Seize ans après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti n’a pas su transformer la tragédie en opportunité pour sa refondation. À la catastrophe naturelle a succédé une catastrophe politique et morale, marquée par l’échec de la reconstruction, la corruption massive, la montée en puissance des gangs et la perte progressive de la souveraineté de l’État. En 2026, le pays apparaît plus détruit par la violence organisée et la faillite des institutions que par les secousses du « Goudougoudou »…
Éditorial:
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, 12 janvier 2026 (RHINEWS)- Le 12 janvier 2010, à 16 h 53, la terre a tremblé en Haïti. En moins d’une minute, un pays déjà fragile a été mis à genoux. Le bilan officiel fait état de près de 300 000 morts, de centaines de milliers de blessés, de 1,5 million de déplacés, et de pertes économiques estimées entre 8 et 14 milliards de dollars américains, soit plus de 120 % du produit intérieur brut de l’époque. Ce fut la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire d’Haïti. Mais seize ans plus tard, il faut avoir le courage de le dire : le séisme n’a pas détruit Haïti. Il a révélé, accéléré et amplifié une destruction déjà en cours — celle de l’État.
La catastrophe a frappé au cœur même du pays hypercentralisé qu’est Haïti. Port-au-Prince, capitale politique, économique et administrative où se concentre l’essentiel des institutions et près de 40 % de l’activité nationale, s’est effondrée en quelques secondes sous les secousses du « Goudougoudou ». Quand la capitale tombe, c’est tout le pays qui chute. L’État, déjà faible, a été instantanément neutralisé. Plus rien ne fonctionnait. C’est alors que le monde s’est mobilisé. Un élan de solidarité internationale sans précédent s’est mis en place. Des milliards de dollars ont été promis. Haïti était au chevet du monde, et le monde au chevet d’Haïti.
Mais très vite, la reconstruction a été confisquée. La Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), créée pour coordonner l’effort, a produit peu de résultats structurants. Quelques bâtiments administratifs ont vu le jour. Des projets pilotes ont été lancés. Mais seize ans après, l’essentiel reste à faire. Le Palais national, symbole du pouvoir exécutif, le Parlement, symbole du pouvoir législatif, et plusieurs ministères clés n’ont jamais été reconstruits. Aucune explication convaincante n’a été fournie. Dans l’histoire contemporaine, rares sont les pays qui, seize ans après une catastrophe, n’ont toujours pas relevé les symboles mêmes de leur souveraineté.
Pourtant, Haïti n’a pas manqué d’opportunités. La dette externe a été en grande partie annulée. Le Venezuela, à travers le programme PetroCaribe, a offert à Haïti une aide sans précédent : près de 4 milliards de dollars mobilisés entre 2008 et 2016, à des conditions financières exceptionnellement favorables. Ces ressources auraient pu permettre la reconstruction des infrastructures, le développement énergétique, la relance agricole, la modernisation du pays. Elles ont été, au contraire, massivement détournées. Les rapports du Parlement haïtien et ceux de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) sont sans ambiguïté : surfacturations, projets fictifs, fonds siphonnés, responsabilité directe de hauts responsables politiques et économiques.
Lorsque la population a commencé à demander des comptes à travers le mouvement citoyen « Kot Kòb PetroCaribe a ? », une réponse brutale et cynique a été mise en œuvre. Les gangs, jusque-là fragmentés et rivaux, ont été mobilisés pour reprendre le contrôle des rues occupées par des manifestations populaires massives. Progressivement, ces groupes armés se sont fédérés, donnant naissance à une structure criminelle tentaculaire connue sous le nom de « Viv Ansanm ». La violence est devenue un outil politique. La criminalité s’est institutionnalisée. L’arme a remplacé le débat.
Seize ans après le séisme, le pays n’a pas seulement stagné : il a régressé de plusieurs décennies. Les infrastructures détruites en 2010 n’ont jamais été totalement reconstruites. Pire encore, celles qui avaient résisté ont été détruites, incendiées ou pillées par les groupes armés. Écoles, universités, bibliothèques, hôpitaux, marchés publics, installations policières, lieux de culte de toutes confessions ont été systématiquement pris pour cibles. Cette destruction n’est ni accidentelle ni aveugle. Elle est stratégique. Elle vise à désarticuler la société, à terroriser la population et à vider l’État de toute substance.
Aujourd’hui, Port-au-Prince est méconnaissable. La capitale est couverte de débris, de fatras, de quartiers désertés. Les murs des bâtiments publics, privés et résidentiels portent les impacts de balles, témoins silencieux d’une violence criminelle devenue quotidienne. Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays. Selon les Nations unies, plus de 5 000 personnes sont tuées chaque année depuis 2023 dans un contexte de violences armées. Les dégâts humains, matériels et psychologiques causés par Viv Ansanm et ses alliés dépassent désormais ceux du séisme du 12 janvier 2010, non seulement en ampleur, mais surtout en durée et en intentionnalité.
Une fois encore, la communauté internationale se dit mobilisée. Mais cette mobilisation ressemble davantage à une gestion cynique de la misère qu’à une volonté sincère de redressement. Les promesses se multiplient, les résultats se font attendre. Les solutions sont conçues à l’extérieur, imposées de l’extérieur, puis mises en œuvre par des élites locales prêtes à jouer le jeu de la soumission. Haïti devient chaque jour plus dépendante, plus assistée, plus dépossédée de sa capacité à décider pour elle-même. Le chaos est désormais « stabilisé », administré, presque normalisé.
Seize ans après le séisme, Haïti n’a toujours pas entamé les trois reconstructions fondamentales sans lesquelles aucun avenir n’est possible : la reconstruction ou la refondation de l’État, la reconstruction des infrastructures essentielles, et la reconstruction mentale et civique de l’homme haïtien. Tout a été raté. Non par fatalité, mais par choix politiques, par renoncements, par trahisons répétées. Le pays ne se bat plus pour se reconstruire, c’est mais pour stabiliser durablement le chaos.
Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé. Seize ans plus tard, ce n’est plus la terre qui menace Haïti, mais l’effondrement organisé de ses institutions, de son contrat social et de sa dignité collective. La catastrophe d’hier était naturelle. Celle d’aujourd’hui est politique. Et elle est, de loin, la plus dévastatrice.
Pauvre Haïti.

