Première partie
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 9 juillet 2025 (RHINEWS)- L’histoire de l’humanité est jalonnée de ruptures technologiques qui ont profondément redessiné les rapports de force entre les nations. Chaque révolution industrielle a bouleversé les modes de production, transformé les économies et redistribué les cartes de la puissance. Les pays qui ont su saisir ces moments de bascule ont connu une croissance spectaculaire, tandis que ceux qui les ont ignorés ou sous-estimés se sont progressivement marginalisés.
La première révolution industrielle, fondée sur la machine à vapeur à la fin du XVIIIᵉ siècle, a permis l’essor de la mécanisation et de la grande industrie. La deuxième, portée par l’électricité, le moteur à combustion et la production de masse, a accéléré l’industrialisation au tournant du XXᵉ siècle. La troisième révolution, celle de l’informatique et d’Internet, a profondément transformé les communications, le commerce, les services financiers, l’administration publique et la circulation mondiale des connaissances.
Aujourd’hui, le monde est entré dans une quatrième révolution industrielle. Celle-ci ne repose plus uniquement sur des machines plus performantes ou des ordinateurs plus puissants. Elle est caractérisée par la convergence de plusieurs technologies : l’intelligence artificielle, les mégadonnées (Big Data), l’infonuagique (cloud computing), la robotique avancée, l’Internet des objets, la cybersécurité, la chaîne de blocs (blockchain), les réseaux de télécommunications à très haut débit, l’impression 3D et, demain, l’informatique quantique. Ensemble, ces innovations modifient déjà la manière de produire, de consommer, d’apprendre, de soigner, de commercer, d’administrer les États et même de conduire les relations internationales.
Cette révolution est d’une nature différente des précédentes. Les trois premières exigeaient principalement des investissements massifs dans les infrastructures, les usines, les chemins de fer ou les réseaux électriques. La révolution numérique repose d’abord sur la connaissance, les compétences, les données et la capacité d’innover. La principale matière première du XXIᵉ siècle n’est plus le charbon, le pétrole ou l’acier : ce sont les données et l’intelligence humaine capables de les transformer en valeur économique.
Cette mutation bouleverse les fondements mêmes de la compétitivité. Désormais, la richesse d’une nation dépend de moins en moins de son sous-sol ou de l’étendue de son territoire et de plus en plus de la qualité de son capital humain, de ses institutions, de son système éducatif, de sa capacité à produire des connaissances et de son aptitude à intégrer les technologies émergentes. Les entreprises qui dominent aujourd’hui l’économie mondiale ne sont plus nécessairement celles qui possèdent les plus grandes usines, mais celles qui maîtrisent les logiciels, les algorithmes, les plateformes numériques et l’exploitation intelligente des données.
Pour Haïti, cette évolution constitue à la fois un risque considérable et une occasion historique. Le pays n’a jamais pleinement participé aux précédentes révolutions industrielles. Son industrialisation est demeurée limitée, sa transition numérique inachevée et son économie reste largement dépendante des importations, des transferts de la diaspora et de l’aide internationale. Les décennies de crises politiques, d’instabilité institutionnelle, de catastrophes naturelles et de sous-investissement dans l’éducation ont accentué ce retard.
Pourtant, contrairement aux révolutions industrielles précédentes, la révolution numérique offre à des pays disposant de ressources financières limitées une possibilité réelle de réduire leur retard. Créer une aciérie ou une industrie automobile exige des milliards de dollars. En revanche, développer des logiciels, concevoir des solutions d’intelligence artificielle, offrir des services numériques ou créer des entreprises technologiques repose avant tout sur la formation des femmes et des hommes, l’accès à Internet, un environnement réglementaire favorable et des investissements ciblés dans les infrastructures numériques.
L’exemple de plusieurs pays démontre qu’il est possible de transformer une économie grâce au numérique sans disposer d’abondantes ressources naturelles. L’Estonie est devenue une référence mondiale en matière de gouvernement électronique. Singapour a fait de l’innovation technologique le cœur de sa stratégie de développement. Le Rwanda, malgré les séquelles du génocide de 1994 et des ressources naturelles limitées, investit massivement dans les services numériques, les technologies de l’information et l’intelligence artificielle pour moderniser son administration, attirer les investissements étrangers et améliorer la prestation des services publics. Ces trajectoires montrent qu’une vision politique claire peut accélérer la transformation d’un pays.
Haïti possède également plusieurs atouts souvent sous-estimés. Plus de la moitié de sa population est jeune, ce qui représente un potentiel important d’apprentissage et d’innovation. Sa diaspora, présente notamment en Amérique du Nord, en Europe et dans les Caraïbes, regroupe des milliers de professionnels qualifiés dans les domaines de l’ingénierie, de l’informatique, de la finance, de la médecine et de l’entrepreneuriat. Cette communauté constitue un réservoir de compétences, de capitaux et de réseaux internationaux pouvant contribuer à la transition numérique du pays.
En outre, la généralisation progressive des téléphones intelligents, des services financiers numériques et des plateformes en ligne montre que les technologies peuvent se diffuser rapidement, même dans des contextes marqués par de fortes contraintes économiques. Cette capacité d’adaptation constitue un levier sur lequel Haïti pourrait s’appuyer pour accélérer sa modernisation.
La question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera le monde. Cette transformation est déjà en cours. La véritable interrogation est de savoir si Haïti entend participer à cette nouvelle économie mondiale comme acteur, créateur de valeur et producteur de solutions, ou si le pays se résignera à demeurer un simple consommateur de technologies conçues ailleurs.
L’enjeu dépasse largement le domaine technologique. Il touche à la souveraineté économique, à la compétitivité des entreprises, à l’efficacité de l’administration publique, à la qualité de l’éducation, à l’emploi des jeunes et, plus fondamentalement, à la capacité d’Haïti à retrouver une trajectoire de développement durable. Car dans un monde où l’intelligence artificielle redéfinit déjà les équilibres économiques, rester immobile revient à reculer.

