur des points stratégiques tels que les ports et les routes », avait souligné une responsable de l’ONUDC, citée par l’ONU.
Le problème persiste en 2026. Lors d’un briefing du Conseil de sécurité le 20 juillet, l’ONUDC a indiqué que « les armes à feu illicites, notamment des armes militaires, continuent de rentrer en Haïti ». L’agence a parallèlement décrit l’existence de marchés criminels interconnectés associant notamment trafic d’armes, stupéfiants et traite de migrants.
La situation sécuritaire s’est encore aggravée au cours des derniers mois. L’ONU a documenté plus de 600 morts et près de 400 blessés entre mars et juillet 2026 dans des épisodes de violence armée. Les affrontements entre groupes criminels représentent la principale cause de ces violences.
L’attaque meurtrière de Kenscoff, dans la nuit du 23 au 24 août, illustre cette escalade. Au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 autres enlevées lors de cette offensive attribuée à des groupes armés, selon les informations communiquées par l’ONU et rapportées par plusieurs médias internationaux.
Dans ce contexte, l’embargo sur les armes demeure l’un des principaux instruments internationaux destinés à réduire les capacités militaires des gangs. Adopté en 2022, il interdit notamment la fourniture, la vente ou le transfert d’armes et de matériels connexes aux acteurs visés par les sanctions. Le régime de sanctions a depuis été renouvelé.
Mais son application se heurte à d’importantes difficultés. L’ONU souligne notamment la faiblesse des contrôles douaniers et frontaliers, la corruption et l’insuffisance des moyens techniques disponibles en Haïti. Selon les Nations unies, le pays ne dispose toujours pas d’un scanner grand format permettant de contrôler efficacement le contenu des conteneurs ou des camions.
L’ONUDC préconise une « approche globale et coordonnée aux niveaux national, régional et international », associant contrôle des frontières, lutte contre la corruption, enquêtes financières et coopération avec les pays d’origine et de transit.
L’agence onusienne travaille notamment au renforcement des unités de contrôle dans les ports et les aéroports, ainsi qu’au développement des capacités de traçage des armes et d’enquête sur les flux financiers liés au trafic.
Au Conseil de sécurité, l’ONUDC a également insisté en juillet sur la nécessité de renforcer les contrôles frontaliers et douaniers et d’interrompre les flux d’armes, de stupéfiants et d’autres matériels entrant en Haïti. L’agence prépare, selon sa directrice exécutive, un programme régional intégré pour les Caraïbes centré sur Haïti, comprenant notamment le partage de renseignements et des patrouilles maritimes conjointes.
Pour les Nations unies, la réduction du trafic d’armes ne peut toutefois être dissociée du rétablissement de l’autorité de l’État. La directrice exécutive de l’ONUDC a estimé devant le Conseil de sécurité que les opérations de sécurité devaient être accompagnées d’un système de justice pénale capable d’arrêter, poursuivre et détenir les membres des gangs, mais aussi de démanteler leurs réseaux financiers.
Alors que les autorités haïtiennes et leurs partenaires internationaux cherchent à créer les conditions nécessaires à la tenue des élections prévues à partir de décembre 2026, la maîtrise des flux d’armes apparaît ainsi comme un enjeu central de la crise. Pour l’ONU, tarir l’approvisionnement des groupes armés constitue une condition essentielle pour réduire leur capacité à contrôler les territoires, à terroriser la population et à contester durablement l’autorité de l’État.

