ÉDITORIAL,
PORT-AU-PRINCE , samedi 28 juin 2025 (RHINEWS) — Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti agit comme un électrochoc : trois membres en fonction du Conseil présidentiel de transition (CPT) sont formellement accusés d’avoir exigé un pot-de-vin de 100 millions de gourdes au président du conseil d’administration de la Banque nationale de crédit (BNC), Pascal Raoul Pierre-Louis, en échange de son maintien à la tête de l’institution. L’affaire, rendue publique depuis juillet 2024, s’enlise, et pendant ce temps, les accusés — Louis Gérald Gilles, Emmanuel Vertilaire et Smith Augustin — demeurent en poste, protégés par leur statut et l’inertie du système judiciaire.
Il ne s’agit pas ici d’un simple soupçon médiatique. Une enquête menée par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a confirmé les faits. En décembre 2024, l’ULCC a recommandé des poursuites pénales pour abus de pouvoir, corruption et concussion. Le juge instructeur du tribunal de première instance de Port-au-Prince a émis des mandats de comparution contre les trois conseillers, qui ont refusé d’y répondre. Et pourtant, ils sont toujours là, siégeant aux réunions du CPT, participant aux décisions de l’État, comme si de rien n’était.
Le 19 février 2025, la cour d’appel a invalidé les mandats, arguant d’un vide juridique autour du statut de ces « conseillers-présidents » — un raisonnement que beaucoup jugent politique plutôt que juridique. Le juge d’instruction, Félismé Benjamin, a depuis finalisé son travail. Il attend le réquisitoire définitif du commissaire du gouvernement pour clore l’affaire. Or, depuis six mois, ce réquisitoire n’est toujours pas émis. Pourquoi ce retard ? Quels intérêts freinent le travail du commissaire du gouvernement, censé mettre en œuvre la politique pénale de l’État ? Quelles pressions subit-il ? Le silence des autorités judiciaires est assourdissant.
Ce retard — volontaire ou complice — crée un précédent d’une extrême gravité. Il conforte l’idée que certains sont intouchables, même au sein d’un organe provisoire censé être la clef de voûte d’un processus de redressement démocratique. Cela décrédibilise le CPT dans son ensemble, jette l’opprobre sur tous ses membres, y compris ceux non impliqués, et alimente la défiance populaire.
Or, cette défiance est un poison mortel pour une transition. Le CPT, déjà incapable d’installer un gouvernement fonctionnel, peine à mettre en œuvre la feuille de route définie par l’accord du 3 avril 2024. La question n’est plus technique ou administrative, elle est politique, morale et existentielle.
Il est inacceptable que trois membres du Conseil présidentiel soient toujours en fonction alors qu’ils font l’objet d’une procédure judiciaire pour corruption présumée grave. Leur présence fragilise toute tentative de redressement. Le risque de voir ces individus peser sur les décisions de justice ou manipuler les équilibres internes du Conseil n’est pas théorique, il est réel.
Dans ces conditions, une seule voie s’offre au CPT pour sauver ce qui peut encore l’être : les membres non impliqués doivent publiquement se démarquer de leurs collègues mis en cause, et exiger, par patriotisme et responsabilité institutionnelle, que ces derniers se retirent volontairement ou soient écartés sans délai par une résolution interne.
Cette épuration interne est devenue un impératif pour trois raisons fondamentales :
Préserver l’intégrité morale des membres non impliqués, qui sinon risquent d’être assimilés à leurs collègues et de sombrer avec eux dans la disgrâce.
Sauver le Conseil présidentiel de lui-même, en restaurant un minimum de crédibilité nécessaire à l’avancement de la transition.
Relancer la feuille de route du 3 avril 2024, paralysée depuis des mois, alors que les défis humanitaires, sécuritaires et économiques du pays exigent une gouvernance cohérente et intègre.
La transition haïtienne ne peut survivre à la contamination morale. L’impunité institutionnalisée a déjà détruit la confiance envers l’exécutif et la magistrature. Si le Conseil présidentiel veut incarner une rupture, il doit le démontrer par des actes clairs et courageux, pas seulement par des discours d’unité factice.
L’histoire montre que les grandes réformes naissent souvent de ruptures internes, pas de consensus mollement négociés. Il est encore temps pour le CPT de se redresser, mais ce temps se réduit comme peau de chagrin. Les membres encore intègres ont une planche de salut unique : dire non à la compromission, non à l’aveuglement, non à la complaisance.
Car à défaut d’assainissement interne, c’est l’ensemble du CPT qui sombrera, et avec lui, les dernières illusions d’un redressement républicain. Le peuple haïtien ne pardonnera pas une transition corrompue. Il attend des comptes, et surtout, des décisions courageuses.

