Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, samedi 11 avril 2026 (RHINEWS)- Depuis plus de vingt ans, l’État haïtien a suspendu l’un des actes les plus fondamentaux de la souveraineté moderne : la production d’une connaissance exhaustive de sa population. Le dernier recensement général de la population et de l’habitat, réalisé en 2003 par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique sous l’administration du président Jean-Bertrand Aristide, établissait que le pays comptait 8 373 750 habitants. Cette donnée, qui constituait alors une base empirique essentielle pour la planification publique, est aujourd’hui devenue une référence historique, déconnectée des transformations profondes qu’a connues la société haïtienne au cours des deux dernières décennies. En l’absence d’une actualisation statistique rigoureuse, la population actuelle est estimée entre 11,8 et 12 millions d’habitants pour la période 2023–2025, selon des projections issues notamment de la Banque mondiale, de l’Organisation des Nations unies et de la Central Intelligence Agency. Ce glissement d’une connaissance empirique à une connaissance modélisée, largement produite à l’extérieur de l’appareil étatique national, révèle une mutation profonde : Haïti est devenue un pays qui existe démographiquement sans se connaître statistiquement.¹²³⁴
Une telle situation ne saurait être comprise comme un simple retard technique ou administratif. Elle engage une réflexion plus large sur la nature de l’État et sur les conditions de possibilité de l’action publique rationnelle. Le recensement, dans les États modernes, ne constitue pas seulement un instrument de mesure ; il est au cœur de ce que Michel Foucault a conceptualisé comme une technologie de gouvernement, articulant savoir et pouvoir dans la production d’une réalité administrable. En rendant la population « visible » à travers des catégories statistiques, l’État se donne les moyens de la gouverner. Dans cette perspective, l’absence de recensement en Haïti équivaut à une forme d’aveuglement institutionnel : l’État perd sa capacité à rendre intelligible la société qu’il prétend administrer. Cette idée trouve un écho dans les travaux de James C. Scott, pour qui la lisibilité des sociétés est une condition préalable à toute forme de planification étatique. Sans instruments de mesure fiables, la société devient « opaque » au regard de l’État, et toute intervention publique se transforme en exercice approximatif.⁵⁶
La rupture de la continuité statistique en Haïti prend une dimension particulièrement critique lorsqu’on examine les transformations démographiques intervenues depuis 2003. À l’époque, le pays présentait une structure démographique caractérisée par une forte proportion de jeunes, avec une pression importante sur les systèmes éducatifs et une anticipation de tensions futures sur le marché du travail. Cette dynamique s’est poursuivie, les projections actuelles indiquant qu’environ 30 à 33 % de la population a moins de 15 ans. Parallèlement, le processus d’urbanisation s’est accéléré, avec une inversion progressive du rapport entre population rurale et urbaine, cette dernière représentant désormais environ 60 % de la population. Ces évolutions s’accompagnent de transformations spatiales profondes, notamment une concentration accrue dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et une expansion de zones urbaines informelles. Or, en l’absence de recensement, ces mutations ne sont appréhendées qu’à travers des approximations, ce qui limite considérablement la capacité de l’État à anticiper et à encadrer ces dynamiques.²³
Cette incertitude est amplifiée par des facteurs structurels qui rendent particulièrement difficile toute estimation précise. La migration internationale constitue l’un des éléments les plus déterminants. Depuis le début des années 2010, des flux migratoires importants se sont dirigés vers la République dominicaine, les États-Unis, ainsi que vers des pays d’Amérique du Sud comme le Chili et le Brésil. Ces mouvements, souvent circulaires et partiellement informels, échappent en grande partie aux dispositifs de mesure. Les retours forcés, notamment dans le cadre de politiques d’expulsion, ne sont pas systématiquement enregistrés, ce qui introduit une variabilité supplémentaire dans les estimations. À cette mobilité externe s’ajoutent des déplacements internes massifs, liés à la dégradation de la situation sécuritaire. La violence des groupes armés a provoqué la formation de camps de déplacés et la recomposition de l’espace urbain, créant des poches de population largement invisibles pour les institutions publiques.
La faiblesse chronique de l’état civil constitue un autre facteur majeur d’incertitude. Dans de nombreuses régions, les naissances ne sont pas enregistrées de manière systématique, tandis que les décès échappent souvent aux registres officiels. Or, ces données constituent les variables de base des modèles démographiques utilisés pour produire des estimations. Lorsque ces variables sont elles-mêmes incertaines, les projections qui en découlent deviennent nécessairement fragiles. Il en résulte un écart potentiel entre la population réelle et la population estimée, qui peut atteindre des proportions significatives. Cette situation illustre ce que l’on pourrait qualifier de « déficit épistémique » de l’État haïtien : une incapacité à produire une connaissance fiable de sa propre réalité sociale.
Les implications de ce déficit sont multiples et profondément structurantes. Sur le plan des politiques publiques, l’absence de données fiables conduit à une allocation inefficace des ressources. Les infrastructures éducatives, sanitaires et sociales sont planifiées sur la base d’estimations qui peuvent s’avérer largement inexactes. Une sous-estimation de la population dans une région donnée peut entraîner une saturation des services publics, tandis qu’une surestimation peut conduire à un gaspillage de ressources. Cette inefficacité se traduit par une aggravation des inégalités territoriales, certaines zones étant systématiquement sous-dotées par rapport à leurs besoins réels. Les programmes sociaux, qu’il s’agisse de transferts monétaires, d’aide alimentaire ou de politiques de lutte contre la pauvreté, sont également affectés. En l’absence de données précises sur les bénéficiaires potentiels, ces programmes risquent de souffrir de problèmes d’exclusion, de duplication ou de mauvaise ciblage.
Sur le plan politique, les conséquences sont tout aussi significatives. La délimitation des circonscriptions électorales repose en principe sur des données démographiques actualisées, afin de garantir une représentation équitable. En l’absence de recensement, cette délimitation devient arbitraire, ouvrant la voie à des déséquilibres dans le poids électoral des différentes régions. Les listes électorales elles-mêmes peuvent être entachées d’irrégularités, incluant des personnes décédées ou excluant des citoyens non enregistrés. Cette situation fragilise la crédibilité des processus électoraux et alimente les contestations, contribuant à une crise de légitimité des institutions. Plus profondément, elle remet en cause le principe même de la représentation démocratique, qui suppose une connaissance minimale de la population à représenter.
L’impact économique de cette incertitude démographique est également considérable. Les investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers, ont besoin de données fiables pour évaluer la taille et la structure du marché. L’absence de telles données accroît le niveau de risque perçu et peut dissuader les investissements. Les institutions internationales, quant à elles, utilisent des données démographiques pour calibrer leurs interventions. Lorsque ces données sont incertaines, l’aide peut être mal dimensionnée, soit insuffisante, soit mal allouée. Dans ce contexte, la dépendance à l’égard des estimations produites par des organismes externes prend une dimension stratégique. Les données de la Central Intelligence Agency, de la Banque mondiale ou de l’Organisation des Nations unies deviennent des références quasi officielles, sur lesquelles reposent des décisions majeures. Cette situation équivaut à une forme de délégation implicite d’une fonction régalienne essentielle : la production de la connaissance démographique.²³⁴
Cette délégation pose la question de la souveraineté informationnelle. Dans un monde où la donnée est devenue une ressource stratégique, la capacité à produire, contrôler et interpréter l’information constitue un élément central de la puissance des États. En s’en remettant à des sources externes pour connaître sa population, l’État haïtien se place dans une position de dépendance, où la lecture de sa propre réalité est en partie déterminée par des acteurs extérieurs. Cette situation peut être analysée à la lumière des travaux de Amartya Sen, qui souligne l’importance de l’information dans les processus de développement. Pour Sen, le développement ne se réduit pas à la croissance économique ; il implique l’expansion des capacités des individus, ce qui suppose un accès à des informations fiables. Transposée à l’échelle de l’État, cette idée suggère que la capacité à produire des données est elle-même une composante du développement.⁷
Au-delà des dimensions techniques et structurelles, l’absence de recensement en Haïti révèle une crise plus profonde, liée à la nature des élites et à leur rapport à la connaissance. La persistance de cette situation sur une période aussi longue ne peut être expliquée uniquement par des contraintes matérielles ou sécuritaires. Elle témoigne également d’un déficit de vision stratégique et d’une faible intégration des outils scientifiques dans les processus décisionnels. L’action publique apparaît dominée par le court-termisme, l’improvisation et la gestion de l’urgence, au détriment de la planification à long terme. Cette situation contribue à la reproduction d’un cercle vicieux, dans lequel l’absence de données fiables limite l’efficacité des politiques publiques, ce qui à son tour rend plus difficile la production de nouvelles données.
Dans ce contexte, la refondation de la capacité statistique de l’État apparaît comme une condition préalable à toute transformation structurelle. Le recensement doit être envisagé non comme une opération technique isolée, mais comme un projet politique majeur, au cœur de la reconstruction de l’État. Dans un environnement marqué par l’insécurité et la fragilité institutionnelle, des approches innovantes peuvent être envisagées, combinant méthodes traditionnelles et technologies modernes, telles que les systèmes d’information géographique, les données satellitaires et les outils numériques. Le renforcement des institutions statistiques nationales, la modernisation de l’état civil et l’intégration d’une culture de la donnée dans l’administration publique constituent des étapes essentielles de ce processus.⁸
Les bénéfices d’une telle refondation seraient considérables. Une meilleure connaissance de la population permettrait d’améliorer l’efficacité des politiques publiques, de réduire les incertitudes pour les acteurs économiques et de renforcer la crédibilité du pays sur la scène internationale. Elle contribuerait également à une meilleure reconnaissance des citoyens, en rendant visibles des populations jusqu’alors marginalisées. En ce sens, le recensement dépasse largement sa dimension technique : il constitue un acte de reconnaissance politique, par lequel l’État affirme son engagement à connaître et à servir l’ensemble de sa population.
En définitive, l’absence de recensement en Haïti ne peut être comprise comme un simple dysfonctionnement administratif. Elle constitue le symptôme d’une crise multidimensionnelle, affectant la capacité de l’État à se connaître, à gouverner et à se projeter dans l’avenir. Gouverner sans données fiables revient à agir à l’aveugle, avec des conséquences profondes en termes d’inefficacité, d’inégalités et de fragilité institutionnelle. La reconstruction de l’État haïtien passe nécessairement par le rétablissement de sa capacité à produire une connaissance rigoureuse de sa population. C’est à cette condition que pourra émerger un État véritablement stratège, capable de transformer ses faiblesses structurelles en opportunités de développement et de redéfinir son rapport à la société dans une perspective de rationalité, de justice et de souveraineté.
Notes
1. Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), Recensement général de la population et de l’habitat, 2003.
2. Banque mondiale, World Development Indicators, 2023–2025.
3. Organisation des Nations unies, World Population Prospects, dernières révisions.
4. Central Intelligence Agency, The World Factbook: Haiti, 2023–2025.
5. Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, 2004.
6. James C. Scott, Seeing Like a State, 1998.
7. Amartya Sen, Development as Freedom, 1999.
8. Organisation des Nations unies, Principles and Recommendations for Population and Housing Censuses.

