PORT-AU-PRINCE, jeudi 7 août 2025 (RHINEWS)– En remettant officiellement la présidence tournante du Conseil présidentiel de transition (CPT) à Laurent Saint-Cyr, l’économiste Fritz Alphonse Jean a dressé un bilan sévère de la situation haïtienne, dénonçant une criminalité transnationale qui déstabilise les fondements de l’État et pointant l’incompréhension persistante de la communauté internationale face à l’ampleur du phénomène.
« Dans les discussions que nous avons à l’étranger, que ce soit au niveau de la CARICOM ou avec d’autres institutions internationales, il y a toujours eu un mépris ou une mauvaise appréciation de la nature réelle de la violence que nous vivons en Haïti », a déclaré M. Jean. Il estime que cette perception erronée a contribué à des réponses internationales inadaptées et inefficaces. « Nous faisons face à un appareil criminel transnational », a-t-il affirmé, évoquant une violence systémique qui dépasse largement le cadre de l’insécurité urbaine.
Selon lui, cette violence repose sur quatre piliers étroitement liés : le trafic de drogue, le trafic d’organes et de sang, la traite humaine – y compris d’enfants – et le blanchiment d’argent. « Ce n’est pas vrai qu’avec seulement 10 000 policiers, 1 200 soldats et une formation déficiente, nous pouvons affronter cette machine », a-t-il reconnu, tout en présentant les efforts engagés pour renforcer les capacités des forces de sécurité.
Il a salué les partenariats internationaux dans le domaine de la formation : « Le Canada a formé plus d’une dizaine de policiers pour la lutte contre les stupéfiants. Le Brésil a accueilli 400 policiers haïtiens, et une nouvelle cohorte de 30 s’apprête à partir aujourd’hui. 70 policiers viennent de quitter pour un programme accéléré au Mexique. » Il a également cité le Panama, le Chili et les États-Unis comme partenaires actifs.
Mais malgré ces efforts, M. Jean regrette que seuls 20 % du budget d’urgence voté pour la sécurité aient été exécutés, faute de réactivité des institutions concernées. « Nous mettons les pieds dans le budget de guerre pour donner plus de moyens à la police », a-t-il insisté. « Nous ne sommes pas dans une situation normale dans ce pays. Il faut que les cadres du pays abordent leur mission autrement. »
Sur le plan institutionnel, le président sortant a dénoncé la porosité des frontières haïtiennes : « Les frontières de ce pays sont devenues des passoires : drogue, armes, marchandises non déclarées… tout passe. » Il a souligné que cette situation favorise le commerce illicite, nuit à l’économie formelle et affaiblit la souveraineté fiscale de l’État.
Pour y remédier, un projet de renforcement des dispositifs de contrôle aux frontières terrestre, maritime et aérienne a été présenté par le Premier ministre, mais reste bloqué en raison des lenteurs administratives. M. Jean a également souligné l’importance de synchroniser les bases de données de la Direction générale des impôts (DGI) et de l’Administration générale des douanes (AGD) : « Lorsqu’un importateur déclare une chose à la douane, et une autre à la DGI, ce pays ne peut pas continuer à fonctionner ainsi. »
Une plateforme d’échange d’informations a été lancée entre ces institutions afin de détecter les incohérences et lutter contre l’évasion fiscale. « C’est cela, renforcer les institutions de l’État », a-t-il affirmé, insistant sur le besoin de transparence et de cohérence pour asseoir une base de développement solide.
Dans cette logique, il a annoncé la création d’une “centrale des bilans”, où toutes les entreprises opérant en Haïti devront désormais déposer leurs états financiers. « Une économie ne peut pas fonctionner sans informations fiables sur les entreprises qui y opèrent. Toute transaction, qu’elle soit publique ou privée, devra s’appuyer sur un bilan déposé dans la centrale », a-t-il expliqué.
Concernant la corruption, fléau récurrent dénoncé par Transparency International, M. Jean a prôné une réforme de la relation entre l’État et ses citoyens. « Il faut que la population puisse avoir un recours, un centre d’appel, un service pour poser des questions, signaler des abus ou obtenir des informations sur leurs démarches. » Il a annoncé l’ouverture d’un centre d’appel citoyen visant à faciliter les interactions avec des institutions comme la DGI, l’immigration, la justice ou les douanes.
Sur le terrain des infrastructures, Fritz Alphonse Jean a salué l’implication de son collègue Lécy Voltaire, qui a renoncé à toute autre mission pour se consacrer aux projets du port du Sud et de l’aéroport de Caïm. « Dans quarante-cinq jours, nous aurons le premier vol IBC-Miami à partir de l’aéroport de Caïm », a-t-il annoncé.
Un mémorandum d’entente a également été signé avec un groupe d’experts haïtiens et américains pour le lancement des travaux de rénovation de l’aéroport du Cap-Haïtien. Quant à la pose de la première pierre du port de Chinouette, dans le Nord-Est, initialement prévue en août, elle a été reportée à septembre en raison des conditions météorologiques.
Conscient de la détresse psychologique engendrée par les violences, M. Jean a annoncé la création de centres d’accueil pour les enfants victimes : enfants soldats, jeunes filles agressées sexuellement, enfants déplacés. « Il nous faut les encadrer, les accompagner, leur permettre de réintégrer la vie sociale », a-t-il plaidé.
Dans une note d’espoir, il a annoncé le départ de 15 jeunes Haïtiens vers le club de football de Ronaldinho au Brésil. « C’est une course à relais. C’est un long chemin. Mais aujourd’hui, ces jeunes vont à Port-à-l’Église, ce vendredi, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères. »
M. Jean a aussi mis en garde contre les réseaux d’influence mafieux, affirmant que la déstructuration de l’État haïtien est autant le fruit de complicités locales que de soutiens extérieurs. « Il nous faut découiller l’État de l’influence indue de cette criminalité mafieuse qui nous a conduits à ce niveau de déchéance », a-t-il martelé.
Sur le plan politique, il a réaffirmé l’engagement du CPT à rétablir l’ordre démocratique à travers des élections crédibles. « Aujourd’hui, le moment est venu pour moi de passer le flambeau à mon collègue Laurent Saint-Cyr, qui aura à assurer la présidence du Conseil présidentiel de transition dans les six prochains mois. Cet exercice de passation est rempli de symboles et repose bien sûr sur un socle, celui de l’alternance démocratique », a-t-il déclaré.
Il a rappelé que le comité de pilotage du processus électoral a déjà soumis un projet de Constitution, actuellement en phase de relecture, dans le cadre d’une large concertation. « Nous avançons avec un comité de relecture, et surtout l’organisation d’une large concertation avec la population pour parvenir à un projet acceptable. »
Enfin, dans une note plus personnelle, M. Jean a adressé une invitation chaleureuse à la fête patronale de sa commune natale, Sainte-Suzanne. « Je souhaite bonne fête à nos co-régionnaires qui sont en dehors du pays, mais aussi à ceux qui sont ici en Haïti. Vous êtes tous invités à Sainte-Suzanne. »
En quittant la présidence du CPT, Fritz Alphonse Jean laisse un message clair : l’heure est grave, mais le redressement est encore possible. À condition, insiste-t-il, que les institutions sortent de leur torpeur et que les Haïtiens reprennent en main la destinée de leur État.

