Opinion-Haïti : l’État, les gangs et l’illusion électorale…

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PORT-AU-PRINCE, mercredi 20 mai 2026 (RHINEWS)- En Haïti, l’élection apparaît depuis longtemps moins comme un instrument de souveraineté populaire que comme un espace permanent de confrontation entre aspirations démocratiques et forces de conservation du pouvoir. Quarante ans après la chute de la dictature des Duvalier, le pays demeure prisonnier d’une transition politique inachevée, où chaque tentative de reconstruction institutionnelle semble se heurter à des mécanismes profonds de reproduction du statu quo.

L’annonce, en avril 2026, du report des opérations d’inscription des électeurs et d’enregistrement des candidats par le Conseil électoral provisoire (CEP) illustre une nouvelle fois cette incapacité chronique à construire des conditions minimales de crédibilité électorale. Officiellement, le report découle d’un nouvel arrêté modifiant le décret électoral et imposant l’adhésion à un pacte politique national. Mais au-delà des justifications techniques, c’est toute la question de la légitimité du processus qui se trouve posée.

Car le problème haïtien n’est plus seulement électoral ; il est structurel. Comment organiser des élections dans un territoire fragmenté par la violence armée, où l’État ne contrôle plus de larges portions de la capitale et de plusieurs régions stratégiques ? Comment convaincre des citoyens de s’enregistrer sur les listes électorales lorsqu’une partie considérable de la population ne croit plus ni à l’impartialité des institutions ni à la capacité du vote de transformer l’ordre politique ?

Le CEP lui-même peine à susciter la confiance. À quelques mois d’échéances théoriquement prévues pour août et décembre 2026, la machine électorale demeure pratiquement immobile. Aucun véritable élan national n’est perceptible. Les acteurs politiques apparaissent divisés, les citoyens désabusés et les partenaires internationaux eux-mêmes semblent hésiter entre soutien diplomatique et scepticisme silencieux.

À cette crise institutionnelle s’ajoute une donnée territoriale fondamentale : les principaux bastions électoraux du pays figurent aujourd’hui parmi les espaces les plus fragilisés par l’insécurité. Le département de l’Ouest, cœur démographique et politique d’Haïti avec l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, concentre une part décisive du corps électoral national. L’Artibonite, historiquement marquée par les mobilisations populaires et paysannes, demeure également un espace stratégique majeur dans les équilibres politiques du pays. Quant au Centre, frontalier avec la République dominicaine, il constitue un réservoir électoral important dans les dynamiques nationales.

Or, ces trois départements — qui influencent largement l’issue des scrutins présidentiels et législatifs — sont aujourd’hui directement affectés par la circulation des groupes armés, les déplacements de populations et l’effondrement progressif de l’autorité publique.

Dans cette équation politique et sécuritaire émerge désormais une interrogation financière majeure. Jusqu’à présent, le coût réel du processus électoral demeure flou. Le budget initial estimé par le Conseil électoral provisoire (CEP) s’élevait à près de 250 millions de dollars américains, un montant officiellement rejeté par le gouvernement haïtien, jugé excessif au regard de l’effondrement des finances publiques et des priorités humanitaires immédiates. Depuis, aucune estimation définitive n’a véritablement été rendue publique, alimentant les spéculations et les inquiétudes quant à la faisabilité concrète du scrutin.

La question du financement devient ainsi centrale : quels bailleurs accepteront de remettre des fonds dans une machine électorale dont les garanties politiques et sécuritaires restent extrêmement fragiles ? Les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, les Nations unies ou encore certaines institutions financières internationales pourraient être sollicités pour contribuer à l’organisation des élections. Mais les partenaires internationaux, déjà fortement engagés dans l’aide humanitaire et sécuritaire, semblent eux-mêmes hésitants face à un processus dont les conditions minimales de stabilité ne sont pas réunies.

Dès lors, une autre interrogation surgit : l’État haïtien devra-t-il puiser dans les ressources du Trésor public pour financer une partie du scrutin ? Une telle perspective apparaît particulièrement préoccupante dans un contexte où les finances publiques sont déjà sous pression, marquées par l’augmentation des dépenses sécuritaires et l’affaiblissement général de l’économie nationale. Organiser des élections dans un pays au bord de l’asphyxie budgétaire pose donc un dilemme fondamental : comment financer la démocratie lorsque l’État peine déjà à assurer ses fonctions essentielles ?

Cette défiance s’enracine dans une histoire politique marquée par l’interruption systématique des expériences démocratiques. Dès les premières élections organisées après la chute des Duvalier, le 29 novembre 1987, le massacre d’électeurs perpétré par des groupes armés et des secteurs militaires annonçait déjà les limites du nouvel ordre postdictatorial. Quelques mois plus tard, Leslie Manigat, élu lors du scrutin de janvier 1988, était renversé par un coup d’État militaire conduit par Henri Namphy.

Les élections du 16 décembre 1990 constituent encore aujourd’hui une exception historique. Largement validé par la communauté internationale, le scrutin porta au pouvoir Jean-Bertrand Aristide avec une mobilisation populaire sans précédent. Pourtant, moins d’un an plus tard, l’armée mettait brutalement fin à cette expérience démocratique. Ce moment demeure fondamental pour comprendre le présent haïtien : chaque fois qu’un pouvoir politique semble susceptible d’échapper aux structures traditionnelles de domination, des mécanismes de déstabilisation se mettent en place.

Hier, ces mécanismes passaient principalement par l’institution militaire. Aujourd’hui, ils semblent s’appuyer sur une autre architecture de coercition : celle des gangs armés, des réseaux criminels et des économies de violence qui tiennent en otage la vie politique nationale. Le déplacement est important, mais la logique demeure identique : empêcher la consolidation d’un État capable de redistribuer le pouvoir, de réguler les intérêts économiques dominants et de remettre en question l’équilibre historique des élites.

Dans ce contexte, l’organisation même des élections devient paradoxale. Une partie du système politique et économique paraît davantage bénéficier de la perpétuation de l’instabilité que de l’émergence d’une véritable légitimité populaire. L’absence de pouvoir élu entretient une gouvernance provisoire, fragmentée et dépendante, favorable aux arrangements informels, aux influences extérieures et aux rapports de force oligarchiques.

L’assassinat de Jovenel Moïse constitue également une fracture politique majeure qui continue de hanter toute perspective de retour aux urnes. Comment parler aujourd’hui d’élections crédibles alors que toute la lumière n’a toujours pas été faite sur l’assassinat du président Jovenel Moïse, tué dans sa résidence privée dans la nuit du 7 juillet 2021 ?

Élu à l’issue du scrutin de 2016 avec 590 927 voix, Jovenel Moïse symbolisait, au-delà des controverses entourant son mandat, une expression du suffrage populaire dont l’effacement brutal demeure entouré de zones d’ombre. Près de cinq ans après les faits, aucun tribunal ne s’est encore véritablement prononcé sur les mobiles politiques, économiques ou géopolitiques de cet assassinat, malgré l’ampleur internationale de l’affaire.

Cette absence de vérité judiciaire nourrit un profond malaise démocratique : que devient la valeur du vote lorsque les citoyens constatent qu’un président élu peut être assassiné sans que les responsabilités profondes ne soient clairement établies ? Dans une société déjà marquée par la méfiance institutionnelle, cette impunité renforce l’idée d’une démocratie vulnérable, où le suffrage populaire semble incapable de protéger ni les électeurs, ni ceux qu’ils portent au pouvoir.

Dès lors, une interrogation centrale traverse désormais la société haïtienne : les élections constituent-elles encore un chemin crédible vers la stabilité politique ? Ou bien le pays s’enfonce-t-il dans un modèle de transition perpétuelle où les mécanismes démocratiques sont tolérés à condition qu’ils ne produisent aucun véritable bouleversement social et politique ?

La crise actuelle révèle peut-être une réalité plus profonde : en Haïti, la difficulté historique réside dans l’acceptation des conséquences d’un choix démocratique libre lorsque celui-ci menace les structures traditionnelles du pouvoir.