PORT-AU-PRINCE, samedi 15 août 2026 (RHINEWS)- Haïti est confrontée depuis près d’une décennie à une crise sécuritaire qui a progressivement cessé d’être une crise conjoncturelle pour devenir une crise existentielle. La violence des groupes armés a profondément bouleversé la vie nationale. Elle ne se limite plus à quelques quartiers de Port-au-Prince ou à des affrontements ponctuels entre bandes rivales. Elle s’étend à plusieurs départements, perturbe les principaux axes de communication, provoque des déplacements massifs de population, désorganise l’économie, paralyse l’éducation, fragilise le système de santé et réduit considérablement l’espace public disponible pour une vie sociale normale.
Les groupes armés regroupés notamment sous le label de “Viv Ansanm” dans l’Ouest et le Centre et autour de “Gran Grif” dans l’Artibonite ont démontré leur capacité à imposer leur volonté à des populations entières. Ils tuent, enlèvent, violent, rançonnent, incendient, détruisent, occupent des territoires, bloquent des routes, installent des postes de contrôle et imposent des prélèvements illégaux aux citoyens. Ils ont contribué au déplacement de plus de 1,5 million de personnes, selon les estimations disponibles en 2026. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti avait recensé au moins 1 642 personnes tuées et 745 blessées au cours du seul premier trimestre de 2026.
Derrière ces chiffres se trouvent des vies brisées. Des familles ont abandonné leur maison. Des enfants ont cessé d’aller à l’école. Des étudiants ont interrompu leurs études. Des travailleurs ne peuvent plus rejoindre leur lieu de travail. Des commerçants ont perdu leurs entreprises. Des malades éprouvent des difficultés à accéder aux soins. Des communautés entières vivent dans la peur. Des femmes et des filles sont exposées à des violences sexuelles. Des lieux de culte, des écoles, des universités, des bibliothèques, des hôpitaux et d’autres infrastructures essentielles ont été touchés par la violence ou rendus difficilement accessibles.
Même les espaces de loisirs ont pratiquement disparu dans de nombreuses zones. La population ne peut plus se réunir, se divertir, pratiquer certaines activités sportives ou culturelles sans prendre en compte le risque sécuritaire. La peur s’est progressivement installée dans les comportements quotidiens. Elle influence les déplacements, les horaires de travail, la scolarité, les activités commerciales et jusqu’aux relations sociales.
Haïti est ainsi confrontée à quelque chose de plus grave qu’une simple insécurité : elle est confrontée à une crise de l’autorité de l’État.
C’est précisément ici que commence le véritable débat. Comment expliquer qu’une poignée de groupes armés puisse, pendant des années, défier un État qui dispose officiellement d’une Police nationale, de Forces armées, d’unités spécialisées, de services de renseignement, de structures judiciaires, de moyens logistiques et de l’appui de plusieurs partenaires internationaux ?
La question mérite d’être posée sans détour. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les forces de sécurité disposent de moyens illimités. Ce serait faux et injuste envers les policiers et les militaires qui risquent quotidiennement leur vie. Le secrétaire général de l’ONU lui-même a salué en juin 2026 les policiers et soldats haïtiens qui tiennent la ligne « jour après jour, souvent au péril de leur vie », tout en appelant à renforcer leur formation, leur équipement et leur coordination.
Il faut donc distinguer les hommes et les femmes qui servent l’État de ceux qui le dirigent. Le policier qui monte la garde avec des moyens insuffisants n’est pas nécessairement responsable de l’échec d’une stratégie nationale. Le militaire envoyé sur un terrain dangereux n’est pas nécessairement responsable de l’absence de renseignement. Le magistrat qui tente de faire son travail sous pression n’est pas nécessairement responsable du dysfonctionnement de la justice.
La responsabilité doit être recherchée à tous les niveaux, mais particulièrement là où sont prises les décisions.
Car un État ne se résume pas au nombre de policiers ou de militaires qu’il compte. Un État efficace repose sur le renseignement, la planification, la coordination, le commandement, la logistique, la justice, le contrôle du territoire et la capacité à empêcher les criminels de reconstituer leurs réseaux.
C’est pourquoi l’argument selon lequel les gangs seraient simplement trop puissants ne suffit plus.
S’ils sont puissants, il faut expliquer d’où vient cette puissance. Et c’est la responsabilité des autorités en place.
D’où viennent leurs armes ? D’où viennent leurs munitions ? Qui les finance ? Qui leur fournit des renseignements ?
Qui facilite leurs déplacements ? Qui leur permet d’écouler les produits de leurs activités criminelles ? Qui protège les circuits financiers ? Qui leur permet de se ravitailler ? Qui facilite la contrebande ? Qui permet à des groupes criminels de fonctionner pendant des années malgré l’existence d’institutions nationales et internationales spécialisées dans la lutte contre le crime organisé ?
Ce sont ces questions qu’il faut désormais placer au centre du débat national.
Un chef de gang sans armes, sans munitions, sans argent, sans renseignements et sans réseau logistique ne dispose pas de la même capacité de nuisance. La puissance apparente des gangs est donc également le produit d’un environnement qui leur permet de fonctionner.
C’est pourquoi il faut cesser de regarder uniquement celui qui tient le fusil. Il faut regarder celui qui fournit le fusil. Il faut regarder celui qui paie. Il faut regarder celui qui transporte. Il faut regarder celui qui facilite.
Il faut regarder celui qui protège. Il faut regarder celui qui blanchit. Et lorsque des preuves existent, il faut poursuivre.
Cette approche ne signifie pas qu’il faut accuser indistinctement des responsables politiques, des fonctionnaires, des entrepreneurs ou des acteurs économiques. Une accusation sans preuve serait elle-même une injustice. Mais l’absence de preuve ne peut pas être utilisée pour empêcher les enquêtes.
Il faut enquêter. C’est précisément le rôle d’un État de droit.
Lorsque des organisations de défense des droits humains ou des institutions internationales font état de trafics d’armes, de munitions, de drogue ou d’autres activités criminelles, ces informations doivent être examinées avec sérieux. Elles ne doivent être ni transformées automatiquement en vérités judiciaires ni balayées d’un revers de main. Même les allégations les plus graves, notamment celles concernant d’éventuels trafics d’organes humains, doivent faire l’objet d’investigations sérieuses lorsqu’elles sont rapportées. Une démocratie responsable ne se nourrit ni de rumeurs ni de silence. Elle recherche les faits.
Le véritable problème est que le débat haïtien demeure trop souvent concentré sur les conséquences plutôt que sur les mécanismes qui permettent à la criminalité de se reproduire.
On parle du gangster qui tire. On parle beaucoup moins de celui qui l’approvisionne. On parle du kidnappeur. On parle moins du réseau qui permet de négocier et de transférer les rançons. On parle du chef de gang. On parle moins de l’argent qui permet à son organisation de survivre.
On parle de la violence.
On parle moins de l’économie de la violence. Or, c’est peut-être là que se trouve l’une des clés du problème.
L’insécurité peut devenir une activité extrêmement lucrative. Les enlèvements produisent des rançons. Les barrages produisent des revenus. Les routes contrôlées permettent des prélèvements. Les territoires occupés permettent l’extorsion. Les trafics génèrent des profits. Le contrôle de certaines zones peut produire des avantages économiques et politiques.
Il faut donc avoir le courage de poser la question qui dérange : à qui profite l’insécurité ? Cette question ne constitue pas une accusation. Elle constitue une exigence d’enquête. Car si l’insécurité ne profite à personne en dehors des groupes armés eux-mêmes, alors il faut expliquer pourquoi les réseaux qui les alimentent restent aussi difficiles à démanteler.
Et si certains acteurs profitent directement ou indirectement du chaos, il faut les identifier. La question devient encore plus importante lorsqu’on observe la persistance de l’impunité. L’impunité est le terreau sur lequel prospère la criminalité. Un criminel qui sait qu’il risque réellement d’être arrêté, jugé et condamné réfléchit avant d’agir. Un criminel convaincu qu’il ne sera jamais poursuivi n’a aucune raison de craindre la loi.
Lorsque des assassins restent libres, lorsque des commanditaires ne sont pas inquiétés, lorsque des financiers ne sont pas recherchés, lorsque des trafiquants continuent leurs activités et lorsque des responsables corrompus échappent aux sanctions, le message envoyé à la société est dévastateur : le crime paie et la loi ne fait peur à personne.
C’est pourquoi la lutte contre l’insécurité doit nécessairement devenir une lutte contre l’impunité. Et cette lutte ne peut pas être menée uniquement par la police. Elle doit mobiliser la justice.
Une police peut arrêter un suspect. C’est à la justice de poursuivre, de juger et, lorsque les preuves sont établies, de condamner. Si la justice ne fonctionne pas, les opérations de police restent incomplètes. Si les magistrats sont vulnérables à la corruption, aux pressions politiques ou aux menaces criminelles, la justice devient fragile. Si les dossiers ne sont pas correctement instruits, si les témoins ne sont pas protégés et si les enquêtes financières ne sont pas menées, les organisations criminelles peuvent survivre à l’arrestation de certains de leurs membres.
Voilà pourquoi le rétablissement de la sécurité passe obligatoirement par l’assainissement du système judiciaire. Une justice indépendante ne signifie pas une justice sans contrôle. Elle signifie une justice capable de travailler sans recevoir d’ordres politiques, économiques ou criminels.
Elle doit être professionnelle. Elle doit être responsable. Elle doit être transparente.
Elle doit être suffisamment forte pour poursuivre aussi bien un petit exécutant qu’un puissant commanditaire.
Car il ne sert à rien d’arrêter celui qui porte l’arme si celui qui finance son organisation reste intouchable. Il ne sert à rien de démanteler un groupe armé si son réseau financier demeure intact. Il ne sert à rien de reprendre un quartier si l’État n’est pas capable d’y maintenir durablement sa présence.
C’est ici que la question de la gouvernance devient incontournable. Que signifie être dirigeant en Haïti ? Que signifie exercer une fonction publique ? Que signifie bénéficier des avantages et des privilèges liés à une fonction lorsqu’une grande partie de la population vit dans la peur ?
La fonction publique n’est pas un patrimoine personnel. L’État n’est pas une propriété privée. Les postes de responsabilité ne sont pas des récompenses. Ils sont des charges. Et une charge publique implique un devoir de service. La première mission des dirigeants est de protéger l’intérêt général.
Lorsqu’un citoyen ne peut plus circuler librement dans son propre pays, lorsque des routes nationales sont bloquées, lorsque des familles sont déplacées, lorsque des enfants ne peuvent plus aller à l’école et lorsque des entreprises ferment en raison de l’insécurité, l’État doit considérer cela comme une urgence absolue.
Pas comme un sujet parmi d’autres. Pas comme une question à remettre à demain.
Pas comme un thème de conférence de presse.
Une population prise en otage n’a pas besoin de promesses supplémentaires. Elle a besoin d’actes.
Depuis des années, les autorités politiques et policières annoncent des plans et des opérations. Les partenaires internationaux réaffirment leur soutien. Des réunions sont organisées. Des délégations se rencontrent. Des conférences se tiennent.
Mais le citoyen ordinaire pose une question beaucoup plus simple : qu’est-ce qui a changé dans ma vie ? Puis-je désormais emprunter cette route sans payer un groupe armé ? Puis-je retourner chez moi ? Puis-je envoyer mon enfant à l’école ? Puis-je ouvrir mon commerce ? Puis-je me rendre à l’hôpital ? Puis-je sortir le soir sans craindre d’être enlevé ? Puis-je vivre normalement ?
Voilà les véritables indicateurs d’une politique sécuritaire.
Pas le nombre de réunions. Pas le nombre de communiqués. Pas le nombre de déclarations.
Les résultats. Il faut avoir le courage de dire que les réunions dans des salles climatisées, autour de tables abondamment garnies, ne constituent pas une politique de sécurité. Les discussions diplomatiques sont nécessaires. Les négociations sont nécessaires. Les partenariats sont nécessaires.
Mais ils doivent produire des résultats sur le terrain.
Pendant que certains responsables discutent de stratégie, des familles fuient leur maison.
Pendant que des délégations élaborent des plans, des enfants abandonnent l’école.
Pendant que des responsables annoncent une nouvelle offensive, des routes restent contrôlées par des groupes armés.
C’est cette contradiction qui nourrit le cynisme de la population.
Et ce cynisme devient dangereux. Car lorsque les citoyens ne croient plus que l’État peut les protéger, certains cherchent d’autres formes de protection.
Certains paient les gangs. D’autres rejoignent des groupes d’autodéfense. D’autres encore quittent le pays. Et ceux qui restent développent une culture de survie dans laquelle la loi officielle perd progressivement de son autorité. Le résultat est une fragmentation de la souveraineté. Un État qui ne contrôle plus ses routes, ses quartiers et ses frontières perd une partie de son autorité réelle.
Il faut donc agir en amont. Pourquoi ne pas s’attaquer prioritairement aux sources d’approvisionnement des gangs ?
Pourquoi ne pas renforcer considérablement le contrôle des ports, des frontières et des circuits financiers ?
Pourquoi ne pas systématiquement enquêter sur les flux d’argent suspects ?
Pourquoi ne pas utiliser davantage la coopération internationale pour identifier les réseaux transnationaux ?
Pourquoi ne pas poursuivre les fournisseurs d’armes avec la même détermination que les hommes qui les utilisent ?
Pourquoi ne pas créer une véritable stratégie nationale de renseignement criminel ?
Pourquoi ne pas rendre publics, dans les limites compatibles avec la sécurité des opérations, les résultats des enquêtes et les progrès accomplis ?
Pourquoi ne pas évaluer régulièrement les responsables de la sécurité sur des indicateurs précis ?
Ce sont des questions légitimes. Elles ne doivent pas être interprétées comme une volonté de fragiliser les institutions. Au contraire, elles sont nécessaires pour les renforcer.
Une institution qui refuse de rendre des comptes affaiblit sa propre légitimité.
La question des chefs de gangs recherchés par les autorités américaines illustre également ce malaise.
Depuis plusieurs années, les États-Unis ont annoncé des récompenses pour obtenir des informations permettant l’arrestation de certains dirigeants de groupes criminels haïtiens. Pourtant, plusieurs figures recherchées ont continué à exercer une influence importante.
Il faut être prudent avant d’en tirer des conclusions définitives.
Une récompense du FBI ne signifie pas que les autorités américaines peuvent automatiquement localiser et arrêter un individu. Les opérations de renseignement et d’arrestation comportent des risques considérables et nécessitent des informations vérifiées.
Mais le paradoxe demeure suffisamment important pour justifier des interrogations.
Si les autorités américaines disposent de renseignements sur les réseaux criminels haïtiens, comment ces informations sont-elles partagées avec les autorités haïtiennes ?
Quelle est la capacité réelle d’Haïti à exploiter ces renseignements ?
Pourquoi les réseaux qui approvisionnent certains gangs ne sont-ils pas systématiquement neutralisés ?
Pourquoi les dirigeants de certaines organisations restent-ils capables de communiquer, de financer et de commander leurs hommes ?
Et pourquoi les responsables de ces réseaux ne sont-ils pas tous traduits devant la justice lorsque des preuves existent ?
Ces questions doivent être posées sans tomber dans les théories de la conspiration.
Il serait tout aussi irresponsable d’affirmer que le FBI ou la CIA disposent nécessairement de toutes les informations nécessaires à une arrestation que de prétendre que les autorités haïtiennes ne disposent d’aucun renseignement.
La seule réponse sérieuse est celle de la coopération fondée sur le renseignement vérifié, l’enquête et la justice.
Mais une autre vérité doit être affirmée avec la même force : Haïti ne peut pas attendre que les étrangers viennent régler à sa place le problème de son insécurité.
Les partenaires étrangers peuvent aider.
Ils peuvent former.
Ils peuvent financer.
Ils peuvent fournir des équipements.
Ils peuvent partager du renseignement.
Ils peuvent contribuer à combattre les trafics transnationaux.
Mais ils ne peuvent pas remplacer durablement l’État haïtien.
La responsabilité première de la protection de la population appartient aux autorités haïtiennes.
C’est pourquoi il est nécessaire de sortir de la dépendance psychologique qui consiste à attendre systématiquement une solution extérieure.
La coopération internationale doit renforcer la capacité de l’État haïtien, non se substituer à elle.
Le même principe doit guider la Force de répression des gangs, la Police nationale, les Forces armées et tout autre dispositif engagé dans les opérations de sécurité. La multiplicité des forces ne doit pas produire la dispersion de la responsabilité.
Qui commande ? Qui coordonne ? Qui décide ?
Qui fournit le renseignement ?
Qui rend compte ? Qui évalue les résultats ?
Qui répond des échecs ?
Ces questions doivent avoir des réponses claires.
L’État ne peut pas gagner une guerre contre la criminalité avec une chaîne de commandement confuse.
Il faut une stratégie nationale. Il faut un commandement cohérent. Il faut du renseignement. Il faut des moyens. Il faut de la justice. Il faut de la transparence. Il faut de la volonté politique. Il faut également une stratégie de reconquête territoriale qui ne s’arrête pas au moment où les hommes armés quittent un quartier.
Reprendre un territoire ne signifie pas seulement y faire entrer des forces de sécurité. Cela signifie y faire revenir l’État.
Une école doit rouvrir.
Un centre de santé doit fonctionner. Une administration doit être présente. Les tribunaux doivent pouvoir travailler. Les routes doivent être sécurisées. Les marchés doivent fonctionner. Les citoyens doivent pouvoir reconstruire leurs maisons et leurs entreprises. Sinon, le vide institutionnel risque d’être à nouveau occupé par les groupes criminels.
La sécurité doit donc être pensée comme une politique globale de restauration de l’État. Elle doit également intégrer les déplacés.
Plus de 1,5 million de personnes ont été contraintes de quitter leur lieu de résidence à cause de la violence. Ce déplacement massif représente non seulement une catastrophe humanitaire, mais aussi une transformation profonde de la géographie sociale et économique du pays.
Chaque déplacement signifie une perte de logement, de revenus, de scolarité, de réseaux familiaux et parfois d’identité communautaire.
L’État doit préparer le retour sécurisé des populations lorsque les conditions seront réunies.
Il doit également leur garantir protection, accès aux services essentiels et assistance pendant la période de déplacement.
La crise sécuritaire ne pourra pas être résolue si l’on abandonne ceux qu’elle a déjà chassés de chez eux.
Il faut aussi comprendre que la bataille contre les gangs est une bataille pour l’avenir de la jeunesse.
Un enfant qui grandit dans un environnement où les armes sont plus visibles que les livres, où les criminels apparaissent plus puissants que les institutions et où l’argent illégal circule plus rapidement que les revenus du travail peut finir par considérer la criminalité comme une voie possible de réussite.
C’est pourquoi la reconquête de l’espace public doit inclure les écoles, les universités, les bibliothèques, les centres sportifs, les lieux culturels et les espaces de loisirs.
Une société ne peut pas demander à sa jeunesse de croire dans la loi tout en laissant les organisations criminelles occuper les espaces laissés vacants par l’État.
La sécurité est donc aussi une politique éducative, sociale et économique.
Mais tout cela restera impossible tant que l’impunité continuera de dominer.
L’impunité n’est pas seulement l’absence de condamnation.
Elle est un message. Elle dit au criminel qu’il peut continuer. Elle dit à la victime que sa souffrance risque de rester sans réponse. Elle dit au citoyen honnête que la loi ne le protège pas suffisamment. Elle dit au fonctionnaire corrompu que le risque est faible. Elle dit au financier du crime qu’il peut rester dans l’ombre.
C’est pourquoi combattre l’impunité doit devenir une priorité nationale.
Il faut identifier les responsables des massacres.
Il faut identifier les commanditaires.
Il faut identifier les financiers.
Il faut identifier les fournisseurs d’armes.
Il faut identifier les trafiquants.
Il faut identifier ceux qui facilitent les activités criminelles.
Il faut identifier ceux qui utilisent leur position pour protéger des criminels.
Et lorsque les preuves sont réunies, il faut poursuivre.
La justice doit s’appliquer à tous.
Au petit criminel comme au puissant.
Au chef de gang comme à son financier.
Au trafiquant comme au protecteur.
Au fonctionnaire corrompu comme à l’homme d’affaires impliqué dans une activité criminelle.
Il ne peut pas y avoir deux justices.
Une pour les faibles et une autre pour les puissants.
C’est à cette condition que l’État pourra reconstruire sa crédibilité.
Haïti doit également abandonner l’idée dangereuse selon laquelle la sécurité serait uniquement une affaire de force.
La force est nécessaire contre les groupes armés.
Mais la force sans justice peut reproduire la violence.
La sécurité sans droits humains peut créer de nouvelles victimes.
La lutte contre les gangs doit donc rester dans le cadre de la loi.
La Commission interaméricaine des droits de l’homme a d’ailleurs exprimé en mai 2026 de graves préoccupations concernant les victimes civiles liées à certaines opérations impliquant des drones et des acteurs privés. Elle a également appelé à des enquêtes sur les violations présumées. (Organization of American States)
Cela ne signifie pas qu’il faut désarmer l’État face aux criminels.
Cela signifie qu’il faut construire un État suffisamment fort pour combattre les criminels sans devenir lui-même une source d’arbitraire.
La vraie force d’un État réside précisément dans cette capacité : utiliser la puissance publique dans le cadre de la loi.
Il faut donc combattre les gangs avec détermination, mais également protéger les civils.
Il faut poursuivre les criminels, mais également respecter les droits fondamentaux.
Il faut restaurer l’autorité, mais également restaurer la confiance.
C’est la seule voie vers une paix durable.
Haïti ne peut plus continuer à vivre dans cette contradiction où l’État affirme régulièrement qu’il reprend le contrôle tandis que des millions de citoyens continuent à vivre avec la peur.
Les autorités doivent accepter d’être jugées sur les résultats.
Si un axe routier est annoncé comme sécurisé, il doit réellement être accessible.
Si un territoire est déclaré repris, les citoyens doivent pouvoir y retourner.
Si un chef de gang est recherché, l’État doit expliquer, lorsque cela est possible sans compromettre les opérations, les progrès accomplis pour le neutraliser judiciairement.
Si un réseau d’armes est identifié, ses responsables doivent être poursuivis.
Si un responsable public est soupçonné de complicité et que des éléments sérieux existent, une enquête doit être ouverte.
Si les accusations sont infondées, l’enquête doit permettre de le démontrer.
Voilà ce que signifie un État de droit.
Ce que les Haïtiens ne peuvent plus accepter, c’est le silence.
Ils ne peuvent plus accepter que la violence soit normalisée.
Ils ne peuvent plus accepter que les mêmes promesses reviennent à intervalles réguliers sans résultats à la hauteur de l’urgence.
Ils ne peuvent plus accepter que l’on demande encore du temps à des familles qui ont déjà perdu leur maison, leur travail, leur école ou leurs proches.
Le temps n’est plus un argument.
Le temps est devenu une partie du problème.
Chaque mois d’inaction permet aux réseaux criminels de se renforcer, aux populations de se déplacer davantage, aux entreprises de fermer, aux enfants de perdre des années de scolarité et à la confiance dans l’État de continuer à s’effondrer.
Haïti doit donc rompre avec la politique du « demain ».
La sécurité doit être traitée maintenant.
La justice doit être renforcée maintenant.
Les réseaux financiers doivent être identifiés maintenant.
Les trafics doivent être combattus maintenant.
Les routes doivent être rouvertes maintenant.
Les territoires doivent être sécurisés maintenant.
Les populations déplacées doivent être protégées maintenant.
Et les responsables doivent rendre des comptes maintenant.
Il ne s’agit pas de demander l’impossible.
Il s’agit de demander à l’État d’accomplir ses missions fondamentales.
Protéger.
Servir.
Rendre justice.
Garantir la liberté de circulation.
Défendre le territoire.
Faire respecter la loi.
Voilà ce que signifie gouverner.
La fonction publique ne devrait jamais être utilisée comme un instrument de satisfaction personnelle. Elle devrait être une responsabilité envers la nation.
Les privilèges attachés aux fonctions publiques ne peuvent être dissociés des obligations qui les accompagnent.
Plus une fonction est élevée, plus la responsabilité est grande.
Les dirigeants haïtiens doivent donc comprendre que l’histoire ne retiendra pas seulement leurs discours, leurs réunions ou leurs promesses. Elle retiendra aussi ce qu’ils auront fait pendant que leur population était prise en otage par la violence.
Elle retiendra ceux qui auront agi.
Elle retiendra ceux qui auront échoué.
Elle retiendra ceux qui auront fermé les yeux.
Elle retiendra ceux qui auront profité du système.
Et elle retiendra ceux qui auront eu le courage de le combattre.
Il faut donc sortir du confort des discours.
Il faut sortir de la logique des réunions interminables.
Il faut sortir de la communication politique permanente.
Il faut sortir de l’idée que chaque crise peut être gérée par une nouvelle promesse.
Le pays a besoin d’une stratégie.
Une véritable stratégie.
Elle doit commencer par le renseignement, poursuivre par le démantèlement des réseaux d’armes et de financement, se traduire par des opérations ciblées et coordonnées, être soutenue par une justice indépendante et aboutir au retour durable de l’État dans les territoires reconquis.
Elle doit également s’attaquer à la corruption et aux éventuelles complicités institutionnelles.
Elle doit établir une responsabilité claire.
Elle doit mesurer les résultats.
Elle doit protéger les civils.
Elle doit préparer la reconstruction.
Et elle doit associer la population à la reconquête de son propre pays.
Car la paix ne peut pas être imposée uniquement d’en haut.
Elle doit être reconstruite avec les communautés.
Les citoyens doivent pouvoir faire confiance à la police.
Ils doivent pouvoir parler aux enquêteurs sans craindre des représailles.
Ils doivent pouvoir témoigner.
Ils doivent pouvoir dénoncer les trafics.
Ils doivent pouvoir retrouver leurs maisons.
Ils doivent pouvoir participer à la reconstruction.
Un État qui protège ses citoyens obtient leur coopération.
Un État qui les abandonne laisse le terrain aux groupes criminels.
Voilà pourquoi la bataille sécuritaire est aussi une bataille pour la confiance.
Et la confiance ne se décrète pas.
Elle se gagne par les actes.
Aujourd’hui, Haïti se trouve à un moment critique de son histoire. La crise sécuritaire menace non seulement des vies, mais la possibilité même d’organiser une vie nationale normale. Elle compromet l’économie, l’éducation, la santé, les élections, la démocratie et l’avenir de toute une génération.
Le Conseil électoral provisoire a d’ailleurs fixé au 13 décembre 2026 le premier tour des prochaines élections présidentielles et législatives, mais la réussite de ce processus dépend directement de la capacité à créer un environnement suffisamment sécurisé. (Reuters)
Cela signifie que la sécurité n’est pas seulement une question humanitaire.
Elle est aussi une condition de la reconstruction démocratique.
Sans sécurité, pas d’élections crédibles.
Sans justice, pas de confiance.
Sans État, pas de stabilité.
Sans stabilité, pas d’investissement.
Sans économie fonctionnelle, pas de réduction durable de la pauvreté.
Tout est lié.
C’est pourquoi l’insécurité ne peut plus être traitée comme un dossier isolé confié exclusivement aux policiers et aux militaires.
C’est un problème national qui exige une réponse nationale.
Mais cette réponse nationale doit être accompagnée d’une coopération internationale intelligente, ciblée et transparente.
Haïti doit demander davantage à ses partenaires, mais elle doit également leur montrer qu’elle est prête à assumer ses responsabilités.
Elle doit demander des renseignements.
Elle doit demander de l’équipement.
Elle doit demander une coopération judiciaire.
Elle doit demander le contrôle des flux financiers.
Elle doit demander le renforcement des contrôles sur les trafics d’armes.
Mais elle doit aussi renforcer ses propres institutions.
Car aucune puissance étrangère ne pourra reconstruire durablement Haïti à la place des Haïtiens.
Le pays doit reprendre possession de son destin.
Mais reprendre possession de son destin commence par une vérité difficile à accepter : l’État haïtien doit regarder en face ses propres faiblesses.
Il doit reconnaître ses échecs.
Il doit identifier ses défaillances.
Il doit poursuivre ses corrompus.
Il doit protéger ses fonctionnaires honnêtes.
Il doit réformer ses institutions.
Il doit restaurer la justice.
Il doit rétablir l’autorité.
Et il doit surtout comprendre que la population n’est pas une variable secondaire de la politique publique.
Elle est la raison même de l’existence de l’État.
Les Haïtiens ne demandent pas un privilège.
Ils demandent le droit élémentaire de vivre.
Ils demandent de pouvoir circuler.
Ils demandent de pouvoir travailler.
Ils demandent de pouvoir envoyer leurs enfants à l’école.
Ils demandent de pouvoir se soigner.
Ils demandent de pouvoir rentrer chez eux.
Ils demandent de pouvoir vivre sans être rançonnés.
Ils demandent de pouvoir dormir sans craindre les coups de feu.
Ils demandent simplement ce que tout État digne de ce nom devrait garantir à ses citoyens : la sécurité.
Le moment est donc venu de poser la question ultime.
Combien de temps encore ?
Combien de temps encore avant que les promesses deviennent des résultats ?
Combien de temps encore avant que les réseaux d’approvisionnement des gangs soient démantelés ?
Combien de temps encore avant que les financiers et les commanditaires soient poursuivis ?
Combien de temps encore avant que les trafics soient réellement combattus ?
Combien de temps encore avant qu’une justice indépendante puisse fonctionner pleinement ?
Combien de temps encore avant que les déplacés puissent rentrer chez eux ?
Combien de temps encore avant que les enfants retrouvent leurs écoles ?
Combien de temps encore avant que les routes nationales appartiennent à nouveau à l’État et non aux groupes armés ?
Combien de temps encore avant que la population cesse de vivre en otage ?
Ces questions ne peuvent plus recevoir pour seule réponse une nouvelle promesse.
Elles exigent des actes.
La sécurité ne peut plus être reportée à demain.
La justice ne peut plus attendre.
La lutte contre l’impunité ne peut plus attendre.
La reconstruction de l’État ne peut plus attendre.
Haïti ne peut pas se permettre une année supplémentaire de paroles sans résultats.
Il faut maintenant passer des déclarations aux décisions, des décisions aux opérations, des opérations aux résultats et des résultats à une véritable reconstruction de l’autorité publique.
Il faut enfin s’attaquer non seulement aux hommes armés qui terrorisent la population, mais à l’ensemble du système qui leur permet de survivre : les armes, les munitions, l’argent, les trafics, les complicités, les protections, la corruption et l’impunité.
Car le véritable défi n’est pas seulement de vaincre les gangs.
Le véritable défi est de construire un État devant lequel les gangs, leurs commanditaires, leurs financiers, leurs fournisseurs, leurs protecteurs et tous ceux qui profitent de l’impunité ne pourront plus se croire intouchables.
C’est là que commencera véritablement la reconquête d’Haïti.
Et cette reconquête ne peut plus être remise à demain.
C’est maintenant qu’il faut agir.

