Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 10 septembre 2026 (RHINEWS)– La carte publiée par Donald Trump le 7 septembre dernier, représentant sous les couleurs américaines le Canada, le Groenland, l’Islande, le Mexique, l’Amérique centrale et une grande partie de la Caraïbe, dont Haïti et la République dominicaine, ne doit certainement pas provoquer la panique à Port-au-Prince. Mais elle ne devrait pas non plus être accueillie par un silence absolu.
Il faut se garder de deux excès : celui qui consisterait à voir dans cette carte la preuve d’un projet imminent d’annexion d’Haïti et celui qui conduirait à considérer cette publication comme une simple plaisanterie sans aucune signification politique. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que Washington prépare juridiquement l’annexion d’Haïti. Mais aucun État responsable ne devrait ignorer la portée symbolique d’une représentation qui place son territoire sous le drapeau d’une autre puissance.
Le président américain n’a accompagné cette carte d’aucune explication. Mais le contexte dans lequel elle intervient lui confère une portée particulière. Depuis plusieurs mois, Donald Trump multiplie les déclarations et initiatives qui touchent directement à la géopolitique de l’hémisphère occidental. Le Canada a été présenté comme un possible « 51e État » américain, le Groenland comme un territoire que les États-Unis souhaiteraient acquérir et le Golfe du Mexique a été rebaptisé « Gulf of America » dans l’administration américaine. Plus récemment, Washington a entrepris d’utiliser « Lake America » pour désigner le lac Ontario sur ses propres cartes.
Pris isolément, chacun de ces gestes peut être relativisé. Pris ensemble, ils dessinent cependant un discours politique de puissance qu’il serait imprudent de ne pas observer.
C’est précisément pourquoi la réaction d’Haïti interpelle.
Alors que l’Islande a convoqué l’ambassadeur américain pour lui demander des explications et qualifié la publication de « complètement inappropriée », que le Danemark a rappelé la position des Groenlandais contre une intégration aux États-Unis et que le Mexique a réaffirmé son caractère de pays libre, indépendant et souverain, Port-au-Prince n’a, jusqu’à présent, pas publiquement exprimé de position officielle clairement identifiable sur cette représentation de son territoire.
Cette différence de comportement diplomatique mérite réflexion.
Le silence d’Haïti peut évidemment avoir une explication rationnelle. Dans la relation particulièrement asymétrique qui existe entre Port-au-Prince et Washington, le gouvernement haïtien peut vouloir éviter une confrontation inutile avec les États-Unis. Haïti dépend largement de la coopération américaine dans les domaines de la sécurité, de l’aide humanitaire, de l’immigration, de la lutte contre les gangs et de la diplomatie régionale. Dans ces circonstances, toute déclaration susceptible d’être interprétée comme une provocation pourrait être considérée comme contre-productive.
Mais la diplomatie ne consiste pas uniquement à éviter les confrontations. Elle consiste aussi à défendre les intérêts fondamentaux de l’État.
Or la souveraineté et l’intégrité territoriale font partie de ces intérêts qu’un gouvernement ne peut laisser dans une zone grise.
Haïti pourrait donc se demander ce qu’il gagne réellement en se taisant.
Il gagne peut-être quelques heures ou quelques jours de tranquillité diplomatique. Il évite une polémique avec Washington. Il ne donne pas davantage d’importance à une publication faite sur un réseau social. Il évite surtout d’ouvrir un nouveau dossier dans une relation déjà extrêmement complexe.
Mais que risque-t-il de perdre ?
Il risque d’abord de donner l’impression que la question ne mérite aucune réponse. Il risque ensuite de laisser croire que l’État haïtien n’est pas suffisamment attentif à la représentation de son propre territoire. Et surtout, il risque de créer une ambiguïté inutile : celle d’un pays qui affirme constamment son indépendance mais qui hésite à rappeler publiquement qu’il est un État souverain lorsque son territoire est représenté sous les couleurs d’une autre puissance.
Il ne s’agit pas d’exiger de Port-au-Prince une déclaration agressive contre Washington. Il ne s’agit pas davantage de transformer une carte en crise diplomatique. Il s’agit simplement de rappeler une règle élémentaire des relations internationales : un État peut être un partenaire des États-Unis sans être un territoire américain.
Haïti peut coopérer avec Washington sur la sécurité sans renoncer à son indépendance. Il peut demander l’aide américaine sans abandonner ses intérêts nationaux. Il peut entretenir des relations étroites avec l’administration américaine tout en rappelant que ses frontières et son territoire ne sont pas négociables.
C’est précisément ce que les réactions d’autres pays démontrent.
L’Islande n’a pas déclaré la guerre aux États-Unis parce qu’elle a convoqué leur ambassadeur. Le Mexique n’a pas rompu ses relations avec Washington en rappelant qu’il n’était « ni une colonie ni un protectorat ». Le Danemark n’a pas remis en cause son alliance avec les États-Unis en défendant la volonté des Groenlandais. La fermeté diplomatique n’est donc pas nécessairement synonyme d’hostilité.
Elle peut être une forme de respect de soi.
Et c’est là que le silence haïtien devient problématique.
Il serait pourtant injuste de demander à Haïti de réagir à la manière des grandes puissances. Le pays traverse une crise sécuritaire, institutionnelle et économique exceptionnelle. Son État est fragilisé, son territoire est en partie contrôlé par des groupes armés et son gouvernement fait face à des priorités immédiates qui peuvent sembler infiniment plus urgentes qu’une carte publiée sur les réseaux sociaux.
Mais justement, c’est dans les moments de fragilité qu’un État doit être particulièrement attentif à la défense de ses intérêts fondamentaux.
L’histoire haïtienne fournit à cet égard un rappel que Port-au-Prince ne devrait pas oublier : La Navase.
La question de cette petite île située entre Haïti et la Jamaïque demeure une question territoriale historiquement sensible. Les États-Unis la revendiquèrent en 1857 sur la base du Guano Islands Act. Haïti protesta contre cette revendication, tandis que Washington consolida par la suite son contrôle sur l’île. Le droit américain considère aujourd’hui La Navase comme relevant des États-Unis, tandis que la revendication haïtienne demeure inscrite dans la Constitution haïtienne de 1987. (Wikipedia)
Il faut cependant être précis : dire que les États-Unis ont simplement « volé » La Navase à Haïti ne rend pas compte de la complexité juridique et historique du dossier. Mais affirmer que la question n’existe pas serait tout aussi inexact.
La Navase constitue donc une raison supplémentaire pour laquelle Haïti ne devrait pas être indifférent aux représentations territoriales venues de Washington.
Ce n’est pas parce qu’une carte ne modifie pas le droit international qu’elle est nécessairement dépourvue de signification politique.
Les cartes ont toujours été des instruments de pouvoir.
Les noms géographiques aussi.
Lorsque l’administration américaine décide d’utiliser « Gulf of America » au lieu de « Gulf of Mexico » dans son propre appareil gouvernemental, cela ne signifie évidemment pas que Washington acquiert par décret la souveraineté sur les eaux mexicaines. De la même manière, l’utilisation de « Lake America » aux États-Unis ne transforme pas juridiquement le lac Ontario en propriété américaine exclusive. Le Canada continue d’utiliser son nom traditionnel et n’a pas reconnu le changement américain.
Mais ces décisions sont des actes politiques et symboliques.
Elles montrent une volonté de projeter une certaine conception de la puissance américaine.
Haïti aurait donc tort de confondre absence d’effet juridique immédiat et absence totale de portée politique.
Il faut également se rappeler que le président américain ne fonctionne pas toujours selon les codes diplomatiques traditionnels. Une publication sur un réseau social peut être simultanément une plaisanterie, une provocation, un message destiné à sa base politique et un signal adressé aux gouvernements étrangers.
C’est précisément cette ambiguïté qui commande la prudence.
Il ne faut pas s’affoler. Mais il ne faut pas non plus être naïf.
La meilleure réponse haïtienne ne serait donc ni le silence complet ni la confrontation.
Ce serait une fermeté calme. Port-au-Prince pourrait simplement prendre acte de la publication et rappeler que la République d’Haïti est un État souverain et indépendant, attaché au respect de son intégrité territoriale, de ses frontières et du droit international. Une telle déclaration ne nécessiterait ni accusation, ni menace, ni polémique.
Elle permettrait simplement de dire : nous avons vu la carte, nous avons compris le message, mais notre souveraineté n’est pas une question négociable.
Cette posture serait d’autant plus appropriée qu’Haïti n’est pas seul dans cette situation. La réaction de plusieurs pays concernés démontre que la défense de la souveraineté peut être exprimée sans provoquer automatiquement une crise diplomatique.
Port-au-Prince pourrait également utiliser les mécanismes régionaux dont il dispose. La Communauté des Caraïbes, l’Organisation des États américains et, si nécessaire, les Nations unies constituent des espaces où les États peuvent rappeler les principes de souveraineté, d’égalité entre les États et d’intégrité territoriale.
Il ne serait même pas nécessaire de transformer cette question en croisade diplomatique.
Une simple coordination avec les autres États caribéens concernés pourrait suffire.
La Caraïbe ne doit pas devenir un espace dans lequel les États les plus vulnérables seraient les seuls à ne pas pouvoir parler.
Il y a cependant une autre dimension, plus profonde, que cette controverse devrait nous obliger à regarder en face.
Le véritable problème n’est peut-être pas la carte de Trump. C’est la faiblesse de la politique étrangère haïtienne.
Un pays dont la diplomatie est forte n’a pas besoin de crier pour se faire respecter. Il sait quand parler, comment parler et où parler. Il sait également quand le silence sert ses intérêts et quand il commence à les desservir.
Haïti doit retrouver cette capacité. Il doit pouvoir dialoguer avec Washington sans complexe d’infériorité, sans hostilité idéologique et sans dépendance politique. Il doit défendre ses intérêts avec réalisme, parce que le réalisme n’est pas la soumission.
La prudence n’est pas la peur. La modération n’est pas la faiblesse.
Et la coopération n’est pas l’abandon de la souveraineté.
C’est précisément ce qui devrait guider Port-au-Prince aujourd’hui.
La publication de Donald Trump ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’un projet américain d’annexion d’Haïti. Il serait irresponsable de l’affirmer. Rien ne justifie une campagne de panique ou des discours alarmistes annonçant une disparition imminente de la République d’Haïti.
Mais l’inverse serait tout aussi dangereux. Dire que cette carte ne signifie absolument rien reviendrait à ignorer le contexte politique dans lequel elle apparaît, les précédentes initiatives de l’administration Trump concernant les noms géographiques et les réactions déjà exprimées par plusieurs pays directement concernés.
Haïti doit donc choisir une troisième voie. Ni panique, ni naïveté. Ni provocation, ni silence.
Une diplomatie lucide, rationnelle et ferme.
Une diplomatie capable de dire à Washington : nous voulons continuer à travailler avec vous, nous reconnaissons l’importance de notre relation bilatérale, mais nous sommes un État indépendant.
Et cette affirmation ne devrait offenser personne.
Elle devrait au contraire être considérée comme normale.
Car ce qui est véritablement en jeu n’est pas seulement une carte publiée sur Internet. C’est la capacité d’Haïti à rappeler qu’après plus de deux siècles d’indépendance, son territoire et sa souveraineté ne peuvent être considérés comme des éléments décoratifs d’une carte dessinée ailleurs.
Haïti n’a aucune raison de paniquer devant la carte de Trump. Mais il a toutes les raisons de la regarder attentivement.
Et surtout, il a toutes les raisons de faire savoir qu’il l’a vue.
Parce qu’en diplomatie, le silence peut parfois être une stratégie.
Mais lorsqu’il touche à la souveraineté, le silence doit être choisi, expliqué et maîtrisé. Il ne doit jamais être confondu avec l’absence de position.

