Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, vendredi 28 août 2026 (RHINEWS)– Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a été le théâtre d’une nouvelle tragédie qui vient rappeler, une fois de plus, l’extrême fragilité de l’État haïtien face aux groupes armés. Au moins 47 personnes ont été tuées, 22 autres blessées et plus d’une cinquantaine enlevées, selon les informations rapportées par les Nations unies et plusieurso Des maisons ont également été incendiées et des populations contraintes de fuir.
Le bilan est suffisamment lourd pour que l’on refuse de considérer Kenscoff comme un simple épisode supplémentaire dans la longue liste des massacres qui endeuillent Haïti.
Car, au-delà de l’horreur des crimes commis par “Viv Ansanm”, une autre question s’impose désormais avec une force particulière : comment un massacre d’une telle ampleur a-t-il pu se produire et qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans la chaîne de sécurité de l’État ?
Cette question ne vise pas à accuser arbitrairement un responsable, une institution ou une personne. Elle ne vise pas non plus à exonérer les criminels qui ont directement commis les assassinats, les enlèvements, les incendies et les autres violences. Leur responsabilité pénale doit être recherchée, établie et sanctionnée.
Mais dans une République, la responsabilité ne s’arrête pas nécessairement à celui qui appuie sur la gâchette.
Lorsqu’une population civile est attaquée, massacrée, déplacée ou abandonnée, il faut également examiner la responsabilité de ceux qui avaient pour mission de la protéger, de prévenir les risques, de recueillir les renseignements, de décider, d’ordonner, de coordonner et d’intervenir à temps.
C’est précisément cette question que le drame de Kenscoff impose à l’État haïtien.
Depuis trop longtemps, le scénario est presque immuable. Des groupes armés attaquent. Des citoyens sont tués. Des familles sont endeuillées. Des maisons sont brûlées. Des personnes sont enlevées. Des milliers d’autres fuient. Puis viennent les communiqués officiels, les condamnations « fermes », les expressions de solidarité, les promesses de renforcement de la sécurité et les annonces de mesures qui, trop souvent, ne produisent pas les résultats attendus.
La communauté internationale condamne. Le gouvernement condamne. Les organisations régionales condamnent. Les ambassades condamnent. Et puis ?
C’est précisément là que commence le véritable problème. À force de condamner les massacres après qu’ils ont été commis sans jamais établir publiquement les responsabilités institutionnelles qui ont entouré leur préparation, leur prévention et leur gestion, les condamnations risquent de devenir un rituel sans portée réelle.
Les Haïtiens ne demandent plus seulement de savoir qui condamne. Ils veulent savoir qui savait, qui devait savoir, qui pouvait agir, qui a agi, qui n’a pas agi et pourquoi.
La question « à qui la faute ? » mérite donc d’être posée, mais avec rigueur. Car, elle ne signifie pas qu’il faudrait désigner immédiatement un coupable politique ou administratif sans enquête. Elle signifie que chaque fonctionnaire, chaque institution et chaque responsable investi d’une mission de sécurité doit pouvoir rendre compte de l’exercice de cette mission. La différence est fondamentale. Responsabilité n’est pas synonyme de culpabilité.
Le Premier ministre n’est pas automatiquement pénalement responsable d’un crime commis par un gang parce qu’il dirige le gouvernement. Le directeur général de la Police nationale d’Haïti n’est pas automatiquement complice d’une attaque parce qu’il dirige la PNH. Les ministres de la Justice, de l’intérieure et de la défense ne sont pas automatiquement coupable parce qu’un massacre survient dans le champ de compétence de son administration.
Mais l’exercice d’une fonction publique implique des obligations. Et lorsque ces obligations semblent ne pas avoir été remplies, il est parfaitement légitime, voire indispensable, de demander des comptes.
La question fondamentale est donc moins « qui faut-il accuser ? » que « où la chaîne de responsabilité a-t-elle éventuellement échoué ? » Kenscoff était-il considéré comme une zone à risque ?
Les autorités disposaient-elles d’informations sur les mouvements des groupes armés ?
Des alertes avaient-elles été transmises ?
Les autorités locales avaient-elles demandé des renforts ?
Les services de renseignement avaient-ils détecté des préparatifs d’attaque ?
Ces informations, si elles existaient, sont-elles remontées jusqu’aux autorités compétentes ?
Des décisions ont-elles été prises à partir de ces renseignements ?
Des renforts ont-ils été demandés ?
Des renforts ont-ils été envoyés ?
Si non, pourquoi ?
Si oui, pourquoi n’ont-ils pas permis d’empêcher ou de limiter la tragédie ?
Ce sont des questions simples. Mais elles sont essentielles.
Elles doivent être posées à la Primature, à la Police nationale, aux différents services de renseignement et à toutes les structures publiques impliquées dans la chaîne de sécurité. Car il serait trop facile de considérer que le seul fait que les assassins appartiennent à un groupe armé suffit à clore le débat.
Les gangs sont responsables de leurs crimes. C’est une évidence. Mais l’État est responsable de l’organisation de sa réponse à la menace criminelle.
Et c’est précisément ce qui doit être évalué. Kenscoff n’est d’ailleurs pas apparue soudainement sur la carte de la violence. La commune fait l’objet d’attaques répétées depuis 2025. Une analyse d’ACLED souligne que Viv Ansanm cherche depuis longtemps à étendre son influence dans cette zone stratégique et rappelle que des opérations de sécurité avaient pourtant contribué à réduire les violences dans la commune avant la nouvelle offensive.
Cette information rend la question encore plus importante : si la menace était connue, pourquoi l’État n’a-t-il pas été en mesure d’empêcher une nouvelle attaque de cette ampleur ?
Et si les autorités ne disposaient pas d’informations suffisantes, pourquoi leurs services de renseignement n’ont-ils pas pu anticiper une opération impliquant plusieurs dizaines d’hommes armés, capable de provoquer autant de morts, d’enlèvements et de destructions ?
Il faut également regarder la réalité en face : l’attaque a eu lieu dans une zone où la présence de l’État était censée être suffisamment importante pour garantir un minimum de protection aux citoyens. Les témoignages et les informations disponibles ont déjà suscité des interrogations sur la capacité de la police à prévenir l’assaut. La PNH a annoncé une enquête afin notamment de déterminer s’il y a eu négligence ou complicité.
Cette enquête doit aller jusqu’au bout. Et surtout, elle ne doit pas être une enquête destinée à protéger l’institution contre elle-même. Elle doit chercher la vérité. S’il n’y a eu aucune faute, que les responsables soient publiquement exonérés.
S’il y a eu des erreurs opérationnelles, qu’elles soient identifiées.
S’il y a eu négligence, qu’elle soit sanctionnée.
S’il y a eu violation des procédures, que les responsables en répondent.
S’il y a eu complicité, que la justice fasse son travail.
C’est cela, la reddition de comptes. Une démocratie ne peut pas fonctionner autrement. La question de la sanction doit donc être posée sans passion, mais avec fermeté. Pourquoi, après chaque massacre, les responsables politiques et administratifs restent-ils systématiquement en place jusqu’à ce qu’un autre massacre survienne ?
Pourquoi les tragédies ne provoquent-elles presque jamais de démissions ?
Pourquoi les responsables qui reconnaissent publiquement l’ampleur de l’échec ne proposent-ils pas eux-mêmes de tirer les conséquences de leur incapacité éventuelle à remplir leur mission ?
Pourquoi la responsabilité politique semble-t-elle avoir disparu du fonctionnement de l’État haïtien ?
Il ne s’agit pas de demander des licenciements ou des démissions automatiques après chaque attaque. Ce serait injuste et contraire aux principes élémentaires de responsabilité individuelle.
Mais il faut sortir de l’autre extrême : l’impunité administrative permanente. Lorsqu’un système échoue gravement, il doit être évalué.
Lorsque des responsables ont failli, ils doivent répondre de leurs actes ou de leurs omissions.
Et lorsque l’échec est politique, il doit pouvoir entraîner des conséquences politiques.
Dans une démocratie normale, démissionner n’est pas nécessairement reconnaître une culpabilité pénale. Cela peut être un acte de responsabilité politique. Un responsable peut considérer que, malgré sa bonne foi, il n’a pas réussi à atteindre les objectifs de sa mission et décider d’en tirer les conséquences.
C’est aussi cela, le sens de l’honneur public. Or, en Haïti, la logique semble parfois inversée. Les citoyens supportent les conséquences de l’échec de l’État tandis que les responsables continuent de bénéficier de l’autorité, des avantages et des privilèges liés à leurs fonctions. Cette situation mérite d’être interrogée.
Que signifie être Premier ministre si l’on ne peut pas assurer la protection minimale de la population placée sous l’autorité de l’État ?
Que signifie être responsable de la sécurité si les citoyens continuent d’être massacrés, enlevés, violés et chassés de leurs quartiers ?
Que signifie diriger une institution publique si l’on ne dispose pas des moyens ou de l’autorité nécessaires pour accomplir la mission qui lui est confiée ?
Et surtout : à quoi sert le pouvoir s’il n’est pas capable de produire de la sécurité, de la justice et de la protection pour ceux au nom desquels il est exercé ?
Ces interrogations ne sont pas antipatriotiques. Elles ne constituent pas une attaque contre l’État. Elles sont au contraire l’expression d’une exigence élémentaire de citoyenneté.
Les responsables publics sont investis d’un mandat et disposent de moyens publics. Ils sont rémunérés par l’argent des contribuables. Ils bénéficient de l’autorité de l’État.
En contrepartie, ils ont des obligations. Le pouvoir public ne devrait jamais être considéré comme un simple privilège. Il doit être compris comme une charge.
Et une charge implique une responsabilité. Le peuple haïtien ne demande pas l’impossible. Il demande que les institutions fonctionnent.
Il demande que la police protège.
Il demande que le renseignement fonctionne.
Il demande que les autorités anticipent.
Il demande que les décisions soient prises à temps.
Il demande que les criminels soient poursuivis.
Il demande que les victimes soient accompagnées.
Il demande surtout que ceux qui exercent l’autorité rendent compte de leur action.
La tragédie de Kenscoff doit donc être l’occasion d’un examen complet de la chaîne sécuritaire.
Il faut reconstituer les heures et les jours qui ont précédé l’attaque. Il faut établir ce que les différentes institutions savaient. Il faut déterminer les alertes reçues, les décisions prises et les moyens mobilisés. Il faut analyser le dispositif policier. Il faut comprendre les éventuelles difficultés opérationnelles. Il faut déterminer pourquoi les renforts, s’ils étaient nécessaires, n’ont pas permis d’empêcher le massacre.
Il faut également savoir si les populations avaient demandé de l’aide avant l’attaque et si leurs appels avaient été entendus.
Ce travail ne peut pas être remplacé par un communiqué. Il ne peut pas non plus être confié à une structure dont la seule mission serait de préserver l’image de l’administration.
La transparence exige une enquête crédible, indépendante et suffisamment détaillée pour permettre à la population de comprendre ce qui s’est réellement passé. Et cette transparence doit déboucher sur des actes. Car une enquête qui ne produit jamais de conséquence finit elle aussi par devenir une forme de communication.
La question des victimes doit également occuper une place centrale.
Car derrière les statistiques se trouvent des êtres humains.
Il y a les familles qui ont perdu un père, une mère, un enfant.
Il y a les blessés.
Il y a les personnes enlevées.
Il y a celles qui ont subi des violences sexuelles.
Il y a celles dont les maisons ont été incendiées.
Il y a les agriculteurs qui ont perdu leurs terres ou leurs récoltes.
Il y a les commerçants qui ont perdu leurs moyens de subsistance.
Il y a les familles qui ont fui avec quelques vêtements et quelques documents.
Il y a les déplacés qui ne savent pas quand ils pourront rentrer chez eux.
L’ONU estime que plus de 2 600 personnes ont été déplacées par cette nouvelle flambée de violence à Kenscoff. Pour ces personnes, une condamnation officielle ne signifie pratiquement rien.
Un communiqué ne reconstruit pas une maison.
Une déclaration diplomatique ne soigne pas une blessure.
Une conférence de presse ne remplace pas un enfant disparu.
Une promesse de renforcement de la sécurité ne rend pas à une famille son proche assassiné.
C’est pourquoi la justice doit être pensée dans sa double dimension : justice pénale et réparation des victimes.
Les auteurs des crimes doivent être poursuivis. Mais l’État doit également réfléchir à un véritable mécanisme national d’assistance et, lorsque les conditions juridiques sont réunies, de réparation pour les victimes du terrorisme des groupes armés.
Il n’est pas acceptable que les victimes supportent seules le coût humain, social et économique de l’effondrement sécuritaire.
Pendant combien de temps encore demander aux familles de « prendre leur mal en patience » ?
Pendant combien de temps encore des citoyens devront-ils reconstruire seuls leurs maisons incendiées ?
Pendant combien de temps encore des personnes déplacées devront-elles vivre dans la précarité sans perspective de retour ?
Pendant combien de temps encore les victimes de violences sexuelles devront-elles porter seules le poids de leur traumatisme ? Un État qui se veut protecteur doit aussi être capable de prendre en charge les conséquences humaines de son incapacité à protéger.
La communauté internationale a évidemment un rôle à jouer. L’ONU, l’OEA, la CARICOM, les États-Unis, le Canada, la France et l’Union européenne peuvent soutenir Haïti, former ses forces, financer des programmes, fournir des équipements, renforcer la coopération judiciaire et sécuritaire et accompagner les institutions.
Mais il faut rappeler une vérité élémentaire : aucune ambassade, aucune organisation internationale et aucune organisation régionale ne peut exercer indéfiniment à la place de l’État haïtien les responsabilités qui lui sont propres.
La coopération internationale peut compléter l’action de l’État haïtien. Elle ne peut pas devenir le substitut permanent de l’État. Ce serait une dangereuse inversion des responsabilités.
À ceux qui gouvernent, il faut donc poser une question simple : qu’est-ce que vous dirigez si vous ne pouvez pas protéger ceux que vous êtes chargés de servir ?
Cette question n’est ni une provocation ni une formule rhétorique. Elle touche à l’essence même du pouvoir.
Diriger, ce n’est pas seulement occuper un bureau, signer des documents, participer à des réunions, prononcer des discours ou publier des communiqués.
Diriger, c’est décider.
Diriger, c’est anticiper.
Diriger, c’est agir.
Diriger, c’est assumer.
Et lorsque les décisions échouent, diriger signifie également rendre des comptes. Kenscoff doit donc être un tournant.
Pas seulement dans la lutte contre les gangs. Mais dans la conception même de la responsabilité publique en Haïti.
Il faut mettre fin à cette culture dans laquelle les victimes meurent, les populations fuient, les institutions condamnent et les responsables restent en place sans explication sérieuse.
Il faut instaurer une culture dans laquelle chaque grande défaillance de l’État fait l’objet d’une évaluation, d’une enquête et, lorsque cela est justifié, de sanctions.
Il ne faut pas sanctionner pour satisfaire la colère populaire.
Il faut sanctionner lorsqu’une responsabilité est établie.
Il ne faut pas démissionner pour sauver les apparences.
Il faut pouvoir démissionner lorsque l’honneur, la conscience et l’intérêt public l’exigent.
Il ne faut pas accuser sans preuve. Mais il ne faut pas non plus utiliser l’absence de preuve immédiate comme prétexte pour ne jamais chercher la vérité.
Kenscoff exige des réponses. Qui savait ? Qui devait savoir ? Qui a alerté ? Qui a décidé ?
Qui n’a pas décidé ? Qui devait envoyer des renforts ? Pourquoi n’ont-ils pas été envoyés à temps ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Qui était responsable de chaque maillon de cette chaîne ? Et surtout, quelles conséquences seront tirées des réponses à ces questions ?
Voilà le véritable enjeu. Car si, après Kenscoff, personne ne rend compte, si personne n’est sanctionné lorsque des fautes sont établies, si aucune réforme sérieuse n’est engagée et si les victimes sont une nouvelle fois abandonnées à leur sort, alors le message envoyé à la population sera terrible : les massacres peuvent continuer, mais l’échec de ceux qui ont la responsabilité de les prévenir ne produit aucune conséquence.
Ce n’est pas une fatalité.
Ce n’est pas une règle de gouvernement.
Ce n’est pas une conception acceptable de la République.
Un État qui ne peut pas empêcher tous les crimes ne peut évidemment pas être tenu responsable de chaque acte criminel commis sur son territoire. Mais un État qui refuse d’examiner ses propres défaillances, qui ne cherche pas à comprendre pourquoi une population a été laissée sans protection et qui ne sanctionne jamais les fautes établies finit par institutionnaliser l’impunité.
Kenscoff ne doit pas être une nouvelle ligne dans la comptabilité macabre des massacres haïtiens.
Il doit être un moment de vérité. Un moment où l’État accepte enfin de regarder ses propres responsabilités sans se défausser sur les gangs, sans se réfugier derrière les communiqués internationaux et sans attendre le prochain drame pour promettre encore une fois que « des mesures seront prises ».
Les criminels doivent répondre de leurs crimes. Les institutions doivent répondre de leurs défaillances. Les responsables doivent répondre de leurs décisions. Et les victimes doivent recevoir justice, protection et réparation. C’est cela, l’État de droit. C’est cela, la responsabilité publique. C’est cela, l’honneur attaché à l’exercice du pouvoir.
- Après Kenscoff, les Haïtiens n’ont plus seulement besoin de condamnations. Ils ont besoin de vérité, de justice, de sanctions lorsque les fautes sont établies et d’une garantie que ceux qui exercent le pouvoir comprennent enfin que gouverner n’est pas jouir d’un privilège, mais assumer une responsabilité devant la nation.

