Alors que le pays sombre chaque jour davantage dans la violence, l’anarchie et la désintégration de l’État, c’est un diplomate américain qui ose dire tout haut ce que les élites haïtiennes refusent d’entendre : leur silence est une trahison. Henry T. Wooster, dans un discours chargé de symboles, leur a rappelé ce qu’être une élite exige — du courage, du sacrifice, une vision pour la nation. Face à cette leçon venue de l’étranger, la question demeure : jusqu’à quand resteront-elles complices par leur lâcheté et leur inertie ?
PORT-AU-PRINCE, samedi 5 juillet 2025 – Il faut croire que le mot patriotisme ne fait plus partie du vocabulaire des élites haïtiennes. Il a fallu, une fois encore, qu’un diplomate étranger – en l’occurrence le chargé d’affaires américain Henry T. Wooster – monte au créneau pour leur rappeler ce qu’implique être une élite dans un pays en crise. C’est lors de la célébration du 249e anniversaire de l’indépendance des États-Unis, jeudi 3 juillet à Port-au-Prince, que ce représentant de Washington a tendu un miroir implacable à la classe dirigeante haïtienne.
Son discours, en apparence protocolaire, était en réalité une interpellation en règle. Avec finesse, Wooster a revisité le moment fondateur de l’histoire américaine : la signature de la Déclaration d’indépendance par 56 hommes qui avaient tout à perdre et qui ont choisi de tout risquer pour donner naissance à une nouvelle nation. « Leurs sacrifices personnels, financiers et professionnels ont changé le cours de l’histoire », a-t-il rappelé, insistant sur le fait que ces hommes étaient eux aussi des élites – mais des élites conscientes de leur responsabilité historique.
Leçon d’histoire ou leçon de morale ? Les deux à la fois. Car en filigrane, Wooster posait cette question simple, mais lourde de sens : Et vous, élites haïtiennes, que faites-vous pour votre pays ?
Ce n’est pas la première fois qu’un représentant américain s’adresse à cette classe avec autant de lucidité. Il faut se souvenir de Brian Dean Curran, ambassadeur des États-Unis en Haïti au début des années 2000, qui dénonçait sans détour le comportement d’une élite qui, disait-il, « envoie ses enfants dans les mêmes écoles que les enfants des trafiquants de drogue ». Vingt ans plus tard, rien n’a changé. L’élite haïtienne, qu’elle soit politique, économique ou intellectuelle, continue de se montrer aussi absente que cynique face à l’effondrement de l’État.
Pendant que Port-au-Prince brûle, pendant que les gangs contrôlent des quartiers entiers, pendant que les hôpitaux ferment, que les écoles sont abandonnées, que la faim ronge les ventres des enfants et que la peur dicte la loi dans les rues, où sont les élites haïtiennes ?
Dans les salons feutrés de Pétion-Ville ? En Floride ou au Canada, loin de la violence ? En train de spéculer sur l’immobilier ou de thésauriser en dollars ? Loin, en tout cas, de toute forme de leadership responsable ou de projet national.
Et pourtant, comme le souligne Wooster, « les valeurs de vie, de liberté et de justice exigent du courage moral de la part de ceux qui portent l’uniforme ou le costume ». Le diplomate ne demande pas aux élites haïtiennes de faire des miracles, mais simplement de faire leur part. De répondre présent. D’oser agir.
Mais oseront-elles ? C’est toute la question. L’histoire récente a montré que les élites haïtiennes n’ont jamais voulu sacrifier leurs privilèges pour l’intérêt général. Elles ont façonné ce système de prédation, d’impunité et de clientélisme. Elles s’en sont enrichies. Pourquoi changeraient-elles aujourd’hui ?
Et pourtant, il fut un temps – en 1804 – où les élites haïtiennes, elles aussi, avaient choisi de tout risquer pour libérer leur peuple. L’indépendance d’Haïti fut elle aussi l’œuvre d’hommes et de femmes qui ont renoncé au confort, affronté l’armée la plus puissante du monde, et fondé une nation sur un idéal de liberté et de dignité humaine. Ce legs héroïque est aujourd’hui piétiné par leurs héritiers indignes.
Wooster a conclu son discours par une simple citation d’une série télévisée populaire : « Believe » – « Croyez ». Mais croire en quoi, si ceux qui dirigent ne croient plus en rien, si ce n’est en leurs intérêts personnels ?
Le patriotisme n’est pas une rhétorique, c’est une responsabilité. Tant que les élites haïtiennes n’auront pas le courage de regarder leur pays en face, de renoncer à l’égoïsme et de s’engager véritablement pour la reconstruction d’une Haïti digne et stable, aucun discours – qu’il vienne de Washington, de Paris ou de Port-au-Prince – ne changera le cours des choses.
Il n’est pas trop tard pour écouter cet appel. Mais le sera-t-il bientôt ?

