Editorial
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, samedi 9 août 2025 (RHINEWS)-À six mois de la date butoir fixée par l’accord du 3 avril 2024 pour mettre fin à la transition politique et organiser des élections pour transmettre le pouvoir à des autorités légitimes le 7 février 2026, Laurent Saint-Cyr, homme du secteur privé et seul membre reconduit du Haut Conseil de Transition (HCT), prend la présidence tournante du Conseil présidentiel de transition (CPT). Son discours d’investiture est un appel vibrant à l’unité, à la mobilisation, à la responsabilité, mais surtout, il reflète une immense tension entre la gravité de la situation et le flou des solutions proposées.
« Je pense tout spécialement à tous nos frères et sœurs qui souffrent dans leur chair, dans leurs maisons, à cause de la violence des groupes criminels », dit-il d’emblée, avec une compassion apparente. Mais la compassion ne suffit plus, Haïti ne peut plus se permettre de « rêver » que les déplacés internes retourneront « chez eux, en sécurité ». Saint-Cyr lui-même reconnaît : « Ce n’est plus le temps des discours, mais celui de l’action. » Or, à ce stade, il ne livre aucun plan concret pour assurer ce retour — aucun calendrier, aucune mesure d’urgence. Cette faiblesse traduit une incapacité à transformer la volonté en actes, laissant les milliers de déplacés suspendus à un espoir fragile.
Le volet sécurité, pourtant central dans son allocution, fait face à la même contradiction. L’appel appuyé à la communauté internationale pour plus de soldats, plus de formation et une « force multinationale plus solide », dénote une incapacité à mobiliser les ressources nationales ou à réformer durablement la Police nationale d’Haïti (PNH). « Nous devons combattre ces groupes criminels jusqu’à leur démantèlement total », proclame-t-il, mais dans un pays où l’État peine à dépenser 20 % de son budget à deux mois de la fin de l’année fiscale, cette ambition sonne creux. L’absence de calendrier précis, de moyens clairs et d’une stratégie intégrée laisse craindre que ce combat ne soit qu’un slogan.
Sur le plan économique, Saint-Cyr loue le secteur privé, « qui malgré tous les coups portés, reste debout ». Or, cette louange masque l’ambivalence du rôle joué par cette élite économique souvent critiquée pour son indifférence au sort des plus vulnérables. Dire que « Haïti reste un pays d’opportunités » sans dévoiler un projet économique cohérent est un exercice rhétorique qui ne convainc guère. Sans politiques claires pour soutenir la jeunesse, les petits commerçants et les paysans, le risque est que la fracture sociale se creuse davantage, alimentant le cycle infernal de pauvreté et de violence.
L’intérieur même du CPT n’est pas épargné par les contradictions. Alors que Saint-Cyr appelle à l’unité et à la cohésion, le scandale majeur touchant trois conseillers présidents — Louis Gérald Gilles, Smith Augustin et Emmanuel Vertilaire — inculpés pour corruption dans une affaire de 100 millions de gourdes à la Banque nationale de crédit (BNC) — n’est abordé nulle part. Comment envisager une gouvernance « basée sur le mérite » quand la justice ne semble pas être un levier de changement au sommet même de la transition ? Cette absence manifeste de prise de position sérieuse sur la question fragilise d’emblée la crédibilité du CPT sous sa présidence.
Concernant la gouvernance politique, Saint-Cyr rappelle que « le CPT n’est pas un gouvernement issu des urnes » et qu’il soutient la conférence nationale, notamment les débats autour de la révision constitutionnelle. Cependant, il reconnaît que « toutes les grandes réformes ne pourront être mises en œuvre en six mois », ce qui pose la question de la viabilité même du calendrier électoral, s’il en existait un. Organiser des élections crédibles dans un climat d’insécurité et de méfiance généralisée, sans infrastructures institutionnelles renforcées, est un défi titanesque, probablement insurmontable dans ce laps de temps. Le risque est une prolongation déguisée de la transition ou un renouvellement de l’instabilité politique.
L’absorption budgétaire, quant à elle, est catastrophique : à peine 20 % des fonds ont été dépensés dans un pays où l’urgence impose une exécution rapide des programmes sociaux, sécuritaires et économiques. Saint-Cyr dénonce le « manque de courage, de vision et d’irresponsabilité », mais l’absence d’un plan d’action rigoureux pour débloquer ces fonds souligne son incapacité à transformer ses discours en gestion efficace. La question demeure : s’agit-il d’un sabotage politique, d’une incompétence administrative, ou d’un vide réel de projets ? Sans leadership fort et ferme, la paralysie budgétaire continuera d’handicaper toute politique publique.
Sur le plan diplomatique, le président du CPT appelle à une « reconsidération sérieuse de notre diplomatie » afin qu’elle serve enfin les intérêts d’Haïti. Cette volonté affichée sonne comme un vœu pieux tant aucune orientation stratégique claire n’est esquissée. Dans un contexte où Haïti dépend lourdement de l’aide internationale, ce flou diplomatique pourrait aggraver la vulnérabilité politique du pays, accentuant sa marginalisation sur la scène internationale.
L’appel à la responsabilité des journalistes et à la lutte contre la désinformation, bien qu’essentiel, est nuancé par la situation précaire de la liberté d’expression en Haïti. Plutôt que d’apparaître comme un avertissement aux critiques, le gouvernement devrait plutôt garantir un environnement sécurisé et transparent pour une presse libre et indépendante.
Enfin, la nature même du leadership de Laurent Saint-Cyr interpelle. Homme du secteur privé, il porte les espoirs d’une nouvelle dynamique pour certains, mais aussi le poids d’une élite économique souvent accusée d’opportunisme et d’absence de sens civique et patriotique pour d’autres. Sa capacité à incarner une véritable rupture avec les pratiques anciennes et à imposer un leadership fort reste à démontrer, surtout face à la complexité d’une transition qui a déjà échoué plusieurs fois.
À six mois de la fin de la transition, Laurent Saint-Cyr livre un discours d’intentions nobles mais de concrétisations absentes. La lucidité dont il fait preuve sur l’irresponsabilité passée et les défis à relever ne suffit pas à masquer l’écart entre la rhétorique et la réalité. Si Haïti veut éviter un nouvel échec et un effondrement politique majeur, il faudra bien plus que des mots : une stratégie claire, une gouvernance transparente, une exécution rigoureuse des budgets, et surtout une volonté politique capable d’unir et de mobiliser toutes les forces vives du pays. Le temps presse, et le prix de l’échec sera incommensurable.

