Par Evens Dubois,
NEW-YORK, samedi 6 juin 2026 (RHINEWS)
La semaine dernière, le Parlement français a abrogé de façon symbolique le Code Noir, ce vieux texte qui avait servi à organiser et codifier son colonialisme. Mais bien avant ce geste tardif, des esclaves du Nouveau Monde, sur une terre appelée Haïti, avaient déjà rejeté et déchiré ce document raciste le 1er janvier 1804.
Malgré l’injustice évidente de ce texte, un intervenant de la chaîne d’extrême droite CNEWS a pourtant osé déclarer que « le Code Noir était un instrument de progrès ». Une phrase qui montre à quel point certains sont encore prêts à tordre l’histoire pour défendre l’indéfendable. Elle rappelle aussi pourquoi il est nécessaire de revenir sur ce paradoxe au cœur même du siècle des Lumières.
Le XVIIIᵉ siècle est souvent présenté comme un moment où l’humanité s’éveille. Les penseurs de l’époque veulent combattre l’ignorance, la superstition et l’arbitraire. Ils défendent la liberté de conscience, la raison et le droit de penser par soi-même. L’Europe se voit comme un continent qui éclaire le monde et qui avance vers plus de justice. C’est l’image qu’elle aime donner.
Pourtant, derrière ce discours lumineux, une réalité beaucoup plus sombre se déploie. Car au même moment où l’Europe proclame l’égalité et la liberté, elle organise l’esclavage de millions d’êtres humains. Ce n’est pas une contradiction secondaire : c’est le cœur du problème.
Le Code Noir, publié en 1685 et appliqué tout au long du XVIIIᵉ siècle, résume parfaitement cette contradiction. On le présente parfois comme un texte qui aurait « encadré » ou « humanisé » l’esclavage. En réalité, il ne fait qu’en renforcer la brutalité.
Il définit l’esclave comme un objet, autorise les punitions les plus dures, impose la religion du maître et fait de la servitude une condition transmise de génération en génération. Ce texte ne protège personne : il organise la domination totale. Pourtant, il apparaît dans un siècle qui prétend défendre les droits de l’homme. Comment un tel paradoxe a-t-il été possible ?
Pour le comprendre, il faut accepter une vérité dérangeante : les Lumières n’ont pas seulement produit des idées de liberté. Elles ont aussi contribué à créer des hiérarchies entre les peuples.
En cherchant à définir « l’homme universel », certains philosophes ont en réalité exclu une grande partie de l’humanité de cette définition. L’universel proclamé n’était pas vraiment universel. L’Europe s’est placée au centre du monde et a considéré les autres peuples comme inférieurs, moins rationnels, moins civilisés. La liberté devenait un droit naturel pour les Européens, mais un privilège refusé aux peuples colonisés.
Cette vision du monde n’est pas arrivée par hasard. Elle accompagne l’expansion économique de l’Europe, qui s’enrichit grâce à la traite négrière et aux plantations. Le discours des Lumières, au lieu de remettre en cause ce système, l’a parfois justifié.
Si l’Europe se croyait plus avancée, elle pouvait se convaincre que sa domination était normale, presque légitime. La violence devenait un moyen « d’apporter la civilisation ». C’est ainsi qu’au cœur même du siècle de la raison est née l’idée moderne de suprématie blanche : la croyance que l’homme européen représente la norme de l’humanité.
Le Code Noir n’est donc pas une exception dans un siècle éclairé : il en est un pilier. Il traduit dans la loi ce que la pensée dominante installe dans les esprits : l’idée que l’on peut défendre la liberté tout en la refusant à la majorité de l’humanité.
Ce paradoxe n’appartient pas seulement au passé. Ses traces sont encore visibles aujourd’hui. Les hiérarchies raciales n’ont pas disparu avec l’abolition de l’esclavage. Elles ont changé de forme, mais elles restent présentes dans nos sociétés, dans les inégalités, dans les représentations et dans les discours.
Comprendre ce paradoxe, c’est accepter que les Lumières ne furent pas un bloc parfait de progrès moral. C’était un moment de débats, de contradictions et de silences. C’est aussi reconnaître que les vraies conquêtes de liberté viennent rarement des puissants. Elles naissent des luttes, des résistances et des voix qui refusent l’injustice.
Si certains tentent encore aujourd’hui de réhabiliter ce qui ne peut l’être, il existe toujours des consciences pour rappeler que la dignité humaine n’est pas négociable. L’histoire peut bégayer, mais elle ne revient jamais exactement au même point.
À nous de faire en sorte que les ombres du passé ne recouvrent pas les lumières que nous voulons faire briller.

