Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mercredi 1er juillet 2026 (RHINEWS)-
Lorsque la Jamaïque annonce l’envoi prochain d’une délégation officielle au Royaume-Uni afin de remettre au roi Charles III une pétition formelle sur les réparations liées à l’esclavage, c’est une nouvelle étape qui s’ajoute à une dynamique caribéenne et internationale de plus en plus structurée autour de la justice réparatrice. Cette initiative ne relève pas seulement d’un geste symbolique ou mémoriel : elle s’inscrit dans une stratégie diplomatique assumée, où des États issus de l’histoire coloniale cherchent désormais à transformer la reconnaissance des crimes historiques en revendications juridiques et politiques concrètes.
Dans ce contexte, une interrogation s’impose avec une force particulière : que fait Haïti ? Premier État noir indépendant issu d’une révolution victorieuse contre l’esclavage, pays ayant subi non seulement le système esclavagiste colonial mais également une guerre d’indépendance d’une violence extrême suivie de l’imposition d’une dette qualifiée aujourd’hui de « rançon de l’indépendance », Haïti peut-elle se permettre d’observer, en simple spectatrice, des États mener un combat qui touche pourtant au cœur même de son histoire fondatrice ?
Cette question n’est pas seulement politique. Elle est historique, morale et stratégique. Elle engage la responsabilité de l’État haïtien face à sa mémoire, mais aussi face à son avenir. Car si d’autres nations avancent, organisent des commissions, construisent des dossiers juridiques et activent leurs réseaux diplomatiques, Haïti, elle, semble encore hésiter entre la reconnaissance de l’enjeu et sa traduction en action structurée.
L’enjeu des réparations n’est plus aujourd’hui un simple débat académique ou militant. Il s’est progressivement transformé en un champ de confrontation juridique et diplomatique dans lequel les États, les organisations régionales et les institutions internationales redéfinissent les contours de la responsabilité historique. Les discussions au sein de la CARICOM, les positions exprimées dans divers forums des Nations unies, ainsi que les initiatives prises par plusieurs gouvernements caribéens montrent que la question est entrée dans une phase où elle ne relève plus uniquement de la mémoire, mais de la stratégie d’État.
Dans ce paysage en recomposition, Haïti dispose paradoxalement de l’un des dossiers historiques les plus solides au monde. Peu de nations peuvent articuler, dans une continuité historique aussi nette, l’expérience de l’esclavage, la violence de la colonisation, la guerre d’indépendance, l’isolement diplomatique imposé, et surtout la charge exceptionnelle de la dette de l’indépendance imposée au XIXe siècle. Cette accumulation de préjudices constitue une singularité historique qui, sur le plan du droit international et de la morale politique, devrait conférer au pays une position centrale dans le débat mondial sur les réparations.
Pourtant, cette centralité potentielle ne se traduit pas encore en leadership diplomatique structuré. Deux commissions ont certes été créées pour travailler sur ces questions, mais leur existence soulève immédiatement une interrogation essentielle : disposent-elles réellement des moyens humains, techniques, financiers et politiques nécessaires pour accomplir une mission d’une telle ampleur ? Sont-elles opérationnelles au sens plein du terme, c’est-à-dire capables de produire des travaux scientifiques, de structurer un argumentaire juridique solide, de dialoguer avec les réseaux internationaux spécialisés et d’alimenter une stratégie étatique cohérente ?
Au-delà même de leur efficacité interne, une autre question demeure : peuvent-elles remplacer la volonté politique ? Car aucune commission, aussi compétente soit-elle, ne peut se substituer à la responsabilité de l’exécutif dans la définition d’une stratégie diplomatique globale. La question des réparations ne peut être réduite à un exercice technique ou académique. Elle exige une orchestration politique au plus haut niveau de l’État, une mobilisation des ambassades, une coordination interministérielle, et une capacité à inscrire ce combat dans la durée.
Une politique de réparations ne se décrète pas dans des structures isolées. Elle se construit dans la cohérence entre la production du savoir, la construction de l’argument juridique et la mise en œuvre d’une stratégie diplomatique offensive. Elle implique une présence active dans les enceintes multilatérales, mais aussi une diplomatie bilatérale capable d’ouvrir des espaces de négociation, d’influence et de pression. Elle suppose également une capacité à créer des alliances, notamment avec les États caribéens, africains et les diasporas, afin de transformer une revendication nationale en cause globale.
Or, dans le contexte international actuel, les conditions ne sont peut-être jamais apparues aussi favorables à une telle démarche. Le système international connaît des mutations profondes, marquées par un affaiblissement relatif des équilibres hérités de l’après-guerre froide, une montée en puissance des revendications mémorielles, et une réévaluation progressive des récits historiques liés à la colonisation et à l’esclavage. Dans ce monde en recomposition, les rapports de force ne sont plus figés, et les États capables d’articuler une vision claire peuvent encore influencer les agendas internationaux.
Mais encore faut-il se poser la question centrale : Haïti saisit-elle pleinement cette fenêtre historique ?
Car une revendication, même légitime, ne produit aucun effet si elle n’est pas portée par une stratégie cohérente, constante et structurée. L’histoire des relations internationales montre que les avancées en matière de justice réparatrice ne sont jamais le fruit du hasard. Elles résultent de la combinaison entre une argumentation juridique solide, une pression diplomatique soutenue et une capacité politique à maintenir le sujet à l’agenda international malgré les résistances.
Dans le cas des réparations de l’esclavage, l’un des arguments les plus puissants demeure la contradiction fondamentale entre la reconnaissance universelle du caractère criminel de l’esclavage et l’histoire réelle des indemnisations. Car si l’esclavage est aujourd’hui largement reconnu comme un crime contre l’humanité, il demeure un fait historique troublant que les seules compensations financières significatives ont, dans plusieurs cas, bénéficié aux anciens propriétaires d’esclaves, et non aux personnes réduites en esclavage ni à leurs descendants. Cette inversion historique du principe de justice interroge profondément la cohérence du droit international contemporain.
Peut-on durablement accepter une architecture morale et juridique dans laquelle les victimes historiques ne sont pas reconnues comme sujets de réparation, tandis que les bénéficiaires du système esclavagiste ont, eux, été indemnisés ? Cette contradiction constitue un point de tension majeur dans le débat actuel, car elle met en cause non seulement des faits historiques, mais la crédibilité même du principe universel de justice.
Pour autant, ce débat doit être mené avec prudence, car il ne s’agit pas d’opposer les mémoires ni de hiérarchiser les souffrances humaines. L’enjeu n’est pas de comparer les tragédies, mais d’interroger l’universalité réelle des principes de réparation. Le droit international peut-il être pleinement crédible s’il applique des standards différents selon les victimes et selon les contextes historiques ? C’est cette question qui traverse aujourd’hui les débats sur la justice réparatrice.
Dans ce contexte, l’attitude d’un État comme Haïti ne peut être neutre. Elle ne peut se réduire à une posture d’attente ou de délégation. Car l’absence d’action structurée revient, de facto, à laisser d’autres écrire et organiser le récit d’une histoire dont Haïti est pourtant l’un des acteurs centraux.
Ne pas agir, ce n’est pas seulement rester immobile. C’est accepter que d’autres définissent les priorités, les cadres et les rythmes d’un débat qui engage directement la mémoire nationale. C’est aussi courir le risque d’un effacement progressif dans les espaces où se construit aujourd’hui la reconnaissance des injustices historiques.
La société civile haïtienne, les chercheurs, les organisations engagées sur ces questions jouent déjà un rôle important dans la production de savoir et la sensibilisation internationale. Mais cette dynamique, aussi essentielle soit-elle, ne peut remplacer l’action de l’État. Car seule une diplomatie publique cohérente peut transformer une revendication morale en processus politique international structuré.
C’est pourquoi la responsabilité du gouvernement haïtien apparaît centrale. Il ne s’agit pas seulement de soutenir symboliquement cette cause, mais de l’intégrer pleinement dans la politique étrangère du pays. Cela implique de mobiliser les outils diplomatiques disponibles, de renforcer les capacités institutionnelles, de financer la recherche historique et juridique, et surtout de construire une stratégie offensive capable de porter ce dossier dans les principales enceintes internationales.
Au fond, la question n’est plus uniquement de savoir si Haïti a raison de réclamer justice. Cette légitimité historique est largement établie. La véritable interrogation est ailleurs : Haïti est-elle prête à transformer cette légitimité en puissance diplomatique ?
Car si elle ne le fait pas elle-même, aucun autre État ne portera ce combat avec la même intensité, ni avec la même légitimité historique. Et dans les relations internationales, les causes les plus justes ne sont pas toujours celles qui triomphent, mais celles qui sont défendues avec le plus de constance, de stratégie et de volonté politique.

