Éditorial:
Par Francklyn B. Geffrard,
Sous la pression conjointe de Washington, du zConseil de sécurité des Nations Unies et de la nouvelle Force de Suppression des Gangs (FSG), les principaux chefs de Viv Ansanm -Jimmy Chérizier, Vitelhomme Innocent et Lanmò San Jou — voient leur espace de manœuvre se réduire comme une peau de chagrin. Sanctions, inculpations, gel d’avoirs, coordination multinationale : tout concourt désormais à l’étranglement progressif de l’appareil criminel qui, depuis des années, tient Haïti sous sa botte. Derrière cette traque inédite se joue non seulement l’avenir des caïds, mais aussi la survie d’un peuple que la violence a poussé au bord du gouffre.
MIAMI, dimanche 12 octobre 2025 (RHINEWS)- Depuis plusieurs semaines, une campagne diplomatique et médiatique sans précédent est menée par l’Ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, invitant les Haïtiens à dénoncer les violences, les rackets et les massacres orchestrés par les chefs de gangs regroupés au sein de la coalition Viv Ansanm. Cette campagne, accompagnée de spots télévisés et d’annonces publiques, vise à isoler les principaux commanditaires de la terreur, notamment Lanmò San Jou, chef du gang 400 Mawozo, Vitelhomme Innocent de Kraze Baryè, et Jimmy Chérizier alias « Barbecue », figure emblématique du G9. Tous trois sont désormais dans le viseur direct de la justice et des services de renseignement américains, et, selon les termes employés par un diplomate américain à Port-au-Prince, « leurs jours d’impunité sont comptés ».
L’étau s’est refermé progressivement à travers une combinaison de sanctions économiques, de poursuites judiciaires internationales et d’une nouvelle approche sécuritaire portée par la résolution 2793 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée le 30 septembre 2025. Ce texte a transformé la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS) en une Force de Suppression des Gangs (FSG), dotée d’un mandat offensif et de prérogatives étendues. Le communiqué officiel des Nations Unies souligne que cette force « est autorisée à mener des opérations conjointes, à appuyer la Police nationale d’Haïti et à neutraliser les structures armées illégales contrôlant des portions du territoire ». Cette nouvelle architecture traduit un basculement majeur : pour la première fois depuis 2004, la communauté internationale s’accorde sur une stratégie offensive et non plus simplement dissuasive contre les groupes armés.
Dans le même temps, Washington a resserré sa propre mécanique de sanction. Le Département du Trésor, par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), a renouvelé et étendu les mesures contre Jimmy Chérizier, accusé de diriger un réseau terroriste impliqué dans « des meurtres, incendies et attaques armées à grande échelle contre des civils ». Le 12 août 2025, le Département de la Justice américain a annoncé qu’un grand jury fédéral avait inculpé Chérizier pour « conspiracy to violate U.S. sanctions and money laundering ». Selon l’acte d’accusation publié par le DOJ, il aurait utilisé des intermédiaires aux États-Unis et dans la diaspora haïtienne pour financer ses opérations criminelles. Une récompense de 5 millions de dollars a été promise par le programme Rewards for Justice à quiconque fournirait des informations menant à son arrestation. « Il est responsable de crimes atroces et d’atteintes graves aux droits humains, y compris contre des citoyens américains en Haïti », a déclaré le procureur général adjoint du DOJ dans un communiqué.
Parallèlement, le Federal Bureau of Investigation (FBI) a publié des avis de recherche internationaux contre Vitelhomme Innocent et Lanmò San Jou, chacun assorti de récompenses allant jusqu’à un million de dollars. Ces mandats, assortis de notices rouges d’Interpol, interdisent de fait à ces individus tout déplacement international. Pour la première fois, des chefs de gangs haïtiens figurent sur la même liste de priorités que des chefs de réseaux de narcotrafic colombiens et mexicains. L’administration américaine, appuyée par le Département d’État, a également classé Viv Ansanm comme transnational criminal organization, permettant de frapper judiciairement tous leurs soutiens financiers à l’étranger.
Les États-Unis, de concert avec le Canada et l’Union européenne, ont gelé plusieurs comptes bancaires et biens immobiliers identifiés comme appartenant à des proches de ces chefs criminels. Le mécanisme est précis : chaque transaction suspecte liée aux réseaux de transferts de fonds est désormais scrutée, chaque opération financière passant par la diaspora haïtienne peut être retracée. Un haut responsable de l’OFAC a résumé cette approche en une phrase : « Nous coupons le carburant financier du crime. Sans argent, il n’y a ni armes, ni loyauté, ni gangs. » Dans les faits, plusieurs banques de la région caraïbe ont suspendu les transferts vers des zones dites à risque de Port-au-Prince, ce qui affecte les flux financiers clandestins qui servaient à payer les miliciens.
Cette pression se double d’une offensive diplomatique assumée. L’ambassadeur américain Henry Wooster a rappelé, dans une déclaration publique à son retour de New York, que « le moment est venu pour le Conseil présidentiel de transition et le gouvernement haïtien de présenter un plan clair, assorti d’un calendrier pour les élections et la transition politique ». En filigrane, ce message visait également les responsables politiques soupçonnés d’entretenir des relations occultes avec Viv Ansanm. « Aucune stabilité politique ne sera possible tant que les gangs contrôleront la capitale », a-t-il insisté. L’administration américaine entend désormais lier toute assistance budgétaire ou sécuritaire à des résultats tangibles dans la lutte contre les gangs.
Dans les quartiers populaires, les effets de cette pression commencent à se faire sentir. Des tensions internes secouent Viv Ansanm : selon des sources sécuritaires, des divergences éclatent sur l’usage des fonds restants, certains chefs accusant d’autres d’avoir détourné l’argent destiné à la solde des combattants. « Barbecue » multiplie les déclarations contradictoires, se présentant tour à tour comme « patriote » et « révolutionnaire », puis comme victime d’un complot international. Ces gesticulations verbales trahissent un affaiblissement. Plusieurs de ses relais financiers ont disparu, d’autres cherchent à négocier leur reddition ou leur exfiltration.
L’étau judiciaire et financier a des effets de panique visibles. Les messages interceptés sur les réseaux internes de communication des gangs montrent une méfiance croissante entre les factions, une peur d’être dénoncé ou capturé par ses propres alliés. Cette désorganisation progressive est l’un des objectifs stratégiques de la campagne américaine : fragmenter les réseaux, provoquer la défiance interne, isoler les chefs. Le précédent de la traque d’Oussama Ben Laden ou de Pablo Escobar illustre cette méthode : couper le financement, isoler le noyau dur, et frapper quand il est affaibli.
Mais derrière la dimension géopolitique, l’enjeu humain demeure tragique. Selon le rapport d’octobre 2025 du Bureau de la coordination humanitaire des Nations Unies (OCHA), plus de 6 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population haïtienne, vivent dans l’insécurité alimentaire aiguë, et près de 2 millions en situation d’urgence. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) indique de son côté que 680 000 enfants sont déplacés, soit près du double en un an. Ces chiffres rappellent que la guerre contre les gangs ne se joue pas seulement sur le terrain militaire : elle se joue sur la survie quotidienne de millions de citoyens pris en otage.
La Force de Suppression des Gangs, en préparation à Washington et Nairobi, est censée combiner expertise policière, capacité de renseignement et moyens technologiques. Selon la Résolution 2793, elle pourra « conduire des opérations de neutralisation, de démantèlement et de stabilisation » en coordination avec la PNH, sans devoir solliciter d’autorisation préalable. Cette autonomie opérationnelle pourrait inverser le rapport de force dans plusieurs quartiers stratégiques, notamment Cité Soleil, Croix-des-Bouquets et Martissant. Mais elle soulève aussi la question du respect des droits humains et du risque de bavures. Une source diplomatique à l’ONU prévient : « La FSG doit éviter de devenir une armée d’occupation. Son efficacité dépendra de la légitimité perçue par la population haïtienne. »
En parallèle, la pression politique sur les protecteurs civils ou institutionnels des gangs s’accroît. L’administration américaine a commencé à examiner les relations entre certains anciens responsables de la PNH, des douanes et des élus avec les réseaux de Viv Ansanm. Des enquêtes conjointes sont menées avec l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC) et l’UCREF pour identifier les flux d’argent public détournés vers les groupes armés. Plusieurs dossiers ont été transmis au Parquet de Port-au-Prince. Selon un responsable haïtien proche du dossier, « ce n’est plus une chasse aux bandits ; c’est une chasse aux structures ».
Pour autant, les chefs de gang restent persuadés qu’ils pourront jouer la carte politique. Ils évoquent ouvertement l’exemple syrien, où des ex-chefs rebelles devenus interlocuteurs internationaux ont accédé à des postes de pouvoir. Ils espèrent reproduire ce scénario en Haïti. Cette illusion témoigne de leur incompréhension du contexte : la donne a changé. Washington ne veut plus d’un compromis ; il veut une reddition. La Résolution 2793 est explicite : la FSG agit « sous mandat de rétablissement de la sécurité et du droit ». Cela exclut toute légitimation politique des acteurs armés.
La panique gagne donc du terrain parmi les têtes de Viv Ansanm. Les communications internes interceptées montrent des tentatives d’exfiltration vers la République dominicaine et vers certaines enclaves rurales du Sud. Les mêmes schémas se répètent : corruption de policiers, fausses identités, routes clandestines. Mais les dispositifs de surveillance électronique, désormais intégrés au mandat de la FSG et aux moyens américains, limitent ces échappatoires. « Le filet est plus serré qu’ils ne le croient », confie un analyste du renseignement régional.
L’avenir immédiat dépendra du déploiement effectif de la FSG et de la coordination avec la Police nationale. Si cette force réussit à conjuguer fermeté et précision, à éviter les dommages collatéraux, et à regagner la confiance de la population, elle pourrait marquer le début d’une reconquête territoriale. Si elle échoue, elle ne fera qu’ajouter un chapitre au long cycle d’interventions stériles en Haïti. Tout dépendra de la volonté du Conseil présidentiel de transition d’assumer politiquement cette opération, et de l’engagement réel des partenaires internationaux à soutenir la reconstruction institutionnelle.
Le peuple haïtien, principale victime de ce chaos, regarde désormais vers ces signaux avec prudence et espoir. La lassitude est immense, la peur omniprésente, mais la conscience collective grandit : la domination des gangs n’est plus une fatalité. Chaque campagne diplomatique, chaque sanction, chaque arrestation affaiblit un peu plus l’édifice criminel bâti sur la terreur et l’impunité.
Reste la question morale : les chefs de Viv Ansanm peuvent-ils encore prétendre parler au nom du peuple qu’ils ont massacré ? Peuvent-ils encore invoquer le patriotisme quand ils vendent la souveraineté du pays au prix du sang ? La réponse, désormais, se trouve entre les mains d’une alliance internationale déterminée à les neutraliser et d’un peuple haïtien qui refuse de continuer à vivre à genoux.
Les jours de Barbecue, de Lanmò San Jou et de Vitelhomme Innocent ne sont pas seulement comptés : ils sont numérotés. Leurs crimes ont franchi les frontières. L’impunité qui les protégeait se délite. L’histoire, inexorablement, referme son piège. Et cette fois, le monde regarde.

