Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, vendredi 10 avril 2026 (RHINEWS)- Depuis la chute de Jean-Claude Duvalier en février 1986, Haïti s’est engagée dans une séquence historique dense, marquée par des transitions politiques incertaines, des reconfigurations institutionnelles, des crises à répétition et des interventions internationales multiples. Cette période, qui s’étend sur près de quatre décennies, constitue un moment décisif pour comprendre les fragilités contemporaines de l’État haïtien et les tensions qui traversent la société. Pourtant, elle demeure, dans une large mesure, marginalisée dans les curricula scolaires. L’insuffisante intégration de cette histoire contemporaine dans l’enseignement entre 1986 et le début des années 2020, soit près de quarante ans, a contribué à produire un déficit de mémoire collective et un affaiblissement de la capacité citoyenne, participant ainsi à ce que l’on peut qualifier de désarmement civique. Cette lacune ne relève pas d’un simple retard pédagogique, mais s’inscrit dans des logiques de pouvoir, des défaillances structurelles de l’État et des choix implicites de silence historique.
L’enseignement de l’histoire en Haïti s’est historiquement construit autour d’un récit fortement centré sur la colonie de Saint-Domingue, la révolution haïtienne et les grandes figures fondatrices de la nation. Ce récit, essentiel à la consolidation de l’identité nationale postcoloniale, a joué un rôle structurant dans la formation symbolique du pays, mais il s’est progressivement figé dans une matrice pédagogique dominée par la mémorisation et la célébration des héros, au détriment d’une lecture analytique des processus sociaux, économiques et politiques. Comme l’a montré Michel-Rolph Trouillot, la production de l’histoire est indissociable des rapports de pouvoir qui déterminent ce qui est retenu, transmis ou occulté, et les silences qui en résultent ne sont jamais neutres mais profondément structurants. Dans le cas haïtien, cette logique de sélection a conduit à privilégier un passé fondateur relativement consensuel tout en reléguant dans l’ombre des périodes récentes, politiquement sensibles et historiographiquement conflictuelles.
Ce phénomène peut être éclairé par le concept de curriculum nul élaboré par Elliot Eisner, qui désigne l’ensemble des savoirs que l’école ne transmet pas, que ce soit par omission, par incapacité ou par choix implicite. Appliqué à la réalité haïtienne, ce concept permet de comprendre comment l’histoire postérieure à 1986, incluant la transition démocratique, l’adoption de la Constitution de 1987, les coups d’État, les mobilisations populaires, les recompositions économiques et les interventions internationales, a été progressivement marginalisée. Cette absence ne relève pas d’un simple oubli mais d’un ensemble de contraintes imbriquées, parmi lesquelles l’instabilité politique chronique qui empêche la stabilisation d’un récit historique partagé, la sensibilité des événements impliquant des acteurs encore présents dans la vie publique, la faiblesse structurelle de l’État éducateur et l’insuffisance de ressources pédagogiques actualisées. Entre 1986 et les années 2020, soit près de quarante ans, cette histoire contemporaine n’a pas été enseignée de manière systématique, structurée et généralisée.
L’histoire ne peut pourtant être réduite à un simple inventaire du passé. Elle constitue un instrument fondamental de compréhension du présent, car elle permet de répondre aux interrogations essentielles sur l’origine des situations actuelles, les trajectoires qui y ont conduit et les logiques qui les structurent. Une société privée de cette profondeur historique se retrouve enfermée dans un présent fragmenté, incapable de relier les événements aux processus qui les produisent. Comprendre une crise politique sans connaître les transitions institutionnelles, les ruptures constitutionnelles et les dynamiques de pouvoir antérieures revient à analyser un arbre sans ses racines. L’histoire est ainsi une mise en intelligibilité du réel.
Elle joue également un rôle central dans la construction de la conscience nationale. Une nation ne se fonde pas uniquement sur des institutions ou des frontières, mais sur une mémoire partagée et un récit commun qui permettent aux individus de se reconnaître comme membres d’une même communauté historique. C’est dans cette perspective que Benedict Anderson a conceptualisé la nation comme une communauté imaginée, c’est-à-dire une construction symbolique fondée sur la circulation d’un récit collectif. Sans ce récit, la cohésion nationale se fragilise, car les individus ne disposent plus des repères symboliques permettant de relier leurs expériences personnelles à une histoire commune.
L’histoire constitue également une école du jugement critique. Elle permet de distinguer les faits des interprétations, les causes des conséquences et les discours politiques des réalités structurelles. Elle forme ainsi l’esprit critique indispensable à toute vie démocratique. Paulo Freire a montré que l’éducation, lorsqu’elle est pensée comme processus de conscientisation, permet aux individus de comprendre les structures de domination qui organisent leur existence et d’acquérir les moyens de les transformer. En ce sens, une population privée de culture historique devient plus vulnérable aux manipulations politiques, aux discours simplificateurs et aux mythologies sociales, ce qui fragilise directement la démocratie.
L’histoire est également un instrument de projection vers l’avenir. Une société ne peut anticiper ses trajectoires futures sans comprendre ses trajectoires passées. Elle permet d’identifier les répétitions historiques, les cycles de crise, les facteurs de stabilité et les causes d’échec. Elle constitue ainsi une forme de mémoire stratégique collective. Une nation qui ignore ses erreurs passées ne les corrige pas, elle les reproduit, non par destin mais par ignorance.
Au-delà des événements, le sens de l’histoire implique la compréhension des structures profondes qui organisent les sociétés. Il ne s’agit pas seulement de connaître des faits, mais de saisir les dynamiques économiques, les rapports sociaux, les transformations culturelles et les logiques politiques dans la durée. Fernand Braudel a montré que l’histoire se comprend à plusieurs niveaux temporels, allant du temps court des événements au temps long des structures. Cette approche permet de dépasser les crises immédiates pour comprendre les continuités invisibles qui les sous-tendent.
Dans cette perspective, une nation qui connaît son histoire devient plus stable politiquement, car elle comprend les origines de ses conflits et peut en prévenir la répétition. Elle devient plus démocratique, car ses citoyens comprennent mieux leurs droits, leurs institutions et leurs responsabilités. Elle devient plus résiliente, car elle est capable d’apprendre de ses échecs. Elle devient enfin plus souveraine intellectuellement, car elle n’est pas dépendante de récits extérieurs pour se définir.
À l’inverse, une société dépourvue de mémoire historique devient vulnérable à la manipulation, incapable de se projeter, répétitive dans ses crises et dépendante de récits importés. Cette crise de la mémoire nationale produit un présent incompréhensible, faute de continuité historique.
Les conséquences de la marginalisation de l’histoire contemporaine en Haïti sont donc profondes. Elles engendrent une incapacité à comprendre le présent, une fragilisation de la citoyenneté et une fragmentation de la mémoire nationale. L’éducation historique étant un pilier de la formation civique, son absence affaiblit la culture démocratique et réduit la participation citoyenne, produisant un désarmement civique où les individus peinent à exercer pleinement leur rôle politique et social.
L’analyse des responsabilités révèle le rôle central de l’État haïtien, notamment à travers le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, théoriquement chargé de définir les curricula et de produire les outils pédagogiques. Dans la pratique, ces fonctions ont été exercées de manière discontinue, sous l’effet de contraintes budgétaires, d’instabilités politiques et de faiblesses institutionnelles. Les rapports de la Banque mondiale et de l’UNESCO soulignent régulièrement le sous-financement du système éducatif, sa fragmentation et les inégalités structurelles qui en résultent. À cela s’ajoute une dimension politique du silence historique, dans la mesure où l’histoire récente, encore traversée de conflits de mémoire et de responsabilités non stabilisées, peut être évitée pour des raisons implicites de gestion du présent.
Or, l’histoire ne se limite pas à la mémoire du passé. Elle constitue un instrument de construction de l’identité nationale, de développement de l’esprit critique et de compréhension des dynamiques sociales. Elle permet d’inscrire les trajectoires individuelles dans des processus collectifs et de transformer la mémoire en outil d’analyse. Paulo Freire rappelle que l’éducation peut devenir un processus de conscientisation permettant la transformation sociale. Dans le cas haïtien, l’intégration de l’histoire contemporaine représente donc un levier essentiel de transformation politique, sociale et culturelle.
Les tentatives récentes de réforme curriculaire témoignent d’une prise de conscience de ces enjeux, notamment à travers l’introduction d’une approche par compétences et la volonté de rapprocher les contenus scolaires des réalités contemporaines. Toutefois, ces réformes restent fragiles en raison des contraintes sécuritaires, institutionnelles et matérielles. Une refondation réelle suppose une volonté politique durable, la production de manuels actualisés, la formation continue des enseignants et l’intégration explicite de la période post-1986 dans une perspective critique et pluraliste.
Entre 1986 et les années 2020, soit près de quarante ans, l’histoire contemporaine haïtienne est restée insuffisamment enseignée. Ce constat dépasse le champ pédagogique pour interroger la capacité d’une société à se penser elle-même. Une nation qui ne maîtrise pas son histoire récente se prive des outils nécessaires pour comprendre le présent et construire l’avenir. À l’inverse, une société qui développe une conscience historique solide transforme son passé en ressource stratégique et sa mémoire en instrument de reconstruction collective.
Notes
1. Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past: Power and the Production of History (Boston: Beacon Press, 1995).
2. Elliot Eisner, The Educational Imagination (New York: Macmillan, 1985).
3. Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, documents de réforme curriculaire, 2020.
4. Collectif d’enseignants haïtiens, Enseigner l’histoire en Haïti, 2023.
5. Banque mondiale, rapports sur l’éducation en Haïti, 2020-2024.
6. UNESCO, rapports sur les systèmes éducatifs, 2019–2023.
7. Paulo Freire, Pedagogy of the Oppressed (New York: Continuum, 1970).
Bibliographie
Banque mondiale (2020–2024), rapports sur l’éducation en Haïti.
Collectif d’enseignants haïtiens (2023), Enseigner l’histoire en Haïti.
Eisner, Elliot (1985), The Educational Imagination.
Freire, Paulo (1970), Pedagogy of the Oppressed.
MENFP (2020), réforme curriculaire.
Trouillot, Michel-Rolph (1995), Silencing the Past.
UNESCO (2019–2023), rapports sur l’éducation.

