Haiti et l’IA: septième partie
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mercredi 15 juillet 2026 (RHINEWS)-L’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle offre parfois des occasions comparables. Certaines générations sont appelées à gérer l’héritage du passé ; d’autres ont la responsabilité de préparer l’avenir. La révolution de l’intelligence artificielle place Haïti devant un choix de cette nature. Le pays peut poursuivre une trajectoire marquée par l’urgence permanente, les réponses ponctuelles et les réformes inachevées. Il peut également décider de transformer cette révolution technologique en un véritable projet national de reconstruction économique, institutionnelle et sociale. Une telle ambition suppose une vision claire, des priorités assumées et une stratégie poursuivie avec constance pendant plusieurs décennies.
La première condition est le rétablissement de la sécurité. Aucun projet de transformation numérique ne peut prospérer durablement dans un environnement où les infrastructures sont régulièrement paralysées, où les entreprises interrompent leurs activités sous la menace de groupes armés et où les talents choisissent l’exil pour exercer leurs compétences. Les centres de données, les réseaux de télécommunications, les universités, les laboratoires de recherche et les entreprises technologiques exigent un climat de stabilité. La sécurité n’est donc pas seulement une exigence politique ; elle constitue une infrastructure économique essentielle à la révolution numérique.
La deuxième priorité consiste à faire du numérique une politique d’État plutôt qu’un programme gouvernemental. Les grandes transformations dépassent la durée d’un mandat présidentiel ou ministériel. Elles nécessitent une continuité des politiques publiques qui résiste aux alternances politiques. Haïti gagnerait à adopter une stratégie nationale de transformation numérique couvrant une période de vingt à trente ans, définissant des objectifs mesurables, un calendrier d’exécution, des mécanismes d’évaluation indépendants et des sources de financement pérennes. Cette stratégie devrait faire l’objet d’un large consensus associant l’État, le secteur privé, les universités, la société civile et la diaspora.
Cette stratégie devrait être accompagnée d’un cadre juridique moderne. L’économie numérique repose sur la confiance. Les investisseurs, les entreprises et les citoyens doivent savoir comment seront protégées leurs données personnelles, leurs créations intellectuelles et leurs transactions électroniques. Le pays devra donc se doter d’une législation cohérente sur la cybersécurité, la protection des données, les signatures électroniques, le commerce numérique, les actifs numériques, la responsabilité des systèmes d’intelligence artificielle et la gouvernance des données publiques. Une régulation adaptée favorisera l’innovation tout en protégeant les droits fondamentaux.
La troisième priorité est l’investissement massif dans les infrastructures numériques. Une économie de la connaissance ne peut fonctionner sans connectivité. L’accès au haut débit doit progressivement devenir aussi indispensable que l’accès à l’eau potable ou à l’électricité. Les réseaux de fibre optique devront être étendus sur l’ensemble du territoire, les capacités de télécommunications renforcées et les zones rurales intégrées à cette dynamique afin que la fracture numérique ne reproduise pas les inégalités territoriales existantes. Le développement de centres nationaux de données sécurisés permettra également d’améliorer la souveraineté numérique du pays et de réduire sa dépendance à l’égard des infrastructures étrangères.
L’accès à une énergie fiable demeure un préalable incontournable. Les technologies numériques exigent une alimentation électrique stable que de nombreuses régions d’Haïti ne possèdent toujours pas. La modernisation du réseau énergétique devra donc accompagner la transition numérique, notamment par le recours accru aux énergies renouvelables. Les systèmes solaires, les micro-réseaux électriques et les solutions hybrides pourraient permettre de connecter des écoles, des centres de santé, des administrations et des entreprises situés dans des zones insuffisamment desservies.
La quatrième priorité concerne la création d’un véritable écosystème national de l’innovation. Les universités, les écoles d’ingénieurs, les centres de recherche, les incubateurs, les espaces de coworking, les laboratoires de fabrication numérique et les entreprises technologiques devront progressivement être mis en réseau afin de favoriser la circulation des connaissances et l’émergence de projets innovants. L’État pourrait soutenir cette dynamique en créant un fonds national pour l’innovation, destiné à financer les jeunes entreprises technologiques, les programmes de recherche appliquée et les partenariats entre les universités et le secteur privé.
La diaspora haïtienne représente un levier stratégique dans cette perspective. Des milliers de professionnels haïtiens occupent aujourd’hui des fonctions de responsabilité dans les secteurs des technologies de l’information, de l’intelligence artificielle, des télécommunications, de la finance, de la santé et de la recherche scientifique. Leur mobilisation pourrait accélérer le transfert de compétences, le mentorat des jeunes entrepreneurs, la création de fonds d’investissement spécialisés et le développement de réseaux internationaux de coopération scientifique. Plutôt que de considérer la diaspora uniquement comme une source de transferts financiers, le pays gagnerait à la reconnaître comme un partenaire majeur de son développement technologique.
Le financement constitue naturellement une question centrale. La transition numérique nécessitera des investissements importants que les finances publiques, à elles seules, auront des difficultés à supporter. Une approche partenariale apparaît donc indispensable. Les partenariats public-privé, les institutions financières internationales, les banques régionales de développement, les investisseurs privés et les mécanismes de financement de l’innovation devront être mobilisés autour d’objectifs clairement définis. Toutefois, ces investissements ne pourront produire leurs effets que s’ils s’inscrivent dans une gouvernance transparente, responsable et soumise à des mécanismes rigoureux de reddition de comptes.
Parallèlement, Haïti devra investir dans la création d’une véritable économie numérique nationale. Les jeunes entrepreneurs doivent pouvoir créer des entreprises dans les domaines des logiciels, des plateformes numériques, de la cybersécurité, de la santé numérique, des technologies financières, de l’agriculture intelligente, de l’éducation en ligne ou encore des industries culturelles numériques. Cette diversification économique permettra de créer des emplois qualifiés, de réduire la dépendance à l’égard des activités traditionnelles et d’insérer progressivement le pays dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales.
L’administration publique devra également poursuivre sa propre transformation. La généralisation des services publics numériques, l’identité numérique sécurisée, le guichet administratif unique, la dématérialisation des procédures, les paiements électroniques de l’État, les marchés publics numériques et l’interconnexion des bases de données administratives permettront d’améliorer la qualité des services rendus aux citoyens tout en renforçant la transparence de la gestion publique. Cette modernisation contribuera également à réduire les coûts administratifs et à améliorer l’efficacité des politiques publiques.
L’école devra occuper une place centrale dans cette feuille de route. Les investissements dans les technologies seront insuffisants si les jeunes générations ne disposent pas des compétences nécessaires pour les maîtriser. Il conviendra d’accélérer l’alphabétisation, de généraliser l’enseignement des sciences, des mathématiques et de l’informatique, de renforcer les universités et les centres de formation professionnelle, tout en développant une culture de l’apprentissage continu adaptée aux transformations rapides des métiers.
Cette transition devra également être pensée dans une perspective éthique. L’intelligence artificielle soulève des questions majeures relatives à la protection de la vie privée, à la transparence des algorithmes, aux biais technologiques, à la responsabilité des décisions automatisées et à la préservation des libertés individuelles. Haïti aura intérêt à intégrer ces préoccupations dès les premières étapes de sa stratégie numérique afin que l’innovation demeure au service de la personne humaine et du développement collectif.
Enfin, la révolution numérique ne pourra porter ses fruits que si elle s’accompagne d’une profonde transformation culturelle. Pendant trop longtemps, le débat national s’est concentré sur la gestion des crises immédiates, au détriment de la réflexion stratégique. Or, les pays qui réussissent sont ceux qui savent investir aujourd’hui dans les secteurs qui créeront la richesse de demain. L’intelligence artificielle invite précisément à changer de perspective. Elle oblige les décideurs à penser en décennies plutôt qu’en échéances électorales, à privilégier l’investissement sur la consommation immédiate et à faire de la connaissance un véritable moteur de développement.
L’histoire économique mondiale enseigne qu’aucune nation ne devient prospère par la seule abondance de ses ressources naturelles. Les pays qui dominent aujourd’hui l’économie mondiale sont ceux qui investissent massivement dans la recherche, l’éducation, l’innovation et les technologies. Leur principale richesse réside dans leur capacité à transformer les connaissances en produits, en services, en entreprises et en emplois. Cette réalité vaut désormais pour toutes les nations, quelles que soient leur taille ou leur niveau de développement.
Haïti possède encore les ressources humaines nécessaires pour emprunter cette voie. Sa jeunesse, sa diaspora, son potentiel entrepreneurial, sa créativité culturelle et sa position géographique constituent des atouts réels. Mais ces atouts ne produiront leurs effets que s’ils sont intégrés dans une vision nationale cohérente. Le véritable enjeu de la révolution numérique n’est donc pas de savoir combien d’ordinateurs le pays importera ni combien d’applications seront développées. Il est de déterminer si Haïti choisira enfin de bâtir une économie fondée sur le savoir plutôt que sur la dépendance, sur la production plutôt que sur la consommation, sur l’innovation plutôt que sur l’imitation.
L’intelligence artificielle ne représente pas seulement une nouvelle technologie. Elle marque le début d’un nouvel âge économique dans lequel la connaissance devient le principal facteur de puissance. Les nations qui investiront dans leurs citoyens, leurs universités, leurs chercheurs, leurs entrepreneurs et leurs institutions récolteront les dividendes de cette transformation. Celles qui resteront spectatrices risquent de s’enfoncer davantage dans la dépendance économique et technologique.
Pour Haïti, le temps des hésitations touche à sa fin. Le pays a manqué plusieurs grandes révolutions économiques au cours de son histoire contemporaine. La révolution numérique constitue peut-être la dernière qui permette à une nation aux ressources limitées de réduire rapidement son retard grâce à l’intelligence, à la créativité et à l’innovation. Elle offre une occasion exceptionnelle de transformer les contraintes d’aujourd’hui en opportunités de demain. Mais cette fenêtre historique ne restera pas ouverte indéfiniment. Chaque année perdue éloigne davantage le pays des standards internationaux et accroît le coût du rattrapage.
Le XXIᵉ siècle appartiendra aux sociétés capables de produire des idées avant de produire des biens, de maîtriser les données avant d’exploiter les ressources naturelles et de faire de l’intelligence collective leur principal moteur de développement. La véritable question n’est donc plus de savoir si Haïti doit participer à cette révolution. Elle est de savoir si les dirigeants, les entrepreneurs, les universités, la diaspora et l’ensemble de la société accepteront d’unir leurs efforts pour que la première République noire du monde devienne également, demain, une République de la connaissance, de l’innovation et de l’intelligence.

