Haiti et l’IA : huitième partie
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 16 juillet 2026 (RHINEWS)– Depuis plusieurs années, Haïti traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Les images de quartiers incendiés, de familles fuyant sous les balles, de femmes et de jeunes filles victimes de violences sexuelles, d’enfants privés d’école et de milliers de citoyens entassés dans des sites de déplacés sont devenues le quotidien d’un pays qui semble avoir perdu le contrôle d’une partie importante de son territoire. Plus de 1,5 million de personnes ont été contraintes d’abandonner leur foyer, devenant des déplacés dans leur propre pays. Les gangs armés contrôlent ou influencent de vastes zones stratégiques, paralysent l’économie, empêchent la libre circulation des personnes et des marchandises et imposent leur loi à des populations abandonnées à elles-mêmes.
Personne de bonne foi ne peut minimiser l’ampleur de cette tragédie. Restaurer la sécurité constitue une obligation morale, politique et institutionnelle. Sans sécurité, il ne peut y avoir ni investissement, ni création d’emplois, ni retour des enfants à l’école, ni fonctionnement normal des institutions démocratiques. La lutte contre les organisations criminelles est donc une urgence absolue.
Mais si cette urgence occupe aujourd’hui toute l’attention, une autre menace, plus silencieuse et probablement plus durable, risque de compromettre l’avenir même de la nation. Cette menace ne porte pas de fusil d’assaut. Elle ne dresse pas de barricades. Elle ne réclame aucune rançon. Elle siège pourtant dans les lieux de décision, participe aux campagnes électorales, aspire aux plus hautes fonctions de l’État et prétend définir l’avenir d’Haïti sans comprendre le monde qui est en train de naître.
Cette menace est l’incapacité d’une partie de la classe dirigeante à appréhender la révolution numérique, l’intelligence artificielle et les profondes transformations économiques, scientifiques et géopolitiques qui redessinent la planète.
Cette affirmation peut sembler provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas. Elle repose sur un constat simple : un pays ne disparaît pas uniquement sous les coups de la violence. Il peut également s’effacer progressivement parce qu’il accumule un retard intellectuel, scientifique et technologique que ses dirigeants sont incapables de combler. Les nations qui refusent les grandes révolutions de leur époque finissent toujours par devenir dépendantes de celles qui les ont embrassées.
L’histoire mondiale offre de nombreuses illustrations de cette réalité. Les pays qui ont manqué la révolution industrielle ont connu un long déclin économique. Ceux qui n’ont pas investi dans l’éducation, la recherche scientifique et les nouvelles technologies ont vu leur influence diminuer progressivement. Aujourd’hui, une nouvelle rupture historique est en cours. Elle est comparable, par son ampleur, à l’invention de l’imprimerie, à la révolution industrielle ou à l’avènement d’Internet. Cette rupture porte un nom : l’intelligence artificielle.
Pendant que les grandes puissances investissent des centaines de milliards de dollars dans les semi-conducteurs, les centres de données, la cybersécurité, la robotique, les infrastructures numériques et les technologies quantiques, Haïti continue trop souvent de débattre selon des schémas hérités d’une autre époque. Les campagnes électorales restent dominées par les promesses de distribution de postes, les logiques clientélistes, les alliances de circonstance et les rivalités personnelles. Les programmes consacrent rarement une place sérieuse à l’économie numérique, à la souveraineté technologique, à la modernisation de l’administration publique ou à la transformation des systèmes éducatifs.
Or le monde n’attendra pas qu’Haïti rattrape son retard.
La véritable question qui devrait aujourd’hui traverser le débat national est donc la suivante : les femmes et les hommes qui aspirent à diriger Haïti comprennent-ils réellement le siècle dans lequel ils souhaitent gouverner ?
Diriger un État en 2026 ne consiste plus uniquement à prononcer des discours, inaugurer des infrastructures ou arbitrer des conflits politiques. Gouverner exige désormais de comprendre les bouleversements provoqués par les technologies numériques, les chaînes mondiales de valeur, les plateformes numériques, la circulation des données, la cybersécurité, les marchés financiers mondiaux, la compétition technologique entre les grandes puissances et l’émergence de l’intelligence artificielle générative. Ignorer ces réalités revient à piloter un avion moderne sans connaître le fonctionnement de ses instruments.
Cette réflexion ne vise pas à affirmer que chaque futur président, ministre ou parlementaire doit être ingénieur en informatique ou spécialiste en apprentissage automatique. Ce serait absurde. En revanche, il est devenu indispensable que les décideurs possèdent une véritable culture scientifique et technologique leur permettant de comprendre les conséquences économiques, sociales, sécuritaires et diplomatiques des décisions qu’ils prendront.
Un chef d’État qui ne comprend pas les enjeux de l’intelligence artificielle aura des difficultés à réformer l’éducation. Un ministre de l’Économie ignorant les transformations numériques peinera à attirer des investissements créateurs de valeur. Un ministre de la Justice incapable de mesurer l’importance des données et des outils numériques rencontrera des obstacles pour moderniser les tribunaux, réduire les délais de traitement des dossiers ou lutter efficacement contre la corruption. De même, un responsable de la sécurité publique qui ignore les possibilités offertes par l’analyse des données, les systèmes de surveillance intelligents ou la coopération numérique internationale se privera d’outils essentiels dans la lutte contre la criminalité organisée.
La compétence politique ne peut donc plus être dissociée de la compréhension des mutations technologiques.
Cette exigence est d’autant plus importante pour Haïti que le pays accuse déjà un retard considérable dans de nombreux domaines. L’administration publique demeure largement dépendante des procédures manuelles. Les services numériques de l’État restent embryonnaires. Les systèmes d’information sont fragmentés. Les universités disposent de moyens limités pour développer la recherche scientifique. Les investissements dans les nouvelles technologies demeurent marginaux. Les jeunes talents formés dans les domaines du numérique quittent souvent le pays faute d’opportunités professionnelles.
Ce retard n’est pas seulement technique. Il traduit une difficulté plus profonde : l’incapacité chronique des élites à anticiper les transformations du monde.
Depuis plusieurs décennies, les crises se succèdent en Haïti et les réponses restent souvent identiques. Chaque transition promet une rupture. Chaque nouveau gouvernement annonce un changement historique. Pourtant, les mêmes méthodes réapparaissent : improvisation, absence de planification, personnalisation excessive du pouvoir, faiblesse des institutions, court-termisme et dépendance vis-à-vis de partenaires extérieurs pour résoudre des problèmes relevant d’abord de la responsabilité nationale.
Cette manière de gouverner appartient à un autre âge. Elle était déjà insuffisante au XXe siècle. Elle devient totalement inadaptée au XXIe.
L’intelligence artificielle ne constitue pas simplement une innovation supplémentaire. Elle transforme déjà la manière dont les États administrent leurs finances publiques, planifient leurs politiques de santé, optimisent leurs réseaux de transport, détectent les fraudes fiscales, améliorent leurs systèmes éducatifs, renforcent leur sécurité intérieure et développent leur compétitivité économique. Les pays qui sauront intégrer ces technologies disposeront d’un avantage considérable. Ceux qui resteront à l’écart verront leur dépendance s’accentuer.
Haïti ne peut pas se permettre d’appartenir à cette seconde catégorie.
Pendant que les nations les plus dynamiques préparent les emplois de demain, les infrastructures numériques de nouvelle génération et les compétences qui façonneront les prochaines décennies, notre débat public demeure trop souvent prisonnier des urgences immédiates et des querelles politiques permanentes. Bien sûr, les urgences existent et doivent être traitées. Mais gouverner consiste précisément à répondre à l’urgence sans renoncer à préparer l’avenir. Un État qui ne pense qu’au présent finit toujours par sacrifier les générations futures.
C’est pourquoi il est désormais indispensable de changer profondément notre manière de sélectionner celles et ceux qui aspirent à exercer les plus hautes responsabilités publiques. Les prochaines élections, lorsqu’elles auront lieu, ne devraient pas seulement départager des candidats. Elles devraient permettre aux citoyens de choisir entre deux visions de la nation : celle qui prolonge les pratiques politiques héritées des deux derniers siècles et celle qui entend inscrire Haïti dans la révolution scientifique, numérique et économique qui redessine déjà les rapports de puissance dans le monde contemporain.
Car la véritable question n’est peut-être plus seulement de savoir qui gouvernera Haïti demain. La question est de savoir si les futurs dirigeants seront capables de gouverner le monde tel qu’il est devenu, et non tel qu’il était hier.

