PORT-AU-PRINCE, jeudi 30 juillet 2026 (RHINEWS) – La Conférence des Pasteurs Haïtiens (COPAH) a appelé le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à sortir de son silence face à la fin du statut de protection temporaire (TPS) pour environ 353 000 ressortissants haïtiens vivant aux États-Unis. Dans une lettre ouverte, l’organisation estime que cette décision ouvre une crise « humaine, sociale et économique » susceptible d’avoir des répercussions majeures sur Haïti et demande au gouvernement d’engager sans délai des démarches diplomatiques ainsi qu’un plan national de préparation à d’éventuels retours.
« Cette situation interpelle directement l’État haïtien. Elle exige une parole claire, une action immédiate et une mobilisation nationale », écrit la COPAH, estimant que, quelles que soient les difficultés politiques et institutionnelles du pays, « le gouvernement haïtien demeure responsable de défendre les intérêts des citoyens haïtiens, où qu’ils se trouvent ».
Selon la conférence de pasteurs, l’absence de communication officielle sur ce dossier suscite « de profondes interrogations » parmi les Haïtiens concernés et leurs familles. Elle rappelle que les bénéficiaires du TPS vivent depuis plusieurs années aux États-Unis, y travaillent, y élèvent leurs enfants et contribuent de manière significative à l’économie haïtienne par les transferts de fonds envoyés à leurs proches.
« Ces compatriotes ne sont pas de simples statistiques migratoires. Ils sont des fils et des filles d’Haïti. Ils sont des acteurs importants de notre économie nationale », souligne la lettre, qui ajoute que la fin du TPS pourrait entraîner des séparations familiales, des pertes d’emploi, des interruptions de parcours scolaires ainsi que le retour forcé de milliers de personnes vers un pays confronté à une crise sécuritaire et humanitaire persistante.
La COPAH estime que le gouvernement disposait de marges d’action diplomatiques pour tenter d’atténuer les effets de cette décision. « Un moratoire humanitaire, une période de transition, un dialogue renforcé avec les autorités américaines ou encore une coordination internationale auraient pu être envisagés », affirme-t-elle, rappelant que « la défense des citoyens haïtiens à l’étranger ne constitue pas une faveur accordée par un gouvernement ; elle représente une obligation fondamentale de l’État ».
Des précédents montrent en effet que des démarches diplomatiques peuvent accompagner des mesures temporaires de protection ou des reports d’expulsions. Après l’ouragan Mitch en 1998, les États-Unis avaient suspendu temporairement les expulsions de ressortissants du Honduras, du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala, avant d’accorder le TPS au Honduras et au Nicaragua. De même, après les séismes de 2001, le Salvador avait obtenu le TPS pour ses ressortissants présents sur le territoire américain. Le Liberia a, pour sa part, bénéficié pendant de nombreuses années de protections successives, notamment à travers le TPS puis le Deferred Enforced Departure (DED), dans le contexte de ses conflits civils. Plus récemment, Washington et Caracas ont également mené des discussions sur l’organisation de certains retours de ressortissants vénézuéliens, sans qu’il s’agisse toutefois d’un moratoire général.
Ces précédents ne signifient pas qu’un gouvernement puisse obtenir automatiquement la suspension des expulsions par la seule voie diplomatique. Les spécialistes du droit migratoire soulignent qu’aucun cas solidement documenté ne montre qu’un État ait obtenu, en dehors de circonstances exceptionnelles telles qu’une catastrophe naturelle, un conflit armé ou une décision américaine d’accorder une protection spécifique, un moratoire général sur les expulsions de ses ressortissants. En revanche, ils démontrent que des échanges diplomatiques peuvent favoriser des mécanismes transitoires, des reports de renvoi ou des protections temporaires lorsque la situation humanitaire du pays d’origine est dûment établie.
Dans cette perspective, la COPAH juge qu’« il est encore temps d’agir » et appelle le gouvernement à engager une initiative diplomatique auprès de l’administration américaine, des membres du Congrès, des organisations internationales et des représentants de la diaspora afin de rechercher « toutes les solutions possibles ».
L’organisation religieuse demande également la création d’une cellule nationale de crise consacrée au dossier du TPS. Selon elle, cette structure devrait réunir les institutions publiques concernées, les représentants de la diaspora, les organisations religieuses, les organisations humanitaires et les partenaires internationaux afin d’évaluer le nombre de personnes susceptibles de revenir en Haïti, de préparer un dispositif d’accueil, d’identifier des solutions de logement temporaire, d’assurer un accompagnement social et médical des familles et de favoriser la réinsertion économique des éventuels rapatriés.
La COPAH propose en outre la mise en place d’un fonds national d’urgence destiné à accompagner les ressortissants affectés par la fin du TPS, avec la participation de l’État, des partenaires internationaux, des organisations religieuses, du secteur privé et de la diaspora.
« Accueillir nos compatriotes ne signifie pas reconnaître un échec. Aucun État digne de ce nom ne peut considérer ses citoyens comme un problème lorsqu’ils reviennent sur leur terre natale. Ce qui serait un échec moral et politique, c’est de laisser ces femmes, ces hommes et ces enfants revenir dans l’indifférence, sans préparation et sans soutien », affirme la conférence.
La lettre rappelle également le poids économique de la diaspora dans le pays, estimant que les transferts d’argent effectués par les Haïtiens vivant à l’étranger ont contribué pendant des années à soutenir des milliers de familles et à maintenir l’économie nationale malgré les crises successives.
Tout en reconnaissant que les relations entre États relèvent de la souveraineté et du droit international, la COPAH considère que la fin du TPS, dans le contexte actuel d’Haïti, « soulève de graves préoccupations humanitaires ». Elle estime que « derrière chaque personne menacée d’expulsion, il existe une histoire, une famille, un parcours et une dignité humaine à protéger ».
L’organisation exhorte le chef du gouvernement à agir rapidement afin d’éviter que cette situation ne se transforme en une nouvelle crise nationale. « Des centaines de milliers d’Haïtiens regardent aujourd’hui vers leur pays d’origine et attendent une réponse. Ils ne demandent pas l’impossible. Ils demandent que leur État ne les abandonne pas », soutient la COPAH, ajoutant qu’« il est encore temps de poser un acte de responsabilité, d’humanité et de solidarité nationale ».

