PORT-AU-PRINCE, vendredi 11 septembre 2026 (RHINEW)- La menace publique qui pèse actuellement sur le journaliste et chroniqueur sportif Rudy Thomas Sanon doit être prise au sérieux. Elle ne peut être banalisée, relativisée ou réduite à une simple polémique sur les réseaux sociaux. Elle est proférée publiquement par Lanmò San Jou, présenté comme l’un des chefs du gang 400 Mawozo, et les propos menaçants sont accessibles sur les réseaux sociaux. Dans un pays où plusieurs journalistes ont déjà été assassinés, enlevés, torturés, portés disparus ou contraints à l’exil, toute menace émanant publiquement d’un chef de gang contre un professionnel de la presse doit être considérée comme un signal d’alarme.
Il n’est nul besoin d’attendre qu’une menace soit judiciairement constatée pour reconnaître sa gravité. La question n’est pas de savoir si une juridiction a déjà qualifié les propos de Lanmò San Jou ou engagé des poursuites. Le fait essentiel est ailleurs : la menace existe, elle a été proférée publiquement et elle vise nommément un journaliste. Dans le contexte actuel d’Haïti, cela suffit pour justifier une réaction sérieuse des autorités compétentes et une attention particulière de toutes les organisations de défense de la liberté de la presse.
Le cas de Rudy Sanon est d’autant plus préoccupant qu’il survient dans un environnement où les journalistes sont devenus des cibles privilégiées des groupes armés. Au cours des dernières années, des professionnels de la presse ont payé de leur vie leur volonté d’informer, d’enquêter ou simplement d’exercer leur métier. D’autres ont été kidnappés, torturés, menacés, contraints de quitter leur quartier, leur ville ou le pays. Le cas de Jean Tony Lorthé, journaliste de Radio Vision 2000 enlevé en février 2023 alors qu’il se rendait à des funérailles, illustre cette vulnérabilité.
Lorthé n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Des journalistes ont dû abandonner leur environnement professionnel et familial pour préserver leur vie. Dans un tel contexte, contraindre un journaliste à l’exil constitue déjà une victoire pour ceux qui cherchent à faire taire la presse. Le gang n’a même plus besoin de tuer le journaliste : il lui suffit parfois de rendre son travail, sa résidence et sa vie quotidienne suffisamment dangereux pour le pousser à partir.
Le cas de Lucien Jura rappelle également que même des professionnels expérimentés et connus ne sont pas épargnés. Ancien journaliste à Radio Signal FM, devenu porte-parole gouvernementale à plusieurs reprises, Jura a été victime d’un enlèvement dans un contexte d’insécurité généralisée. Son cas doit être replacé dans une réalité plus large : personne ou presque n’est épargné.
La liste des journalistes tués ou victimes de violences au cours de la dernière décennie est suffisamment longue pour démontrer qu’il ne s’agit plus d’incidents isolés. Pétion Rospide, Néhémie Joseph, Diego Charles, Wilguens Louis-Saint, John Wesley Amady, Frantzsen Charles, Tayson Lartigue, Garry Tesse, Dumesky Kersaint et d’autres professionnels de la presse ont été tués dans des circonstances liées à l’exercice de leur métier ou dans des contextes de violence qui ont profondément affecté la liberté de la presse. Le CPJ a notamment documenté plusieurs de ces assassinats et dénoncé le niveau exceptionnel d’impunité entourant les crimes contre les journalistes en Haïti.
À cette liste s’ajoute le cas de Willard Vancol, journaliste de Radio Ti Boukan FM à Gressier, porté disparu avant d’être retrouvé mort. Son sort illustre une nouvelle fois la vulnérabilité des travailleurs de presse dans les zones où les groupes armés exercent leur emprise.
Les enlèvements constituent une autre dimension de cette offensive contre la presse. Jean Tony Lorthé, de Radio Vision 2000, avait été kidnappé avec deux autres personnes alors qu’il se rendait à des funérailles dans le secteur de Laboule 12, territoire alors contrôlé par le gang Ti Makak. L’Association des journalistes haïtiens avait souligné à l’époque que l’insécurité, les meurtres, les enlèvements et les violences avaient un impact majeur sur la profession journalistique.
Que signifie enlever un journaliste ? C’est enlever une personne, certes, mais c’est aussi tenter d’enlever une voix à toute une société.
Car le journaliste ne produit pas seulement une information destinée à son employeur. Il permet aux citoyens de savoir ce qui se passe autour d’eux. Dans les zones où les autorités sont absentes ou affaiblies, il est souvent celui qui documente les crimes, recueille la parole des victimes et des familles, alerte l’opinion publique et attire l’attention des autorités nationales et internationales.
Faire taire le journaliste revient donc à réduire la capacité de la société à voir, comprendre et dénoncer la violence.
C’est précisément ce qui rend la situation actuelle particulièrement inquiétante.
Les journalistes ne sont pas les seuls à être victimes des monstres sanguinaires ensauvagés qui terrorisent la population. Écoliers, étudiants, enseignants, professeurs d’université, prêtres catholiques, pasteurs protestants, spiritualistes, petits marchands, commerçants, avocats, médecins, infirmières, policiers, militaires, fonctionnaires publics, entre autres, font les frais d’une violence devenue presque quotidienne.
La société haïtienne entière est prise dans un engrenage de peur.
Mais les journalistes occupent une position particulière dans cette tragédie : ils peuvent raconter ce que les criminels veulent précisément cacher. Ils peuvent donner un nom aux victimes. Ils peuvent montrer les territoires contrôlés par les gangs. Ils peuvent révéler les abus, les complicités, les déplacements de population et les conséquences humaines de la violence.
C’est pourquoi ils deviennent des cibles.
La violence exercée par certains groupes armés ne se limite d’ailleurs plus à tuer ou à enlever. Elle cherche également à terroriser. Des personnes sont assassinées en plein jour. Certaines victimes sont mutilées, parfois dans des conditions d’une cruauté extrême. Des scènes d’une violence insoutenable sont filmées puis diffusées sur les réseaux sociaux afin de produire un effet supplémentaire : la peur par la terreur.
Ces pratiques, lorsqu’elles sont documentées, donnent le sentiment que la violence elle-même est devenue un outil de communication.
Les criminels ne veulent plus seulement tuer. Ils veulent que la population voie. Ils veulent que la population sache ce dont ils sont capables. Ils veulent que la peur précède leur arrivée.
Certains de ces criminels se sont révélés de véritables anthropophages, au sens où leur violence contre leurs semblables atteint un degré de barbarie qui semble défier toute limite humaine. Les images diffusées sur les réseaux sociaux participent à cette stratégie de terreur.
Lorsque de tels actes sont publiquement revendiqués ou glorifiés par des chefs de groupes armés associés à Viv Ansanm, la question n’est plus celle d’une simple criminalité de rue. Il s’agit d’une entreprise de domination par la peur.
La violence contre les policiers illustre également cette volonté de démonstration de puissance.
Que l’on se rappelle ce qui s’est passé le 12 mars 2021 à Village-de-Dieu, lors d’une opération policière dans un quartier contrôlé par le gang « 5 Secondes », dirigé à “Izo”. Plusieurs policiers étaient tombés dans une embuscade meurtrière. Le sort réservé à certains corps avait alors provoqué une onde de choc dans le pays.
Cet épisode reste emblématique de la confrontation entre des groupes armés de plus en plus puissants et un État dont les institutions de sécurité et de justice peinent à reprendre durablement le contrôle du territoire.
Les gangs cherchent ainsi à affirmer leur puissance de feu par rapport à un État qui, en principe, demeure le détenteur de la loi et du monopole de la violence légitime.
Mais cet État apparaît aujourd’hui visiblement en décomposition et tétanisé, incapable, jusqu’ici, de mettre les gangs hors d’état de nuire.
La situation est d’autant plus grave que les groupes armés ne cherchent plus seulement à contrôler des quartiers. Ils cherchent également à contrôler l’information.
L’expérience de Mirebalais est révélatrice de cette nouvelle dimension du problème. Après l’offensive des groupes armés en 2025, une station de radio locale avait été prise et rebaptisée « Taliban FM », permettant aux hommes armés de transformer un outil d’information en instrument de communication au service de leur propre narration. Cette évolution montre que le contrôle du territoire peut progressivement s’accompagner d’une volonté de contrôler le récit qui accompagne ce territoire.
Le danger est immense. Celui qui contrôle les armes peut contrôler les rues. Celui qui contrôle les rues peut contrôler les déplacements. Mais celui qui contrôle en plus l’information peut tenter de contrôler la perception que la société a de la réalité.
C’est pourquoi les attaques contre les journalistes et les médias doivent être considérées comme une question qui dépasse largement la profession journalistique. Elles concernent directement la démocratie, l’État de droit et le droit du citoyen à être informé.
Et c’est ici que se pose la question de l’impunité.
Les auteurs des crimes commis contre les journalistes sont très rarement condamnés de manière définitive. Des enquêtes existent parfois, des arrestations peuvent survenir et certains dossiers connaissent des avancées ponctuelles. Mais l’immense majorité des crimes demeure sans justice effective.
Haïti a même été placée par le Comité pour la protection des journalistes parmi les pays présentant les niveaux les plus élevés d’impunité pour les assassinats de journalistes.
Cette impunité n’est pas une abstraction. Elle signifie que le criminel peut regarder autour de lui et constater qu’après un assassinat, un enlèvement ou une menace, l’État ne dispose pas toujours des moyens ou de la volonté institutionnelle nécessaires pour le poursuivre efficacement.
Elle signifie aussi que la prochaine victime peut être choisie avec le sentiment que le risque judiciaire demeure faible.
Un système judiciaire en lambeaux ne peut pas constituer un rempart efficace contre une criminalité organisée qui dispose d’armes, de ressources financières, de réseaux et de territoires.
Lorsque des juges, des policiers, des avocats, des témoins et des victimes eux-mêmes ne sont plus suffisamment protégés, comment espérer une justice efficace contre les criminels les plus dangereux ?
La question n’est donc pas uniquement de savoir pourquoi les gangs tuent.
Il faut également demander pourquoi ils continuent à tuer.
Pourquoi peuvent-ils menacer publiquement ?
Pourquoi peuvent-ils enlever ?
Pourquoi peuvent-ils terroriser des populations entières ?
Pourquoi peuvent-ils désigner des journalistes comme cibles sans que la menace déclenche immédiatement une réponse institutionnelle à la hauteur du danger ?
C’est précisément pour cette raison qu’il serait irresponsable de banaliser les menaces de Lanmò San Jou contre Rudy Sanon.
Il ne faut pas attendre que Rudy Sanon soit assassiné pour reconnaître que la menace était sérieuse.
Il ne faut pas attendre qu’un autre journaliste soit enlevé pour découvrir que les travailleurs de presse sont vulnérables.
Il ne faut pas attendre un nouveau cadavre pour constater que la liberté de la presse est en danger.
La menace est déjà là. Elle est publique. Elle est accessible. Elle vise un journaliste, quelqu’un qui dénonce les activités criminelles des gangs et le soutien qu’ils jouiraient dans les plus hautes sphères sociales et politiques.
Elle émane d’un chef de gang connu pour ses méthodes barbares.
Dans ces conditions, la réaction de l’État ne devrait pas être déterminée par l’issue future de la menace. Elle devrait être déterminée par sa gravité présente.
Jusqu’où iront les gangs ?
Jusques à quand les autorités haïtiennes décideront-elles de stopper l’action des gangs et de protéger la société, particulièrement les journalistes qui font un travail indépendant et portent une parole libre ?
Combien de travailleurs de presse doivent encore être assassinés, kidnappés et torturés, contraints de fuir le pays ou portés disparus pour que les autorités se résolvent enfin à agir sérieusement et résolument pour mettre fin aux activités criminelles des gangs et de leurs comparses ?
Combien de familles devront encore attendre un proche enlevé ?
Combien de rédactions devront encore fermer leurs portes ou réduire leurs activités ?
Combien de journalistes devront encore choisir entre leur métier et leur sécurité ?
Et surtout : qui fermera le robinet de sang et quand ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques.
Elles interpellent directement l’État haïtien.
Il lui appartient de protéger les citoyens. Il lui appartient de garantir la liberté de la presse. Il lui appartient de poursuivre les criminels. Il lui appartient de restaurer l’autorité de la justice et de faire en sorte que les menaces ne puissent plus être proférées en toute impunité.
La protection des journalistes ne doit pas être conçue comme un privilège accordé à quelques professionnels connus. Elle doit être comprise comme une obligation liée à la protection de la liberté d’expression et du droit du public à l’information.
Lorsqu’un journaliste est menacé, l’État doit agir.
Lorsqu’un journaliste est enlevé, l’État doit agir.
Lorsqu’un journaliste est assassiné, l’État doit enquêter et poursuivre.
Lorsqu’un journaliste est contraint à l’exil parce qu’il ne peut plus exercer son métier en sécurité, l’État doit s’interroger sur sa propre incapacité à protéger ses citoyens.
La protection doit intervenir avant le crime, et non après.
Le cas de Rudy Sanon constitue donc un test.
Un test pour les autorités.
Un test pour les institutions judiciaires.
Un test pour les responsables de la sécurité.
Un test également pour la société haïtienne.
Car si une menace publique contre un journaliste est traitée comme une banalité, quel message est envoyé aux autres journalistes ?
Le message est simple et terrifiant : vous êtes seuls.
Si, au contraire, l’État répond avec fermeté, dans le respect de la loi, il envoie un autre message : aucune organisation criminelle ne peut décider qui a le droit de parler, d’enquêter ou d’informer en Haïti.
Il ne s’agit pas de demander une vengeance contre ceux qui menacent les journalistes.
Il s’agit de demander la justice.
Il ne s’agit pas de réclamer une justice expéditive.
Il s’agit d’exiger une justice capable d’enquêter, d’identifier, de poursuivre et de condamner les responsables dans le respect des procédures légales.
Il ne s’agit pas non plus de transformer les journalistes en acteurs politiques.
Il s’agit de leur permettre de rester ce qu’ils doivent être : des professionnels indépendants, capables de porter une parole libre dans une société où la liberté d’expression ne doit pas être soumise aux armes des gangs.
Rudy Sanon ne doit pas devenir un nom de plus dans la longue liste des journalistes haïtiens tués, enlevés, torturés, disparus ou contraints à l’exil.
Jean Tony Lorthé a été enlevé. Willard Vancol a été porté disparu avant d’être retrouvé mort. Lucien Jura a été enlevé. D’autres journalistes ont été tués. D’autres ont fui. D’autres encore vivent sous la menace.
Faut-il attendre davantage ?
Faut-il que la liste s’allonge encore ?
Faut-il que le sang coule davantage pour que l’État comprenne que le problème n’est plus seulement celui de la sécurité des journalistes, mais celui de la survie de la parole libre en Haïti ?
Qui fermera le robinet de sang et quand ?
La réponse ne peut plus être remise à demain.
Car si l’État attend qu’une menace se transforme en cadavre pour réagir, il ne protège plus la société : il ne fait que compter ses morts.

