« Retour dans les quartiers dévastés : Viv Ansanm maquille ses crimes en paix, transforme les déplacés en boucliers humains et recycle la peur en stratégie politique »…

Jimmy Cherizier ''Barbecue,'' chef du G-9 an Fanmi e Alye

Éditorial

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, dimanche 31 août 2025 (RHINEWS)- On voudrait croire à un apaisement. On voudrait accueillir l’“appel” de Jimmy “Barbecue” Chérizier au retour des familles avec le soulagement de ceux qui rentrent enfin chez eux. Mais un éditorial n’est pas un vœu pieux : c’est un examen sans illusions de ce que disent les faits, le droit et l’éthique publique. Or les faits sont têtus, et la réalité qu’ils dessinent est d’une clarté brutale : fonder un retour des déplacés internes sur la seule “autorisation” d’un chef de coalition criminelle revient moins à restaurer la vie que les gangs ont détruite qu’à reconduire, sous d’autres habits, la logique même de leur domination. C’est un piège politique autant qu’un risque vital pour les civils.

Les chiffres les plus récents de l’ONU ne prêtent pas à interprétation. BINUH a comptabilisé, pour le seul deuxième trimestre 2025, au moins 1 520 personnes tuées, 609 blessées, 185 enlèvements et 628 victimes de violences sexuelles, avec à la clé des mouvements massifs de population : plus de 1,3 million de personnes déplacées au 30 juin, soit environ 11 % de la population du pays. Les mois précédents n’avaient pas été moins sanglants : au premier trimestre, BINUH relevait 1 617 tués et plus de 500 détenus évadés après l’attaque de la prison de Mirebalais, qui illustre l’extension des opérations armées hors de la capitale. Aucune de ces données ne signale une accalmie durable, encore moins un environnement “sûr” et “digne” pour un retour spontané orchestré par ceux-là mêmes qui ont semé le chaos.

Le décor stratégique importe tout autant que l’addition macabre. D’après les analyses onusiennes reprises par Security Council Report, environ 85 % de Port-au-Prince serait désormais sous la coupe des groupes armés, qui combinent meurtres, enlèvements et violences sexuelles pour assoir un contrôle territorial et social. À cette domination s’ajoute la montée d’une autre horreur : la place prise par les enfants dans la machine criminelle. UNICEF a alerté cet été sur une hausse vertigineuse, “presque 700 %”, des cas de recrutement et d’utilisation d’enfants au début de 2025 comparé à la même période en 2024 ; l’agence estime que des enfants constituent aujourd’hui une part stupéfiante des effectifs des groupes armés. Faire rentrer les familles sans garanties solides revient, dans ces conditions, à réinstaller des réservoirs de recrues et des boucliers humains au cœur des zones de front mouvantes.    

Il faut replacer l’“appel” de Chérizier dans son évolution politico-criminelle récente. Le 2 mai 2025, les États-Unis ont désigné “Viv Ansanm” et “Gran Grif” comme organisations terroristes étrangères (FTO) et entités terroristes mondiales (SDGT), criminalisant tout soutien matériel et renforçant l’arsenal de poursuite. Puis, le 8 juillet 2025, le Comité des sanctions du Conseil de sécurité a formellement inscrit “Viv Ansanm” sur sa liste, entérinant au plan multilatéral la dangerosité et la responsabilité de la coalition dans des attaques coordonnées contre des infrastructures critiques, jusqu’à l’aéroport de la capitale, et son rôle dans la crise politique ayant conduit à la démission de l’ex-Premier ministre. Cette trajectoire n’a rien d’un malentendu : elle qualifie juridiquement le groupe et contextualise son “offre” de paix comme un instrument de guerre d’influence.     

La justice américaine a d’ailleurs franchi une étape supplémentaire : le 12 août 2025, un grand jury à Washington a inculpé Jimmy Chérizier pour conspiration visant à contourner les sanctions américaines, tandis que le Département d’État annonçait une récompense pouvant atteindre 5 millions de dollars pour toute information menant à son arrestation ou sa condamnation. Le communiqué du Department of Justice rappelle explicitement son rôle dans la campagne de violences et cite la tuerie de La Saline (2018) — 71 morts, plus de 400 maisons incendiées, au moins sept femmes violées — parmi les éléments qui avaient déjà justifié des mesures antérieures. Parler d’un “appel humanitaire” lorsqu’un acteur ainsi désigné et inculpé tente de s’ériger en arbitre du retour des civils relève, au mieux, de la naïveté ; au pire, de la complicité symbolique.   

À ce stade, le risque n’est pas théorique ; il est opérationnel. Là où des retours “autorisés” par Viv Ansanm se profilent, la logique du contrôle social reprend immanquablement ses droits : checkpoints, péages illégaux, extorsions, “taxes de sécurité”, recrutements forcés et usage de la population comme couverture tactique. Les rapports de BINUH et de l’ONU-Droits de l’homme détaillent la diffusion des attaques et des exactions vers l’Artibonite et le Centre, pendant que l’étau se resserre périodiquement dans la capitale. Dans un tel contexte, évoquer Solino, Nazon, Delmas ou Bel-Air ne renvoie pas à des quartiers abstraits : ce sont des terrains d’incursions répétées, d’incendies criminels, de déplacements massifs et de représailles. Les épisodes récents à Solino et Delmas ont rappelé combien la “normalisation” peut se retourner en quelques heures, au gré d’un repli tactique d’un groupe ou d’une opération musclée de ses rivaux.   

On dira qu’un retour, même imparfait, soulagerait la détresse des familles ; que l’école doit reprendre, que les marchés doivent rouvrir, que la vie n’attend pas l’État. Mais la paix n’est pas la simple absence de tirs à l’instant T. Les principes directeurs des Nations unies sur le déplacement interne — référence de droit souple pour l’action humanitaire — sont explicites : les retours doivent être volontaires, sûrs, dignes et durables, ce qui suppose information fiable, garanties de sécurité, accès aux services de base, restitution ou compensation des biens et mécanismes de recours. Rien de tout cela ne peut découler d’une vidéo ou d’un communiqué d’un chef de gang ; tout de cela relève d’un cadre public, vérifiable, avec monitoring indépendant. En d’autres termes, le retour sous la férule des criminels n’est pas un “retour” au sens du droit ; c’est une ré-assignation sous contrainte.

Il faut également mesurer l’effet politique d’un tel “appel”. S’il devenait l’aiguillon d’un retour de masse, il consacrerait un transfert de souveraineté de l’État vers un acteur armé. L’image serait dévastatrice : une coalition listée par l’ONU et désignée FTO par Washington qui, après avoir incendié commissariats, libéré des détenus et paralysé des axes, se poserait en faiseur d’ordre et en interlocuteur direct des populations. Ce renversement symbolique n’est pas anodin : il reconfigure la hiérarchie de légitimité. L’État, silencieux ou absent, paraît céder le rôle régalien de garant de la sécurité et de l’intégrité des citoyens. Pour les gangs, le dividende est immédiat : respectabilité de façade, contrôle social reconsolidé, flux financiers relancés via l’extorsion, et vivier de jeunes captifs des territoires où ils renaissent à la vie — donc plus faciles à enrôler.   

Le silence du gouvernement, lui, possède des significations concurrentes qu’un éditorial doit nommer. Il peut traduire l’impuissance : la PNH et la mission multinationale restent sous-dotées, l’embargo sur les armes est mal appliqué, et les armes continuent d’arriver, souvent depuis la Floride, comme le martèle le Secrétaire général. Il peut correspondre à un calcul : ne pas contredire publiquement pour éviter une flambée immédiate, tandis qu’on manœuvre pour obtenir un renforcement du dispositif international. Mais, quelle qu’en soit la rationalité, ce mutisme délégitime l’État dans l’opinion : il donne l’impression d’abandonner aux criminels le pouvoir de décréter qui habite où, quand et à quelles conditions.

Reste la question morale, qui n’est pas soluble dans les communiqués. Peut-on faire confiance à une organisation criminelle dont l’inscription sur les listes onusiennes et américaines s’appuie sur des attaques méthodiques contre des infrastructures publiques, et dont le chef est à la fois sanctionné et inculpé ? La réponse se lit dans les rapports récents de l’ONU : les homicides restent à des niveaux “extrêmement inquiétants”, les violences sexuelles — y compris esclavage sexuel — sont documentées, et le recours à des enfants s’est envolé, symptôme d’une logique de guerre qui cannibalise la société. On ne répond pas à pareille logique par un déplacement précipité des lignes de front dans lequel les civils servent d’amortisseur. On y répond par un cadre de sécurité visible et public, des garanties écrites et vérifiables, et un retour piloté par les autorités légitimes, avec contrôle extérieur. Tout le reste est rhétorique.   

La voie responsable existe pourtant, et elle n’a rien de romantique : c’est celle des retours encadrés, annoncés par l’État, appuyés par l’ONU et l’OIM, sous escorte si nécessaire et après évaluation indépendante des risques, avec accès humanitaire garanti, services essentiels rétablis, et mécanismes de plainte et de réparation. Le droit humanitaire et les Principes directeurs n’exigent pas l’impossible ; ils exigent l’élémentaire : la primauté de la sécurité des personnes sur l’agenda politique d’un groupe armé. Tant que ces prérequis ne seront pas réunis, les images de familles qui reviennent au milieu des ruines tiendront moins du “retour à la normale” que d’une mise en scène. Et si les autorités publiques n’occupent pas rapidement le terrain — commissariats, patrouilles conjointes avec appui international, démantèlement des checkpoints, poursuites effectives pour extorsion et recrutement d’enfants —, l’“appel” de Chérizier restera ce qu’il est : un outil de communication destiné à reconquérir la population comme ressource de guerre.

On n’oppose pas une fin de paragraphe à une fin de non-recevoir : on oppose des faits, du droit et de la volonté politique. Les faits disent que la violence reste endémique, la mort banale et la peur omniprésente. Le droit dit que le retour des déplacés n’est légitime que lorsqu’il est volontaire, sûr, digne et durable. La volonté politique, elle, se mesurera au courage d’un gouvernement à reprendre la main et à refuser que l’espace public soit régulé par un communiqué de chef de gang. D’ici là, la seule “réouverture” que promet l’“appel” de Viv Ansanm n’est pas celle des quartiers à la vie, mais celle des boucheries humaines où l’on fabrique des boucliers de chair et des enfances brisées.    

Sources clefs consultées : Rapports trimestriels BINUH (T1 et T2 2025) et communiqué du 11 juillet 2025, liste du Comité des sanctions 2653 (inscription de Viv Ansanm, 8 juillet 2025) et synthèse onusienne sur les attaques de la coalition, désignation FTO/SDGT par les États-Unis (2 mai 2025), inculpation de J. Chérizier et avis de récompense (12 août 2025), déclarations et données UNICEF sur la recrudescence du recrutement d’enfants, OCHA/IOM sur les 1,3 million de déplacés, et rappel des Principes directeurs relatifs au déplacement interne.