WASHINGTON, mardi 21 octobre 2025 (RHINEWS) — La fermeture partielle du gouvernement fédéral américain, désormais entrée dans sa troisième semaine, plonge l’économie des États-Unis dans une zone de turbulence d’une ampleur rarement observée. Selon les estimations du Council of Economic Advisers et du département du Trésor, le pays perd entre 1,5 et 2,1 milliards de dollars par jour de produit intérieur brut (PIB) en raison de l’arrêt prolongé de nombreuses agences et services publics. Des calculs de la firme EY-Parthenon et du Congressional Budget Office (CBO) confirment que chaque semaine de paralysie réduit la croissance nationale de 0,1 point de pourcentage. Les précédents shutdowns de 2013 et de 2018-2019 avaient déjà coûté respectivement 24 milliards et 11 milliards de dollars, dont 3 milliards définitivement perdus.
Cette crise budgétaire, provoquée par le désaccord persistant entre le Congrès et la Maison-Blanche sur les dépenses publiques, a mis à l’arrêt des dizaines d’agences fédérales. Des centaines de milliers de fonctionnaires ont été placés en congé forcé sans solde, tandis que d’autres continuent de travailler sans rémunération. Dans les aéroports, les retards s’allongent chaque jour : la Federal Aviation Administration (FAA) signale un manque de personnel dans les tours de contrôle, et plus de 5 800 vols ont été retardés ce week-end. L’association américaine du voyage (U.S. Travel Association) avertit que chaque journée de shutdown se traduit par des pertes massives dans le secteur aérien et hôtelier, évaluées à plusieurs centaines de millions de dollars.
Le blocage touche également le National Flood Insurance Program (NFIP), l’assurance nationale contre les inondations. Faute de financement, près de 3 600 ventes immobilières par jour, d’une valeur totale d’environ 1,6 milliard de dollars, risquent d’être annulées ou reportées, notamment dans les zones côtières. Les parcs nationaux, privés de leur personnel d’entretien et de sécurité, perdent quant à eux près de 1 million de dollars par jour en droits d’entrée et en activités touristiques. Dans les campagnes, les agriculteurs subissent de plein fouet la suspension des programmes de soutien du Département de l’Agriculture (USDA) : plus aucun prêt ni paiement d’urgence n’est traité, et les rapports de marché sont suspendus, laissant les producteurs et exportateurs opérer « à l’aveugle ».
Le National Institutes of Health (NIH) et la Food and Drug Administration (FDA) ont interrompu leurs activités non essentielles, y compris certains programmes de recherche médicale et de contrôle sanitaire. Des essais cliniques sont suspendus, et les inspections alimentaires ralentissent. Les agences de statistiques comme le Bureau of Labor Statistics (BLS) et le Bureau of Economic Analysis (BEA) ne publient plus leurs données économiques mensuelles, empêchant les décideurs, investisseurs et la Réserve fédérale (Fed) d’ajuster leurs politiques en connaissance de cause. « La fermeture coupe le flux vital de données sur l’emploi, l’inflation et la consommation », commente un analyste de la banque JPMorgan, ajoutant que « chaque jour d’incertitude supplémentaire amplifie les risques de récession technique au quatrième trimestre ».
L’impact humain et social du shutdown est tout aussi dramatique. Plus de 900 000 fonctionnaires fédéraux ne perçoivent plus leur salaire, affectant directement leurs dépenses et la consommation intérieure. Les familles à faible revenu risquent de ne plus recevoir leurs allocations alimentaires du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP) si la fermeture se prolonge au-delà du mois d’octobre. Selon le Département de l’Agriculture, environ 42 millions d’Américains dépendent de ces prestations pour se nourrir. « Chaque semaine qui passe, ce sont des millions de familles qui basculent dans l’insécurité alimentaire », avertit une note conjointe de l’USDA et du programme Women, Infants and Children (WIC).
Les petites entreprises et les travailleurs indépendants figurent parmi les premières victimes économiques. Les prêts garantis par la Small Business Administration (SBA) sont suspendus, privant des milliers d’entrepreneurs d’un accès au crédit. Les contrats publics sont gelés, ralentissant des projets d’infrastructures, de maintenance et de services dans tout le pays. D’après la National Federation of Independent Business, près de 70 % des petites entreprises américaines déclarent une baisse immédiate de revenus liée à l’arrêt des commandes fédérales ou au ralentissement administratif. « Pour les petites entreprises déjà fragiles, c’est un coup de massue », affirme l’économiste Beth Ann Bovino de S&P Global. « Le shutdown ne frappe pas Wall Street, il frappe Main Street — les restaurateurs, les transporteurs, les sous-traitants et les familles des classes moyennes. »
L’effet domino s’étend aussi aux marchés financiers. La Securities and Exchange Commission (SEC) fonctionne avec des effectifs réduits, retardant l’examen des dossiers d’introduction en bourse et de fusion-acquisition. Le Department of Justice (DOJ) et les tribunaux fédéraux ont commencé à suspendre des audiences civiles et administratives. L’Internal Revenue Service (IRS) ne traite plus les remboursements d’impôt, allongeant les délais pour des millions de contribuables. La National Aeronautics and Space Administration (NASA) a mis en veille plusieurs missions non prioritaires. Même les laboratoires publics et les universités sous contrat fédéral signalent des retards de paiement et des mises à pied temporaires.
Sur le plan macroéconomique, le Brookings Institution estime qu’un shutdown prolongé pourrait retirer 0,2 point de croissance du PIB américain d’ici la fin de l’année et retarder la reprise de l’emploi observée depuis le printemps. Les économistes de Goldman Sachs et de TD Economics préviennent qu’au-delà de quatre semaines, la perte de confiance des consommateurs et des marchés financiers pourrait amplifier les effets récessifs. Si l’impact immédiat sur l’inflation reste modéré — la baisse de la demande publique ayant un effet désinflationniste —, le ralentissement de la logistique et la perturbation des services essentiels risquent d’augmenter localement les prix des transports, des produits agricoles et des denrées alimentaires.
Les ménages à bas revenus sont les plus durement touchés. Beaucoup cumulent déjà dettes, loyers impayés et hausse des prix des biens essentiels. « Les familles modestes n’ont pas la trésorerie nécessaire pour supporter des retards de salaire ou de prestations », explique la chercheuse Wendy Edelberg du Hamilton Project. Dans certaines villes, des banques alimentaires et des associations caritatives ont signalé une hausse de 20 à 30 % de la demande depuis le début de la fermeture. Le blocage menace également les travailleurs saisonniers, les prestataires temporaires des parcs nationaux et les sous-traitants fédéraux qui, contrairement aux fonctionnaires, ne recevront pas de compensation rétroactive.
La Maison-Blanche tente de rassurer les marchés, mais les signaux sont préoccupants. Le Treasury Department a mis en garde contre un effet cumulatif de plusieurs milliards de dollars sur la confiance et la productivité. Les économistes rappellent que si l’activité finit par redémarrer, certaines pertes — notamment celles liées aux contrats annulés, aux ventes reportées ou à la consommation différée — ne seront jamais récupérées. « Chaque jour de shutdown est un jour de croissance perdu », résume un conseiller économique du gouvernement américain. « Ce n’est pas seulement une bataille politique ; c’est une hémorragie économique. »
À mesure que le blocage se prolonge, les risques d’un ralentissement durable s’accentuent. Pour les États-Unis, première économie mondiale, ce shutdown illustre la vulnérabilité du système face aux impasses politiques. Il révèle aussi, au-delà des chiffres, l’extrême fragilité de millions d’Américains qui vivent d’un chèque de paie à l’autre et pour qui chaque jour sans salaire ou sans aide publique devient une épreuve.
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