Par Francklyn B. Geffrard,
NEW YORK, mercredi 14 octobre 2026 (RHINEWS)– Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté mercredi la résolution 2832 (2026), prolongeant pour un an le régime de sanctions concernant Haïti, sur fond d’appels à renforcer la lutte contre les réseaux politiques, économiques et financiers qui alimentent les gangs. Le texte a recueilli 14 voix favorables, la Russie s’étant abstenue en raison de réserves sur les dispositions relatives aux détournements de ressources publiques.
Le dispositif maintient les instruments établis depuis 2022 : interdiction de voyager pour les personnes désignées, gel des avoirs des personnes et entités inscrites sur la liste et embargo sur les armes, assorti d’exemptions destinées notamment à permettre le soutien aux capacités de sécurité haïtiennes. Ces mesures visent les acteurs responsables d’activités menaçant la paix, la sécurité et la stabilité du pays.
L’un des points saillants du texte discuté avant le vote concerne la mauvaise appropriation, la malversation et le détournement de ressources publiques lorsqu’ils présentent un risque pour la paix, la sécurité et la stabilité d’Haïti. Cette disposition a concentré les divergences entre les membres du Conseil sur la portée du régime et son application aux acteurs qui contribuent à la déstabilisation du pays par leurs pratiques financières.
La représentante permanente adjointe des États-Unis, Jennifer Locetta, a présenté l’adoption comme « un nouveau signal sans équivoque que la communauté internationale se tient aux côtés du peuple haïtien ».
Elle a insisté sur une clarification concernant les équipements destinés aux autorités haïtiennes. « L’embargo sur les armes ne s’applique pas à la vente, à la fourniture ou au transfert d’armes et de matériel connexe, ni à la fourniture d’une assistance et d’une formation connexes au Gouvernement haïtien », lorsqu’ils sont destinés à soutenir les objectifs de paix et de sécurité, a-t-elle déclaré.
Le régime comporte déjà des exemptions pour les fournitures et l’assistance destinées aux Nations unies, aux missions autorisées par celles-ci et aux unités de sécurité opérant sous le commandement du Gouvernement haïtien, dans les conditions prévues par les résolutions applicables.
Mme Locetta a également appelé la communauté internationale à soutenir la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion. « Cette initiative sera essentielle pour s’attaquer aux gangs qui déstabilisent le pays et offrir une voie vers la paix », a-t-elle affirmé.
Washington continuera, selon elle, à envisager de nouvelles désignations au Conseil de sécurité et dans ses organes subsidiaires afin que les listes de sanctions répondent aux objectifs poursuivis. « Ces sanctions sont des composantes essentielles d’un effort international plus large visant à promouvoir la paix et la stabilité en Haïti et dans la région », a-t-elle ajouté.
Le représentant du Panama, Eloy Alfaro de Alba, a souligné que l’application effective de l’embargo sur les armes était cruciale. Pour réduire la violence, a-t-il déclaré, « il est essentiel de s’attaquer également aux réseaux qui permettent aux gangs de perpétuer et d’étendre leurs activités criminelles ».
Il a évoqué une « relation symbiotique » entre certains secteurs des élites politiques et économiques et les gangs qui tiennent Haïti en otage, estimant que ces liens étaient bien documentés.
Le diplomate panaméen a demandé de poursuivre l’inscription de nouvelles personnes sur la liste, particulièrement celles qui utilisent leur pouvoir et leur influence pour financer la violence et tirer profit des activités criminelles. Ces appels à de nouvelles désignations constituent des positions exprimées lors de la séance ; ils ne valent pas, à eux seuls, inscription de personnes supplémentaires.
Selon M. Alfaro de Alba, l’efficacité du régime dépend autant du texte adopté que de la responsabilité des États membres dans son application. « Nous devons intensifier nos efforts pour combler les failles qui facilitent le contournement des sanctions », a-t-il déclaré.
Le représentant russe, Vassily A. Nebenzia, a expliqué son abstention par le risque que les formulations relatives à la mauvaise appropriation, à la malversation et au détournement de ressources publiques introduisent « essentiellement un nouveau critère de sanctions ».
Tout en reconnaissant des éléments « apparemment nobles » dans le texte, il a estimé que ces formulations larges n’étaient pas directement reliées aux critères fondamentaux établis par la résolution 2653 (2022). Les négociations avaient précisément porté sur l’articulation de cette nouvelle disposition avec les critères existants.
M. Nebenzia a assuré que la position russe ne visait pas à protéger des responsables corrompus. Il a néanmoins soutenu que, compte tenu de la fragilité d’Haïti, les ingérences extérieures pouvaient aggraver la situation.
Il a également dit partager les évaluations du Groupe d’experts sur l’inefficacité du régime et le faible niveau de respect des sanctions, tant en Haïti que dans les pays d’origine des armes introduites clandestinement.
« Si ces États prennent des mesures efficaces pour tarir le flux d’armes, le problème de l’emprise des gangs et les difficultés de sécurité dans cet État des Caraïbes seraient beaucoup moins aigus », a-t-il déclaré.
Le représentant d’Haïti, Pierre Ericq Pierre, a salué une décision témoignant de la détermination du Conseil à poursuivre la lutte contre les réseaux criminels qui menacent son pays et la région.
Selon lui, les récents rapports du Secrétaire général et du Groupe d’experts montrent que la capacité de nuisance des groupes armés repose sur leurs activités criminelles, mais aussi sur des réseaux de financement, d’approvisionnement et de soutien. Ceux-ci peuvent être facilités par des acteurs nationaux et internationaux disposant de ressources économiques ou d’une influence politique.
« Les sanctions ne peuvent pas être une fin en soi », a-t-il souligné, demandant que le dispositif s’attaque à l’ensemble des mécanismes qui entretiennent la violence.
Le diplomate haïtien a présenté les efforts du Gouvernement pour renforcer la Police nationale d’Haïti, consolider les Forces armées d’Haïti et établir des structures judiciaires spécialisées dans la lutte contre le financement criminel. Ces démarches nécessitent, a-t-il affirmé, un soutien international prévisible.
Il a insisté sur la dimension transfrontalière de l’approvisionnement des gangs en armes et en munitions. La prévention exige, selon lui, une coopération accrue entre les États d’origine, de transit et de destination, notamment pour le contrôle des cargaisons, le traçage des armes et le partage du renseignement.
« L’embargo sur les armes ne peut atteindre ses objectifs que si son application est rigoureuse, efficace et constitue une responsabilité partagée » entre tous les États concernés, a déclaré M. Pierre.
« Nous avons besoin de votre soutien à nos capacités nationales d’enquête, de justice et de lutte contre l’impunité, ainsi qu’à nos efforts de désarmement, de démobilisation et de réintégration », a-t-il ajouté.
Le représentant français, Jérôme Bonnafont, a salué la prolongation de mesures « fermes et globales » destinées à couper les flux d’armes, de munitions et de financement qui alimentent les gangs.
La mauvaise appropriation, la malversation et le détournement de fonds publics constituent, selon lui, une préoccupation majeure et feront l’objet « d’une attention particulièrement soutenue ».
« Toutefois, nous ne pouvons pas nous arrêter là », a-t-il déclaré, évoquant un report des élections haïtiennes qu’il a présenté comme récemment annoncé en raison de l’instabilité.
« Pour que le peuple haïtien puisse s’exprimer le plus rapidement possible, en toute liberté et souveraineté, lors d’élections, nous devons intensifier nos efforts et mettre en œuvre les décisions prises par ce Conseil », a-t-il affirmé.
M. Bonnafont a demandé d’accélérer le déploiement de la Force de répression des gangs afin qu’elle soit opérationnelle au plus vite, et d’ajouter à la liste de sanctions les soutiens des groupes armés. « Agissons contre l’impunité et ne laissons pas ceux qui menacent la stabilité d’Haïti et de son peuple imposer leur loi », a-t-il lancé.
Le régime actuel remonte au 21 octobre 2022, date de l’adoption de la résolution 2653. Le Conseil avait alors instauré des sanctions ciblées et créé un comité chargé de leur suivi, assisté d’un Groupe d’experts. La résolution 2699 du 2 octobre 2023 a étendu l’embargo sur les armes à l’ensemble du territoire haïtien.
La résolution 2752, adoptée le 18 octobre 2024, a renouvelé les mesures et élargi la portée de l’embargo, notamment aux différentes catégories d’armes et de matériel militaire ainsi qu’à l’assistance liée à leur utilisation. La résolution 2794 du 17 octobre 2025 a de nouveau prolongé le régime, explicitement inclus les armes légères, les armes de petit calibre et leurs munitions, et ajouté Dimitri Hérard et Kempes Sanon à la liste.
Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », a été la première personne sanctionnée, le 21 octobre 2022. Ancien policier et dirigeant de l’alliance G9, il a été désigné notamment pour son rôle dans de graves violences contre les civils, dont l’attaque de La Saline en novembre 2018, ainsi que pour le blocage du terminal pétrolier de Varreux en 2022, qui a contribué à la paralysie économique et à la crise humanitaire.
Quatre chefs de gangs ont ensuite été inscrits le 8 décembre 2023. Johnson André, alias « Izo », dirigeant de 5 Segond, a été sanctionné pour des activités comprenant les enlèvements, les viols, les trafics d’armes et de drogue, ainsi que l’obstruction de l’aide humanitaire. Renel Destina, alias « Ti Lapli », chef de Grand Ravine, a été désigné pour des meurtres, viols, enlèvements contre rançon, pillages, destructions et attaques ayant provoqué des déplacements de population.
Wilson Joseph, alias « Lanmò San Jou », chef de 400 Mawozo, a été sanctionné pour les violences de son groupe, notamment des meurtres, enlèvements, viols, recrutements d’enfants et trafics d’armes. Les motifs mentionnent son implication dans l’enlèvement, en octobre 2021, de 17 missionnaires chrétiens étrangers et membres de leurs familles, dont cinq mineurs.
Vitelhomme Innocent, dirigeant de Kraze Barye, a été inscrit pour des atteintes aux droits humains comprenant des meurtres, viols, recrutements d’enfants et enlèvements contre rançon, ainsi que pour des attaques contre la police, des spoliations de biens et des violences ayant déplacé des milliers de personnes.
Le 27 septembre 2024, le Comité a ajouté l’ancien député Prophane Victor et Luckson Elan, chef de Gran Grif. Selon les motifs de désignation, Prophane Victor a soutenu et armé des gangs, participé au trafic d’armes, détourné des recettes publiques et utilisé la violence pour servir ses intérêts politiques et financiers. Il est notamment mis en cause pour avoir armé des jeunes de Petite-Rivière de l’Artibonite qui ont ensuite constitué Gran Grif.
Luckson Elan a été désigné pour son rôle à la tête de Gran Grif, groupe responsable de graves violations des droits humains dans l’Artibonite, ainsi que pour les activités de trafic d’armes et de munitions et l’expansion territoriale du gang.
Deux entités ont été ajoutées le 8 juillet 2025 : Gran Grif et Viv Ansanm. Les motifs concernant Gran Grif recensent notamment ses violences contre la population et ses attaques contre la police et la mission multinationale de soutien à la sécurité. Ceux concernant Viv Ansanm portent sur les attaques coordonnées contre des infrastructures essentielles, dont des prisons, des bâtiments publics et l’aéroport de Port-au-Prince, ainsi que sur les violences commises par les groupes composant cette coalition.
Enfin, Dimitri Hérard et Kempes Sanon ont été sanctionnés le 17 octobre 2025. Ancien responsable de l’Unité de sécurité générale du Palais national, Dimitri Hérard a été désigné pour son soutien aux réseaux criminels, son implication dans l’approvisionnement en armes et munitions et son rôle dans le renforcement des capacités du gang Ti Bwa, notamment à travers une unité de combat appelée « Back up 100 plak ».
Kempes Sanon, chef du gang opérant à Bel-Air, également connu sous le nom de Les Argentins, a été sanctionné pour son rôle dans la consolidation de l’emprise des gangs sur Port-au-Prince et sa participation à Viv Ansanm. Les motifs de sa désignation recensent notamment l’extorsion, les enlèvements et les prélèvements illégaux, ainsi que des relations au sein d’institutions publiques lui permettant de faciliter ses activités et d’échapper à l’arrestation.
Ces désignations successives ont porté le dispositif onusien à neuf personnes et deux entités. Leur portée repose sur l’exécution des mesures par les États membres : empêcher les déplacements des personnes visées, identifier et geler leurs avoirs, bloquer les ressources mises à leur disposition et interrompre les approvisionnements interdits en armes et en munitions.

