Deuxième partie
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, vendredi 10 juillet 2026 (RHINEWS)– L’une des caractéristiques les plus préoccupantes de l’économie haïtienne contemporaine est la profonde rupture entre la consommation et la production. En quelques décennies, le pays est progressivement passé d’une économie qui produisait une part importante de ce qu’elle consommait à une économie devenue largement dépendante des importations. Cette évolution ne résulte pas d’un seul facteur, mais d’un enchevêtrement de crises politiques, d’instabilité institutionnelle, de catastrophes naturelles, de faibles investissements productifs, d’un accès limité au financement, d’un déficit énergétique chronique et d’une absence de vision stratégique de long terme.
Aujourd’hui, Haïti importe une part considérable de ses produits alimentaires, de ses matériaux de construction, de ses médicaments, de ses équipements, de ses biens manufacturés et même de nombreuses matières premières agricoles qui pourraient être produites localement. Cette dépendance exerce une pression permanente sur les réserves en devises, fragilise la gourde, creuse le déficit commercial et limite les capacités de création de richesses nationales. Une économie qui importe presque tout sans produire suffisamment finit inévitablement par dépendre des transferts de sa diaspora, de l’aide extérieure ou de l’endettement pour maintenir son niveau de consommation.
L’intelligence artificielle, à elle seule, ne reconstruira ni les infrastructures détruites, ni les routes, ni les réseaux électriques, ni les institutions publiques. Elle ne remplacera pas non plus les investissements industriels, agricoles ou logistiques indispensables au redressement du pays. En revanche, elle peut profondément modifier les rapports de production en améliorant la manière dont les ressources existantes sont utilisées. Son véritable apport réside moins dans la substitution du travail humain que dans l’augmentation de la capacité des femmes et des hommes à produire davantage, mieux et à moindre coût.
Dans l’agriculture, qui demeure un secteur vital malgré son déclin, l’intelligence artificielle ouvre des perspectives inédites. Grâce à l’analyse des données météorologiques, des caractéristiques des sols, des besoins hydriques et des cycles de culture, elle peut aider les producteurs à prendre des décisions plus précises. Des applications accessibles sur téléphone intelligent permettent déjà, dans plusieurs pays africains et asiatiques, d’identifier les maladies des plantes à partir d’une simple photographie, de recommander les traitements appropriés, d’optimiser l’utilisation des engrais et de prévoir les périodes de récolte. Pour un pays comme Haïti, confronté à l’érosion des sols, aux effets du changement climatique et à une faible productivité agricole, ces outils pourraient contribuer à réduire les pertes et à améliorer significativement les rendements.
L’intelligence artificielle peut également transformer les filières agroalimentaires. L’un des principaux problèmes de la production haïtienne réside dans les pertes après récolte, causées par le manque d’infrastructures de stockage, les difficultés de transport et une mauvaise anticipation des marchés. En analysant les données sur la demande, les prix, les itinéraires logistiques et les capacités de conservation, l’IA permet d’optimiser les chaînes d’approvisionnement et de limiter le gaspillage. Une meilleure organisation de ces filières renforcerait la compétitivité des producteurs locaux face aux produits importés.
Le secteur manufacturier pourrait lui aussi bénéficier de cette révolution. Les systèmes d’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de planifier la production, d’anticiper les pannes des équipements grâce à la maintenance prédictive, d’améliorer le contrôle de la qualité, de réduire les coûts énergétiques et d’optimiser la gestion des stocks. Même des petites et moyennes entreprises peuvent désormais accéder à des logiciels qui étaient autrefois réservés aux grandes multinationales. Cette démocratisation des technologies réduit progressivement les écarts entre les entreprises des pays développés et celles des économies émergentes.
Dans le commerce, l’intelligence artificielle révolutionne la relation entre les entreprises et leurs clients. Elle permet d’analyser les habitudes de consommation, de prévoir les fluctuations de la demande, d’adapter les prix, de personnaliser les offres et de mieux gérer les inventaires. Pour des entreprises haïtiennes confrontées à l’irrégularité des approvisionnements et à un marché souvent instable, ces outils peuvent améliorer la prise de décision et limiter les pertes financières.
Le tourisme, longtemps présenté comme un secteur stratégique pour Haïti, pourrait également connaître une nouvelle dynamique grâce aux technologies numériques. Les plateformes alimentées par l’intelligence artificielle facilitent la traduction automatique, la réservation en ligne, les recommandations personnalisées, le marketing ciblé et l’amélioration de l’expérience des visiteurs. Lorsque les conditions sécuritaires le permettront, ces innovations offriront au pays de nouveaux moyens de promouvoir son patrimoine historique, culturel et naturel auprès des marchés internationaux.
L’économie numérique ouvre également la voie à l’émergence de nouveaux secteurs d’activité qui ne dépendent pas des ressources naturelles. Le développement de logiciels, les services de programmation, la création de contenus numériques, l’analyse de données, la cybersécurité, la traduction assistée par l’IA, la conception graphique, l’enseignement à distance ou encore les centres de services numériques représentent autant de domaines dans lesquels Haïti pourrait créer des emplois qualifiés. Ces activités exigent principalement des compétences, une connexion Internet fiable et un environnement favorable à l’entrepreneuriat.
Cette transformation est d’autant plus importante que l’intelligence artificielle modifie profondément la notion même de productivité. Pendant longtemps, produire davantage signifiait essentiellement mobiliser plus de travailleurs, davantage de machines ou davantage de capital. Désormais, une entreprise peut accroître sa production en utilisant plus efficacement les informations dont elle dispose. Les données deviennent un facteur de production à part entière, au même titre que le travail, le capital ou les ressources naturelles. Les entreprises capables de collecter, d’analyser et d’exploiter ces données prennent un avantage décisif sur leurs concurrentes.
Pour Haïti, cette évolution représente une opportunité exceptionnelle. Le pays souffre d’un déficit chronique de capitaux, mais il dispose d’un potentiel humain considérable. Une jeunesse bien formée aux technologies numériques peut produire de la valeur sans nécessiter les investissements gigantesques qu’exigeaient les révolutions industrielles précédentes. Dans une économie fondée sur la connaissance, la créativité, l’innovation et la maîtrise des outils numériques deviennent des facteurs de richesse aussi importants que les infrastructures matérielles.
Toutefois, croire que l’intelligence artificielle suffira à relancer la production nationale serait une illusion. La technologie ne remplace ni une politique industrielle cohérente, ni un accès stable à l’électricité, ni des infrastructures de transport fonctionnelles, ni un système éducatif performant, ni un climat de sécurité favorable aux investissements. Elle constitue un accélérateur de développement, non un substitut aux réformes structurelles. Sans institutions solides et sans gouvernance efficace, les technologies les plus avancées risquent de produire des résultats limités.
La véritable révolution ne réside donc pas uniquement dans les algorithmes. Elle repose sur un changement de culture économique. Pendant trop longtemps, l’économie haïtienne a privilégié les activités commerciales à rotation rapide, souvent centrées sur l’importation et la distribution de biens produits à l’étranger. La révolution numérique invite au contraire à investir dans la création de valeur, l’innovation, la transformation locale et le développement de nouvelles capacités productives. Elle pousse les entreprises à devenir des conceptrices de solutions plutôt que de simples intermédiaires commerciaux.
L’intelligence artificielle ne fera pas renaître, à elle seule, les secteurs productifs haïtiens. Mais elle peut leur donner les outils nécessaires pour redevenir compétitifs. Elle offre la possibilité de produire mieux, de réduire les coûts, de conquérir de nouveaux marchés, de créer des emplois qualifiés et de renforcer la souveraineté économique du pays. En ce sens, elle constitue moins une technologie qu’un levier de transformation profonde des rapports de production. La véritable question n’est donc pas de savoir si Haïti peut se permettre d’investir dans l’intelligence artificielle, mais si elle peut encore se permettre de s’en passer.

