Tribune-Trente-trois ans de présence onusienne en Haïti : des milliards dépensés, un État toujours à reconstruire…

Photo MINUSTAH/Sophia Paris | Des Casques bleus des Nations Unies…

Par Francklyn B. Geffrard,

MIAMI, vendredi 19 juin 2026 (RHINEWS)– En 1993, lorsque les Nations Unies décidèrent de s’engager durablement en Haïti, l’objectif affiché était clair : accompagner le retour à l’ordre constitutionnel, renforcer les institutions démocratiques, professionnaliser les forces de sécurité et aider le pays à sortir du cycle des crises politiques récurrentes. Trente-trois ans plus tard, en 2026, Haïti se trouve pourtant plongée dans la plus grave crise sécuritaire, institutionnelle et humanitaire de son histoire contemporaine. Les gangs contrôlent une grande partie de la région métropolitaine de Port-au-Prince, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, les institutions publiques sont fragilisées, les élections sont constamment reportées et l’État peine à exercer son autorité sur une portion importante du territoire national.

Face à cette réalité, une question s’impose avec une force croissante : comment expliquer qu’après plus de trois décennies de présence internationale quasi continue et des milliards de dollars mobilisés au nom de la stabilisation, Haïti demeure confrontée à des défis qui semblent parfois plus graves qu’au moment où les premières missions furent déployées ?

L’histoire commence officiellement en 1993 avec la Mission civile internationale en Haïti (MICIVIH), créée conjointement par l’Organisation des États américains et les Nations Unies après le renversement du président Jean-Bertrand Aristide. Son mandat consistait principalement à surveiller la situation des droits humains et à accompagner le retour à l’ordre constitutionnel. Cette mission demeura active pendant plusieurs années, ouvrant la voie à une présence internationale de plus en plus structurée.

La même année fut créée la Mission des Nations Unies en Haïti (MINUHA), première véritable opération de maintien de la paix de l’ONU dans le pays. Son mandat portait sur la professionnalisation des forces de sécurité et l’accompagnement de la transition démocratique. À cette époque déjà, l’idée centrale était que la stabilité d’Haïti passait par la construction d’institutions solides capables d’assurer elles-mêmes la sécurité des citoyens.

Lorsque la MINUHA prit fin en 1996, plusieurs autres missions lui succédèrent presque sans interruption : la Mission d’appui des Nations Unies en Haïti (MANUH), la Mission de transition des Nations Unies en Haïti (MITNUH), la Mission de police civile des Nations Unies en Haïti (MIPONUH), puis la Mission civile internationale d’appui en Haïti (MICAH). Toutes poursuivaient essentiellement les mêmes objectifs : renforcer la Police nationale d’Haïti, soutenir le système judiciaire, promouvoir les droits humains et consolider les institutions démocratiques.

Ces missions se succédèrent entre 1996 et 2001 avec des résultats mitigés. Malgré l’assistance technique internationale, les institutions haïtiennes continuaient de souffrir d’un manque chronique de ressources, de capacités administratives limitées et d’une dépendance croissante à l’égard de l’aide extérieure.

L’année 2004 marqua un tournant majeur. Après le départ controversé du président Aristide et l’effondrement de l’ordre institutionnel, une Force multinationale intérimaire fut déployée pour stabiliser la situation. Quelques mois plus tard naissait la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), qui allait devenir l’une des plus longues et des plus coûteuses opérations de maintien de la paix de l’histoire contemporaine.

Pendant plus de treize ans, la MINUSTAH fut omniprésente dans la vie nationale. À son apogée, elle comptait près de 9 000 soldats et plus de 4 000 policiers internationaux. Son mandat était vaste : rétablir la sécurité, soutenir la réforme de la police, renforcer l’État de droit, accompagner les processus électoraux et favoriser le développement institutionnel.

Selon les données budgétaires des Nations Unies, la MINUSTAH a coûté entre sept et huit milliards de dollars sur l’ensemble de son existence. Certaines années, son budget dépassait les 600 millions de dollars. À lui seul, ce montant représente plusieurs fois le budget annuel de l’État haïtien durant certaines périodes.

Les défenseurs de la mission soulignent qu’elle a contribué à réduire certaines formes de violence politique, à organiser plusieurs élections et à fournir un soutien logistique crucial après le séisme dévastateur de janvier 2010. Ces éléments sont réels et méritent d’être reconnus.

Mais ils ne peuvent faire disparaître les questions qui demeurent sans réponse.

Comment expliquer qu’après treize années de présence militaire internationale, les institutions de sécurité haïtiennes soient demeurées aussi vulnérables ? Comment expliquer qu’après des milliards de dollars investis dans la stabilisation, l’État haïtien soit incapable, en 2026, d’exercer pleinement son autorité sur son propre territoire ? Comment expliquer qu’après tant de programmes de réforme, la Police nationale d’Haïti continue de manquer d’effectifs, d’équipements, d’infrastructures et de ressources financières ?

Ces interrogations deviennent encore plus légitimes lorsque l’on considère les controverses qui ont marqué la MINUSTAH. L’introduction du choléra en 2010 par des casques bleus népalais demeure l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire récente du pays. L’épidémie a causé plus de 10 000 décès et infecté des centaines de milliers de personnes. Pendant des années, les Nations Unies ont résisté à reconnaître leur responsabilité avant de présenter des excuses et d’annoncer des mesures de réparation jugées insuffisantes par de nombreuses victimes.

À cela se sont ajoutées des accusations répétées d’abus sexuels impliquant certains membres des contingents internationaux. Ces scandales ont profondément affecté l’image des missions onusiennes auprès d’une partie de la population.

En 2017, la MINUSTAH fut remplacée par la Mission des Nations Unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH). Cette nouvelle mission, plus légère, avait pour objectif principal de renforcer les institutions judiciaires et d’accompagner la professionnalisation de la police nationale. Elle demeura en fonction jusqu’en 2019 et coûta plusieurs centaines de millions de dollars supplémentaires.

Là encore, les résultats furent limités. Le système judiciaire haïtien demeurait confronté aux mêmes problèmes structurels : lenteurs procédurales, insuffisance des moyens matériels, manque d’indépendance et faibles capacités administratives.

Depuis octobre 2019, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a pris le relais. Contrairement aux missions précédentes, il ne dispose pas de composante militaire. Son mandat consiste à conseiller les autorités haïtiennes, promouvoir le dialogue politique et soutenir les réformes institutionnelles.

Or, c’est précisément durant cette période que la situation sécuritaire a connu une dégradation sans précédent. Les gangs armés ont étendu leur emprise sur de vastes zones urbaines et rurales. Les enlèvements, les massacres, les déplacements forcés et les attaques contre les infrastructures essentielles se sont multipliés. Les rapports successifs des Nations Unies elles-mêmes décrivent une situation alarmante, marquée par une violence systématique et une détérioration constante des conditions de vie.

Face à cet effondrement, la communauté internationale a choisi de soutenir une nouvelle intervention : la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), autorisée en 2023 et dirigée par le Kenya. Son objectif est d’aider la Police nationale d’Haïti à reprendre le contrôle des territoires dominés par les gangs.

Cette nouvelle mission suscite autant d’espoirs que d’interrogations. Car elle repose sur une logique déjà expérimentée à plusieurs reprises depuis trois décennies : face à l’insécurité, la réponse privilégiée demeure l’intervention extérieure.

C’est ici que surgit la question la plus dérangeante.

Si l’on additionne les coûts de la MICIVIH, de la MINUHA, de la MANUH, de la MITNUH, de la MIPONUH, de la MICAH, de la Force multinationale intérimaire, de la MINUSTAH, de la MINUJUSTH, du BINUH et des financements déjà engagés pour la MSS, les estimations disponibles conduisent à un montant global compris entre 8,5 et 10 milliards de dollars.

Dix milliards de dollars.

Pour mesurer ce que représente une telle somme, il faut sortir des abstractions comptables.

Avec dix milliards de dollars investis directement dans le développement national, Haïti aurait pu construire des milliers d’écoles modernes sur l’ensemble du territoire. Le pays aurait pu financer un réseau national d’hôpitaux départementaux et universitaires capables d’offrir des soins de qualité à toute la population. Il aurait pu moderniser ses infrastructures routières, développer ses ports régionaux, étendre l’accès à l’eau potable, renforcer la production agricole et créer des dizaines de milliers d’emplois.

Sur le plan sécuritaire, ces ressources auraient permis la construction de commissariats modernes dans chaque commune, la création d’académies nationales de police de haut niveau, l’acquisition d’équipements spécialisés, le développement de capacités aériennes et maritimes ainsi que la mise en place de véritables structures nationales de renseignement.

À titre de comparaison, le budget annuel de la Police nationale d’Haïti demeure très inférieur aux ressources mobilisées pendant certaines années par la seule MINUSTAH. Autrement dit, la communauté internationale a parfois dépensé davantage pour maintenir une présence internationale en Haïti qu’elle n’a investi dans le renforcement durable des institutions haïtiennes elles-mêmes.

Cette réalité révèle un paradoxe fondamental. Pendant plus de trente ans, l’intervention internationale a souvent privilégié la gestion des crises plutôt que leur résolution. Elle a financé des opérations temporaires au lieu de bâtir des capacités permanentes. Elle a répondu aux urgences sans toujours traiter les causes profondes de l’instabilité.

Le problème n’est pas de nier les bonnes intentions de nombreux fonctionnaires internationaux, policiers, soldats, humanitaires ou experts qui ont servi en Haïti. Beaucoup ont accompli leur mission avec professionnalisme et sincérité. Le problème est de reconnaître qu’un système peut échouer malgré les efforts individuels de ceux qui le composent.

Après trente-trois années de présence quasi continue, la question n’est plus de savoir si certaines missions ont obtenu des succès ponctuels. Elle est de déterminer pourquoi ces succès n’ont pas produit des transformations durables. Pourquoi l’État haïtien demeure-t-il aussi fragile ? Pourquoi la dépendance à l’égard de l’assistance extérieure semble-t-elle plus forte qu’auparavant ? Pourquoi les mêmes problèmes reviennent-ils sous des formes différentes après chaque intervention ?

L’histoire retiendra peut-être qu’Haïti est devenue l’un des pays les plus assistés au monde sans jamais parvenir à sortir durablement de la crise. Elle retiendra également que des milliards de dollars ont été dépensés au nom de la stabilisation alors que les fondements mêmes de l’État demeuraient insuffisamment consolidés.

Le véritable défi pour l’avenir n’est donc pas seulement de déployer une nouvelle mission ou d’adopter une nouvelle résolution. Il consiste à rompre avec une logique qui a trop souvent placé l’intervention internationale au centre de la solution et l’État haïtien à la périphérie. Aucune mission, aussi coûteuse soit-elle, ne pourra remplacer durablement des institutions nationales fortes, légitimes et capables d’assurer elles-mêmes la sécurité, la justice et le développement.

Après trente-trois ans de présence onusienne, la question essentielle demeure entière : combien de temps encore la communauté internationale financera-t-elle des missions successives avant d’investir prioritairement dans la capacité d’Haïti à se gouverner, se protéger et se développer par elle-même ? C’est peut-être là que se trouve la véritable leçon de trois décennies d’interventions, de promesses et de milliards dépensés.