Alors qu’Haïti traverse la plus grave crise de son histoire contemporaine, l’Organisation des États Américains (OEA) a présenté un plan de redressement inédit, conçu comme une feuille de route “dirigée par les Haïtiens eux-mêmes”. Ce document de soixante-six pages, adopté à la suite de la résolution d’Antigua-et-Barbuda, dresse un diagnostic sans concession du chaos sécuritaire, politique et humanitaire, tout en appelant à une action collective, coordonnée et durable. Pour l’OEA, la survie de l’État haïtien dépend désormais d’un sursaut national soutenu par une solidarité régionale assumée…
WASHINGTON, mercredi 22 octobre 2025 (RHINEWS)- D’après un document officiel de 66 pages publié à Washington, l’Organisation des États Américains (OEA) propose un plan d’action global pour sortir Haïti du chaos. Intitulé « Vers une feuille de route dirigée par Haïti pour la stabilité et la paix, avec un soutien régional et international », ce texte constitue, selon l’organisation, « une contribution au processus de redressement national », fondée sur un principe central : l’appropriation haïtienne de sa propre transition, soutenue par la communauté régionale et internationale. L’OEA y reconnaît que « la crise haïtienne représente aujourd’hui la plus grave crise de gouvernance et de sécurité sur le continent américain », ajoutant que « malgré la gravité et l’ampleur de la situation, Haïti n’a pas encore bénéficié d’un appui international durable à la hauteur de l’urgence » .
Le texte s’inscrit dans le prolongement de la résolution AG/doc.5882/25 rev. 1, adoptée par l’Assemblée générale de l’OEA à Antigua-et-Barbuda le 27 juin 2025, qui chargeait le Secrétaire général de l’organisation d’élaborer, en concertation avec les autorités haïtiennes, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), un plan coordonné de soutien à la sécurité, à l’aide humanitaire, à la construction du consensus politique et à la tenue d’élections libres. « Cette feuille de route doit être comprise comme un cadre politique et opérationnel conçu pour identifier des solutions concrètes et orienter la coopération internationale, tout en plaçant les institutions haïtiennes au centre », souligne le document.
L’OEA prévient qu’il ne s’agit pas d’un énième plan extérieur mais d’une architecture partagée entre institutions haïtiennes et partenaires multilatéraux : « La réponse doit être proprement haïtienne, insérée dans un cadre international coordonné où les Nations Unies maintiennent leur mandat de paix et de sécurité, tandis que l’OEA agit comme facilitateur civil et technique. » L’organisation insiste sur le fait qu’aucun acteur, ni même aucun bailleur, ne peut affronter seul l’ampleur de la crise : « Ce n’est que par un effort collectif et une responsabilité partagée que le chemin vers la stabilité pourra être trouvé. »
Selon le diagnostic dressé par l’OEA, les indicateurs humanitaires et sociaux sont catastrophiques : 90 % de Port-au-Prince est sous le contrôle de gangs armés, 5 600 personnes ont été tuées en 2024, 1,3 million de citoyens sont déplacés, soit le taux le plus élevé au monde par habitant. Quatre millions sept cent mille Haïtiens souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, 60 % n’ont pas accès à l’eau potable, 70 % n’ont pas accès à des soins de santé essentiels, et deux millions d’enfants sont déscolarisés tandis que 300 écoles ont été détruites. L’inflation dépasse 25 %, le chômage 40 % et 40 % de la population vit avec moins de 2,15 dollars par jour. « Haïti est devenu le pays au monde comportant le plus grand nombre de déplacés internes par habitant », indique l’OEA, citant les données de l’OIM, de l’UNICEF et du PAM .
Le document pointe également l’insuffisance du dispositif international. La MMAS, autorisée par la résolution 2699 du Conseil de sécurité de l’ONU et dirigée par le Kenya, ne dispose pas de statut juridique international, ni des financements nécessaires : « Sur 2 500 soldats prévus, seuls 40 % sont déployés ; le fonds fiduciaire onusien n’a recueilli que 110,8 millions de dollars, dont moins de la moitié effectivement engagés. » L’OEA s’inquiète du manque de coordination et de leadership, appelant à une « réponse cohérente, unifiée et dotée d’une stratégie claire ». Selon le rapport, seuls 9 % des besoins humanitaires sont couverts, ce qui met des millions de personnes en danger immédiat.
La feuille de route s’appuie sur six principes directeurs : la direction haïtienne de toute action, la coordination multilatérale, une approche séquencée et intégrée entre urgence et réforme, la focalisation sur les populations locales, la redevabilité et la transparence, ainsi qu’un strict respect des droits humains. « Chaque mesure doit s’appuyer sur les priorités nationales, en consultation avec les institutions et la société civile », insiste l’OEA, qui annonce la mise en place d’un outil de suivi indépendant et la présentation périodique de rapports au Conseil permanent de l’organisation.
L’OEA structure son plan autour de cinq piliers d’action interdépendants : la stabilisation sécuritaire, le consensus politique, la légitimité électorale, la réponse humanitaire et le développement durable. Ces volets totalisent 2,6 milliards USD d’investissements estimés : 1,336 milliard USD pour la sécurité, 908,2 millions pour l’aide humanitaire, 5,1 millionspour le dialogue politique, 104,1 millions pour les élections et 256,1 millions pour la reconstruction économique . Ces montants demeurent indicatifs : « Ils seront affinés à mesure que les projets seront validés avec les autorités et les bailleurs », précise l’organisation.
Le premier pilier, consacré à la sécurité, qualifié de « priorité absolue », vise à restaurer le contrôle territorial et la présence de l’État dans les zones clés, à désarmer les groupes armés et à reconstruire les institutions de sécurité et de justice. Il s’articule en deux étapes : une phase d’urgence pour sécuriser les corridors humanitaires, les ports, les aéroports et les commissariats ; puis une phase structurelle de réforme de la Police nationale d’Haïti (PNH), de professionnalisation, de supervision judiciaire et de lutte contre le trafic d’armes. « La sécurité doit être comprise comme un droit humain fondamental et comme la condition préalable à toute relance démocratique et économique », note l’OEA, annonçant le lancement du programme SECURE-Haïti pour appuyer la logistique, les infrastructures et la formation des forces de l’ordre.
Sur le plan politique, l’organisation décrit une impasse institutionnelle : depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, « Haïti vit sans parlement ni autorités élues capables d’assurer des contrepoids ». Le Conseil présidentiel de transition (CPT), mis en place grâce à la médiation du Groupe des personnalités éminentes (GPE) de la CARICOM, représente une avancée fragile mais temporaire ; son mandat expire le 7 février 2026. « Sans un accord politique clair avant cette date, le pays risque un vide de légitimité qui compromettra toute stabilisation », avertit la feuille de route .
Le deuxième pilier promeut donc un dialogue constitutionnel national, ouvert à la société civile, à la diaspora et aux partis, sous l’égide conjointe du CPT, de la CARICOM, du BINUHet de l’OEA. L’organisation se propose d’assurer le secrétariat technique du processus et la documentation méthodologique des débats. « Le projet de nouvelle Constitution offre un point de départ pour un contrat social renouvelé », écrit l’OEA, insistant sur la nécessité d’un équilibre entre sécurité, institutions et consensus.
Le troisième pilier porte sur la légitimité électorale et la préparation de scrutins crédibles. L’OEA prône une refonte du cadre juridique électoral, le renforcement du Conseil électoral provisoire (CEP), la sécurisation de l’inscription sur les listes électorales et la pleine participation des femmes et des jeunes. « Les dirigeants haïtiens doivent être choisis par la population dans des élections transparentes, libres et équitables, observées par la communauté internationale », indique le rapport. L’organisation prévoit une mission d’experts électoraux de vingt membres pour suivre les risques et la logistique, ainsi qu’une mission d’observation complète lorsque le scrutin sera fixé.
Le quatrième pilier, humanitaire, reconnaît l’effondrement des services essentiels. L’OEA plaide pour une aide « multisectorielle, intégrée et coordonnée », couvrant la santé, l’eau, la nutrition, l’éducation, le logement et la protection des plus vulnérables : « Les réponses doivent s’ancrer dans les communautés et renforcer la résilience locale plutôt que la dépendance ». L’organisation souhaite intégrer les produits agricoles haïtiens dans les programmes d’aide alimentaire et relancer des projets communautaires comme celui de La Gonâve, modèle de réduction de la vulnérabilité. Le rapport met l’accent sur la protection des femmes et enfants, la lutte contre les violences sexuelles, le soutien psychosocial, la santé reproductive et la prévention du choléra.
Le cinquième pilier concerne le développement durable et le progrès économique. « La stabilisation politique et sécuritaire n’aura de sens que si elle s’accompagne d’un redressement économique inclusif », affirme l’OEA, qui met en avant des partenariats avec la Banque interaméricaine de développement (BID), la CEPALC, la BDC et l’IICA. L’agriculture et le développement rural sont désignés comme moteurs prioritaires : irrigation, reboisement, relance des filières vivrières, adaptation climatique, accès au crédit et à la formation technique. L’OEA prône aussi la création d’emplois pour les jeunes afin de réduire le recrutement par les gangs, le soutien aux micro-entreprises, l’amélioration du climat des affaires et la transformation numérique de l’administration publique. « La croissance doit être inclusive, résiliente et centrée sur les besoins du peuple haïtien », souligne le texte, évoquant la cybersécurité, la connectivité et la modernisation des services publics.
Pour garantir la coordination de cette vaste architecture, l’organisation prévoit la création d’un groupe de coordination conjoint (MGC) réunissant le gouvernement haïtien, l’ONU, la CARICOM et l’OEA, chargé de suivre la mise en œuvre, d’harmoniser les actions et de rendre compte périodiquement aux États membres. Le Secrétaire général de l’OEA nommera un représentant spécial de haut niveau pour Haïti, responsable de la liaison avec les autorités, les donateurs et les partenaires. Un Groupe des amis d’Haïti rassemblera les principaux bailleurs et institutions multilatérales pour partager les informations et mobiliser les ressources. En parallèle, un groupe interdépartemental de l’OEA sur Haïti coordonnera le travail interne de l’organisation et les initiatives thématiques. « L’OEA, en tant que forum politique continental, doit redevenir un espace de dialogue actif sur Haïti », insiste le texte .
Dans sa conclusion, l’organisation adopte un ton à la fois ferme et lucide : « Haïti ne peut plus se permettre un vide politique ni un isolement institutionnel ; la stabilité du pays conditionne celle de la région. » L’OEA exhorte les partenaires à transformer les promesses en actions concrètes et à placer la dignité des Haïtiens au cœur de toute intervention. « La stabilité d’Haïti ne sera pas le produit d’une mission extérieure, mais le fruit d’une alliance entre la responsabilité nationale et la solidarité régionale », affirme la feuille de route, qui appelle à une mobilisation immédiate avant février 2026.
Le document se veut un avertissement et un appel : si rien n’est fait, Haïti risque de sombrer dans une faillite totale de l’État ; mais s’il est mis en œuvre, ce plan pourrait devenir le premier cadre véritablement intégré de relèvement national depuis deux décennies. « Le temps n’est plus aux diagnostics mais à l’action concertée », conclut l’OEA, plaçant ainsi la balle dans le camp des dirigeants haïtiens et de la communauté internationale.

