Quel président pour Haïti face à la violence, à la corruption et à la détresse sociale ?

Palais National/ image d'illustration

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, mardi 3 novembre 2026 (RHINEWS)– Le prochain président d’Haïti devra être jugé à la mesure des épreuves que traverse la population. Dans un pays où des familles vivent sous la menace des groupes armés, où travailler, circuler, se soigner et envoyer ses enfants à l’école deviennent des défis quotidiens, la question présidentielle engage bien davantage qu’une compétition entre des personnalités. Elle oblige à déterminer quel dirigeant possède les qualités humaines, les compétences et l’indépendance nécessaires pour contribuer au rétablissement de la sécurité, restaurer la confiance publique et remettre les institutions au service des citoyens.

Le profil recherché doit partir de ces réalités. L’intégrité répond à la corruption qui détourne les ressources et détruit la confiance. La compétence répond à la désorganisation des services et à l’inefficacité des décisions. Le courage politique répond à la puissance des réseaux qui profitent de l’affaiblissement de l’État. La capacité de rassemblement répond aux fractures sociales et territoriales. Le respect des institutions répond aux pratiques de pouvoir qui ont trop souvent fragilisé les mécanismes de contrôle. Chaque qualité attendue doit ainsi correspondre à un problème concret et pouvoir être appréciée à travers des faits.

Les reports successifs des élections et les contestations qu’ils suscitent rendent cet examen plus nécessaire encore. L’incertitude électorale nourrit la défiance et éloigne la perspective d’un pouvoir issu du suffrage. Elle ne devrait pourtant pas conduire les citoyens à renoncer à leurs exigences, ni les pousser à accueillir comme une solution toute candidature suffisamment visible. Le retour aux urnes doit permettre de choisir un dirigeant dont le parcours et les engagements offrent des raisons sérieuses d’espérer une amélioration de la vie collective.

La première de ces exigences est la capacité à protéger la population. Le prochain président devra comprendre la profondeur de la crise sécuritaire, ses ressorts économiques, ses complicités et ses conséquences humaines. Il devra pouvoir expliquer comment il entend exercer ses responsabilités, travailler avec le gouvernement et mobiliser les institutions compétentes pour rétablir la sécurité. Une stratégie crédible suppose des priorités, des moyens, une coordination et un contrôle des résultats.

Cette capacité se mesurera aussi à son indépendance envers les réseaux qui financent, arment ou protègent les groupes criminels. Un candidat doit pouvoir répondre aux questions relatives à ses soutiens, à ses alliances et à son entourage. Comment engager une action durable contre la violence si des intérêts qui en tirent profit conservent un accès privilégié aux décisions publiques ? Le courage attendu consiste notamment à accepter les conséquences politiques d’une rupture avec ces intérêts, y compris lorsqu’ils ont contribué à une ascension personnelle ou à une campagne électorale.

La fermeté devra s’accompagner de discernement. Une population éprouvée par les violences a besoin de forces capables de la défendre et d’institutions auxquelles elle puisse faire confiance. Le respect des droits humains, la responsabilité des agents engagés et le traitement des abus participent à cette confiance. Le futur président devra savoir soutenir l’action des institutions de sécurité tout en acceptant leur contrôle. Il devra également comprendre que la consolidation de la sécurité exige une justice capable de fonctionner et une présence publique durable dans les territoires.

L’intégrité constitue une autre qualité fondamentale. Dans un pays aux ressources limitées et aux besoins immenses, chaque détournement prive la collectivité de moyens indispensables. La probité du président touche donc directement à la capacité de l’État de remplir ses missions. Elle doit pouvoir être examinée à travers l’origine de son patrimoine, ses activités professionnelles, ses relations d’affaires, ses déclarations et ses pratiques lorsqu’il a eu à gérer des ressources.

La transparence de ses financements sera tout aussi déterminante. Les citoyens doivent pouvoir connaître les intérêts susceptibles de peser sur ses choix. Les soutiens financiers d’une candidature peuvent créer des obligations dont la collectivité supportera ensuite le coût. Un dirigeant capable de défendre l’intérêt général doit disposer d’une marge réelle de décision et accepter que ses relations soient soumises à un examen public.

Cet examen doit demeurer rigoureux et équitable. Les allégations sérieuses de corruption ou de liens avec des groupes armés appellent des vérifications, des explications et, lorsque cela relève de leur compétence, l’intervention des institutions concernées. Une rumeur ne possède pas la valeur d’un fait établi, et une accusation ne constitue pas une condamnation. Le respect de la présomption d’innocence reste indispensable. Il est également légitime de demander à une personne qui sollicite la plus haute fonction publique de répondre précisément à des questions documentées sur son parcours.

Les critères constitutionnels d’éligibilité doivent naturellement être respectés. Leur application exige de la cohérence, des décisions motivées et des possibilités effectives de recours. Mais l’admission d’une candidature laisse entière la responsabilité du choix politique. Satisfaire aux conditions permettant de se présenter ne démontre, à lui seul, ni l’intégrité, ni la compétence, ni l’aptitude à gouverner.

C’est pourquoi le parcours de chaque candidat doit occuper une place centrale dans le débat. Une carrière révèle des habitudes de décision, des fidélités, des compétences et une certaine conception des responsabilités. Comment cette personne a-t-elle agi lorsqu’elle disposait d’une autorité ? Comment a-t-elle traité ses collaborateurs, les critiques et les règles qui limitaient son action ? Quels engagements a-t-elle tenus ? Quelles conséquences ses décisions ont-elles produites ?

Pour ceux qui ont déjà occupé des fonctions dans l’État, la candidature doit être confrontée au bilan. Les électeurs sont en droit de connaître les résultats obtenus, les ressources utilisées, les engagements abandonnés et les explications apportées aux échecs. Un ancien responsable doit pouvoir préciser ce qu’il a amélioré dans le domaine qui lui était confié et ce qui s’est dégradé sous sa responsabilité.

Cette appréciation doit tenir compte des pouvoirs effectivement détenus et des contraintes rencontrées. Il serait injuste d’attribuer à une seule personne tous les échecs d’un système. Il serait tout aussi complaisant de lui permettre de revendiquer tous les succès tout en rejetant chaque difficulté sur les autres. L’évaluation sérieuse consiste à établir ce qu’elle pouvait décider, ce qu’elle a décidé et ce qu’elle a fait pour surmonter les obstacles.

Le bilan concerne également la manière de gouverner. Quelles personnes ont été nommées ? Selon quels critères ? Comment les marchés et les dépenses ont-ils été gérés ? Quelle suite a été donnée aux observations des organes de contrôle ? Les services publics ont-ils gagné en efficacité ? Les institutions ont-elles été renforcées ? Ces questions permettent d’apprécier une pratique du pouvoir au-delà des réalisations mises en avant pendant une campagne.

Un candidat ayant exercé des responsabilités doit aussi pouvoir reconnaître ses erreurs. Une nouvelle candidature devient plus crédible lorsqu’elle s’accompagne d’une explication honnête des échecs et de changements précis dans les méthodes proposées. La répétition des mêmes promesses, entourée des mêmes pratiques, appelle nécessairement un examen exigeant.

Les candidats qui n’ont jamais dirigé une institution publique doivent eux aussi apporter des preuves de leurs aptitudes. Leurs expériences professionnelles, associatives ou entrepreneuriales peuvent révéler des capacités utiles. Encore faut-il examiner leur rapport aux règles, leur gestion des responsabilités et leur aptitude à travailler avec des personnes qui ne leur doivent aucune fidélité personnelle. La nouveauté d’un visage constitue une donnée ; la capacité à gouverner doit être démontrée.

Le prochain président devra, par ailleurs, posséder une compréhension concrète de la crise économique et sociale. Il devra mesurer ce que représentent, pour une famille, la perte d’un revenu, un déplacement forcé, une récolte compromise ou l’interruption de la scolarité d’un enfant. Cette connaissance suppose une écoute régulière des populations et une capacité à traduire leurs besoins en priorités publiques.

Son programme devra établir des choix soutenables. L’emploi, l’agriculture, l’éducation, la santé et les infrastructures exigent des financements, des compétences et du temps. Un dirigeant sérieux doit pouvoir expliquer les premières mesures qu’il défendra, les ressources envisagées et les résultats attendus. Il doit aussi comprendre les liens entre ces domaines : la sécurité facilite la production, les routes permettent l’accès aux marchés, l’éducation prépare les compétences et la santé soutient la vie économique autant que la dignité humaine.

La crédibilité du candidat dépendra largement de son équipe. La présidence s’exerce avec des collaborateurs dont les conseils, les intérêts et les pratiques influencent les décisions. Leur compétence et leur intégrité méritent donc autant d’attention que l’éloquence de celui qui sollicite les suffrages. Le futur président devra savoir déléguer, écouter une expertise, arbitrer et demander des comptes. Il devra pouvoir remplacer un collaborateur défaillant, même proche, et accepter qu’une objection fondée modifie sa décision.

Son respect des institutions sera décisif. Haïti a besoin d’un président conscient de l’étendue de ses responsabilités comme des limites de sa fonction. Cette conscience doit se manifester dans ses rapports avec le gouvernement, la justice, les organes de contrôle, les collectivités, la presse et l’opposition. La manière dont un candidat traite aujourd’hui la contradiction renseigne sur la place qu’il pourrait lui réserver une fois au pouvoir.

Il devra également être capable de rassembler une société profondément éprouvée. Cela implique d’entendre les quartiers populaires, les communautés rurales, les entrepreneurs, les travailleurs, les femmes, les jeunes et la diaspora. Cette écoute doit déboucher sur une participation réelle et une meilleure prise en compte des territoires. La recherche d’accords est nécessaire à la conduite des affaires publiques ; elle doit rester soumise à des exigences de justice et de responsabilité.

Dans les relations internationales, le prochain président devra savoir négocier avec méthode et défendre des priorités clairement définies. L’indépendance nationale exige de la compétence, une connaissance des rapports de force et la capacité à rendre compte des engagements pris au nom du pays. La coopération extérieure sera d’autant plus utile qu’elle s’inscrira dans une stratégie haïtienne explicite, portée par des institutions crédibles et ouverte au débat public.

Enfin, ce président devra savoir dire la vérité. La gravité des problèmes impose d’expliquer les délais, les coûts, les obstacles et les limites de l’action publique. Promettre une transformation immédiate peut séduire ; gouverner exige de préparer les citoyens aux efforts nécessaires et de leur permettre d’en suivre les résultats. Reconnaître une erreur, corriger une décision et rendre régulièrement des comptes témoignent d’une autorité capable d’assumer ses responsabilités.

Le profil du prochain président d’Haïti se dessine ainsi à partir des besoins du pays : une personnalité intègre pour protéger les ressources publiques, compétente pour organiser l’action, courageuse pour affronter les intérêts qui entretiennent la crise, attentive pour comprendre les souffrances et respectueuse des institutions pour inscrire les progrès dans la durée.

Aucune candidature ne devrait échapper à cette évaluation. Pour chaque prétendant, il faudra rapprocher les paroles des actes, les engagements du parcours et les ambitions du bilan. La question essentielle demeure celle-ci : quelles preuves cette personne apporte-t-elle qu’elle saura employer le pouvoir qui lui sera confié pour protéger la population, renforcer les institutions et améliorer durablement les conditions de vie en Haïti ?