Kenscoff : six jours avant le massacre, l’alerte de l’inspecteur divisionnaire Nickenson Cadet qui interroge toute la chaîne de commandement…

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Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, vendredi 4 septembre 2026 (RHINEWS)- Le massacre perpétré à Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août 2026 ne peut être analysé uniquement à travers la violence des groupes armés qui ont attaqué la commune. La gravité de cette tragédie impose également de regarder ce qui s’est passé avant l’assaut, notamment les informations disponibles au sein de la Police nationale d’Haïti (PNH), les moyens dont disposaient les unités chargées de défendre les positions stratégiques et les décisions prises par la hiérarchie. Un document daté du 17 août 2026, soit six jours avant l’attaque, apporte à cet égard un élément particulièrement important : l’inspecteur divisionnaire Nickenson Cadet, alors responsable du commissariat de Kenscoff, avait formellement alerté son supérieur hiérarchique, le Directeur départemental de l’Ouest-1, sur la dégradation de la situation sécuritaire et l’affaiblissement progressif du dispositif policier.

Le document porte un objet sans ambiguïté : « Situation sécuritaire préoccupante et nécessité urgente d’un réajustement des effectifs et du dispositif opérationnel dans la juridiction de Kenscoff ». Dans ce rapport, Nickenson Cadet décrit une situation « particulièrement préoccupante », caractérisée par la résurgence des groupes armés, la vulnérabilité croissante de certains secteurs et la réduction progressive des effectifs ainsi que des moyens opérationnels disponibles. Il ne se contente pas de dresser un constat. Il identifie les principales failles du dispositif, évalue leurs conséquences sur le terrain et soumet à sa hiérarchie plusieurs propositions destinées à restaurer les capacités de réaction de la PNH.

Le premier signal rapporté par l’inspecteur divisionnaire Nickenson Cadet concerne les événements du dimanche 16 août. Vers 10 heures, deux personnes, Éxané Clairemond et Saintilus Olsen, auraient été enlevées par des individus armés à Viard 2, à proximité de l’axe situé en contrebas de Wynne Farm, non loin de l’endroit où le véhicule blindé du SWAT avait été incendié. Le commissariat en a été informé le même jour, vers 16 h 50, par Saintilus Wilner, venu rapporter les faits. Pour Cadet, cet incident constituait une illustration supplémentaire de la vulnérabilité des secteurs concernés et de l’insuffisance des ressources humaines et matérielles permettant d’assurer une présence policière adéquate, des patrouilles régulières et une capacité de réaction rapide.

Cette alerte intervient alors que le dispositif du SWAT était déjà considérablement affaibli. Selon le rapport de Nickenson Cadet, le SWAT, prévu pour fonctionner avec environ 35 policiers, ne disposait plus que d’une seule équipe effectivement opérationnelle. Cette situation empêchait l’unité d’assurer ses missions à la capacité initialement prévue, qu’il s’agisse de présence, de patrouille, de réaction ou d’action offensive.

À cette faiblesse humaine s’ajoutait la perte d’un moyen essentiel : le véhicule blindé du SWAT incendié à Viard 2. Le rapport précise que le véhicule demeurait immobilisé au milieu de la route, entravant la circulation et les mouvements opérationnels. Pour Cadet, la perte de ce blindé réduisait davantage la capacité du SWAT à effectuer des patrouilles et à intervenir rapidement. L’inspecteur divisionnaire insistait ainsi sur le caractère « extrêmement urgent » du rétablissement d’un dispositif permettant au SWAT de fonctionner avec des équipes en binôme.

La situation décrite par Nickenson Cadet concernait également la Brigade de recherche et d’intervention (BRI). Depuis le vendredi 14 août, l’une des deux équipes de la BRI qui opéraient en binôme dans le secteur de Cass, Deep et en direction de l’orphelinat avait été retirée. Or, ce secteur était considéré comme particulièrement sensible et vulnérable. Des groupes armés y avaient déjà attaqué et incendié plusieurs véhicules blindés. Le rapport souligne surtout que la BRI avait déjà fait savoir que même la présence de deux équipes ne suffisait pas à assurer convenablement la tenue de cette position. La réduction du dispositif ne pouvait donc, selon cette logique opérationnelle, qu’accroître la vulnérabilité de l’axe.

Mais c’est la comparaison effectuée par Nickenson Cadet entre le dispositif existant lorsqu’il avait pris la direction du commissariat et celui en place au 17 août qui interpelle le plus. À son arrivée, l’axe Le Refuge–Deep–Obléon était couvert par quatre équipes des forces kényanes et trois équipes de la PNH. Chacune disposait d’un véhicule blindé, soit un total de sept véhicules blindés mobilisés sur cet axe stratégique. Au moment où Cadet adressait son rapport à sa hiérarchie, ce dispositif avait été ramené à une seule équipe de la BRI disposant d’un seul véhicule blindé.

Pour l’inspecteur divisionnaire, cette réduction constituait une « vulnérabilité majeure ». Elle affectait directement la capacité des forces de sécurité à maintenir une présence durable, à organiser les rotations et les relèves et surtout à réagir efficacement en cas d’attaque. Dans une zone où les groupes armés disposent d’une capacité de surveillance et de mobilité leur permettant d’exploiter rapidement toute faiblesse du dispositif, la diminution aussi importante des moyens de sécurité constituait un facteur de risque que Cadet estimait nécessaire de porter à l’attention de sa hiérarchie.

C’est dans ce contexte que Nickenson Cadet avertit que la diminution progressive des effectifs et des ressources tendait à réduire la mission des forces de sécurité à « une simple présence ». Or, souligne-t-il, une présence ne peut être pleinement efficace lorsqu’elle ne peut être soutenue par une capacité suffisante de réaction, de relève et de renforcement en cas d’attaque. Cette observation prend une dimension particulière après le massacre du 23 au 24 août. La question n’est plus seulement de savoir si des policiers se trouvaient dans certains secteurs de Kenscoff, mais s’ils disposaient des moyens permettant de tenir leurs positions lorsque les groupes armés passaient à l’offensive.

Nickenson Cadet rappelle également dans son rapport que plusieurs demandes formulées antérieurement par le commissariat n’avaient pas reçu le suivi souhaité. Il cite notamment la proposition visant à transférer une base des Forces armées d’Haïti à l’Orphelinat Sainte-Hélène afin de renforcer durablement la présence sécuritaire sur cet axe stratégique. Cette proposition n’avait pas été mise en œuvre. Dans le même temps, les effectifs disponibles, déjà jugés insuffisants, continuaient de diminuer.

Face à cette situation, l’inspecteur divisionnaire demande l’affectation de 100 policiers supplémentaires au commissariat de Kenscoff. Cette demande était assortie d’une justification précise. Ces renforts devaient permettre une réorganisation interne, notamment le renforcement de l’équipe Kilo, considérée comme la principale capacité mobile de réaction, ainsi que du sous-commissariat de Fort-Jacques, tout en maintenant une couverture adéquate des autres positions.

Cadet explique également que la faiblesse des effectifs limitait la capacité d’une équipe à accomplir sa propre mission tout en étant en mesure de porter assistance à une autre position attaquée. Cette précision est fondamentale dans l’analyse de la tragédie. Une force de sécurité peut occuper une position sans nécessairement disposer de la capacité opérationnelle nécessaire pour la défendre contre une attaque coordonnée ou pour venir rapidement au secours d’une unité voisine.

Le responsable du commissariat propose alors une réorganisation des unités existantes. Il recommande notamment d’intégrer l’équipe CIMO Taraz à la CIMO Kilo afin de renforcer cette dernière et d’accroître sa capacité de réaction. En contrepartie, la BIM Kilo devait être affectée à Taraz afin d’y maintenir une présence. L’objectif était de créer un dispositif plus cohérent, dans lequel une unité pourrait plus facilement se mobiliser pour renforcer une autre en raison de la proximité opérationnelle et du sentiment d’appartenance à un même dispositif.

Le rapport de Nickenson Cadet ne s’arrête pas à la réorganisation des effectifs. Il demande également à la hiérarchie de réexaminer la conduite d’une opération de grande ampleur destinée à démanteler efficacement les groupes armés dans la juridiction de Kenscoff et à consolider durablement les positions reconquises. L’idée défendue est claire : reprendre temporairement une position ne suffit pas. Il faut ensuite disposer des moyens nécessaires pour la tenir, assurer les rotations, organiser les relèves et empêcher les groupes armés de profiter des failles du dispositif.

Dans sa conclusion, l’inspecteur divisionnaire Nickenson Cadet présente l’ensemble de ces demandes non pas comme une simple volonté d’obtenir davantage de ressources, mais comme une nécessité destinée à rétablir un « équilibre opérationnel ». Pour lui, les forces de sécurité devaient disposer de moyens suffisants pour tenir les positions, assurer les relèves, réagir aux attaques et poursuivre une action durable contre les groupes armés. Il avertissait que la réduction progressive des moyens risquait de créer davantage de « brèches » et d’exposer davantage la population ainsi que les policiers.

Ce qui donne aujourd’hui à ce rapport une portée particulière, c’est la chronologie. L’alerte est datée du 17 août. L’attaque meurtrière intervient dans la nuit du 23 au 24 août. Entre les deux dates, il ne s’écoule que six jours. Cette proximité ne permet pas de démontrer que l’application de toutes les recommandations de Nickenson Cadet aurait nécessairement empêché le massacre. Une telle conclusion serait impossible à établir sur la seule base du document. Mais elle permet légitimement de poser une autre question : si ces recommandations avaient été suivies, le dispositif de sécurité aurait-il été mieux préparé à affronter l’offensive et les pertes auraient-elles pu être limitées ?

La prudence impose de répondre que nul ne peut le garantir. Les groupes armés restent seuls responsables de leurs actes criminels. Mais la prudence impose également de ne pas conclure trop rapidement que rien n’aurait pu être fait. Le rapport montre qu’avant l’attaque, des faiblesses précises étaient connues, qu’un responsable opérationnel les avait documentées et qu’il avait proposé des mesures concrètes pour les corriger.

Cette situation renvoie directement à un précédent qui devrait peser dans toute analyse sérieuse de la tragédie de Kenscoff. En janvier 2025, lors de la première grande attaque contre la commune, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avait reconnu que le Conseil supérieur de la police nationale disposait, plusieurs jours auparavant, d’informations faisant état d’une possible offensive des groupes armés. Le 30 janvier, il avait publiquement évoqué les renseignements disponibles sur la menace. Le lendemain, le secrétaire d’État à la Sécurité publique Mario Andrésol avait confirmé que la police avait reçu des informations sur la préparation de l’attaque et reconnu des défaillances opérationnelles, notamment en matière de coordination et de planification. Le rapport des Nations unies consacré à cette période relève toutefois que le directeur général de la PNH n’avait pas fait l’objet de mesures administratives ou disciplinaires à la suite de ces défaillances.

Le précédent de 2025 donne une dimension supplémentaire à la situation actuelle. Il ne s’agit plus d’un événement isolé dans une zone totalement inconnue des autorités. Kenscoff était déjà apparue comme une zone à haut risque. Des attaques y avaient déjà été menées. Des informations avaient déjà circulé sur les intentions des groupes armés. Et, en août 2026, un responsable opérationnel local alertait de nouveau sa hiérarchie sur la dégradation du dispositif.

La question de la responsabilité doit donc être posée à tous les niveaux. Il serait insuffisant de demander uniquement pourquoi les groupes armés ont attaqué Kenscoff. Il faut aussi demander pourquoi ils ont trouvé, au moment de leur offensive, un dispositif que le responsable du commissariat décrivait quelques jours auparavant comme progressivement affaibli.

Qui a reçu le rapport de Nickenson Cadet ? Qui l’a lu ? Qui en a évalué les recommandations ? Quelles instructions ont été données après sa réception ? La demande de 100 policiers supplémentaires a-t-elle été examinée ? Si elle a été rejetée, pourquoi ? Si elle n’a pas été exécutée immédiatement, pour quelles raisons ? Pourquoi la situation du SWAT n’a-t-elle pas été corrigée ? Pourquoi le dispositif de la BRI avait-il été réduit dans un secteur aussi sensible ? Pourquoi le dispositif blindé de l’axe Le Refuge–Deep–Obléon avait-il connu une réduction aussi importante ? Et quelles mesures avaient été prises pour compenser cette diminution ?

Ces questions ne visent pas à transformer Nickenson Cadet en héros ou en victime avant même qu’une enquête complète ne soit menée. Elles visent à replacer son rapport dans la chaîne des décisions. Si le document est authentifié et si son contenu est confirmé, son importance réside précisément dans le fait qu’un responsable territorial avait signalé les vulnérabilités de son secteur avant la catastrophe.

Cela signifie également que l’éventuelle responsabilité institutionnelle ne peut pas s’arrêter au dernier échelon présent sur le terrain. Dans une structure hiérarchique comme la PNH, les décisions relatives aux effectifs, aux véhicules blindés, aux rotations, aux renforts et aux opérations ne relèvent pas exclusivement du responsable d’un commissariat. Elles impliquent plusieurs niveaux de commandement. La recherche de la vérité doit donc suivre cette chaîne dans son ensemble.

La question est d’autant plus importante que Nickenson Cadet a depuis été remplacé à la tête du commissariat de Kenscoff. Le 27 août 2026, le commissaire principal Ketler Jean-Pierre Morisseau a été installé comme nouveau responsable du commissariat, en remplacement de l’inspecteur divisionnaire Nickenson Cadet.

Ce remplacement peut répondre à des considérations opérationnelles légitimes. Mais il ne devrait pas, à lui seul, clore le débat sur la gestion de la sécurité à Kenscoff avant le massacre. Si Cadet avait effectivement transmis une alerte détaillée six jours avant l’attaque, la question essentielle demeure celle du traitement réservé à cette alerte par les échelons supérieurs.

Car retirer un responsable local après une catastrophe ne répond pas à une question fondamentale : qu’a fait la hiérarchie lorsqu’elle a été avertie que les capacités opérationnelles de son commissariat se dégradaient ?

C’est ici que le dossier de Kenscoff dépasse la seule tragédie du mois d’août. Il pose la question du fonctionnement même du système d’alerte et de décision de l’État haïtien. Une information qui remonte la chaîne de commandement mais ne provoque aucune mesure appropriée perd sa valeur préventive. Un rapport qui identifie des vulnérabilités mais reste sans réponse devient, après la catastrophe, un document à charge contre l’inefficacité du système plutôt qu’un instrument de prévention.

La prévention sécuritaire ne consiste pas simplement à recueillir des renseignements. Elle suppose que ces renseignements soient transformés en décisions, que les décisions soient accompagnées de moyens et que les moyens soient effectivement déployés. Entre l’alerte et la catastrophe se trouve donc toute une chaîne de responsabilités qu’une enquête sérieuse doit reconstituer.

Le cas de Kenscoff pose ainsi une question simple : lorsque Nickenson Cadet écrivait, le 17 août, que la réduction progressive des moyens créait des « brèches » et exposait la population et les policiers, qui avait la responsabilité de fermer ces brèches ?

La réponse à cette question est essentielle. Elle permettra de déterminer si la tragédie du 23 au 24 août était totalement imprévisible ou si son ampleur aurait pu être réduite par une réaction plus rapide et plus adaptée aux avertissements disponibles.

Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire avec le recul du drame. Il s’agit de prendre au sérieux les informations qui existaient avant le drame. Le rapport de Nickenson Cadet constitue précisément l’un de ces éléments. Il décrit les faiblesses du dispositif, identifie les secteurs vulnérables, signale la réduction des unités, alerte sur la perte des moyens blindés, demande 100 policiers supplémentaires, propose une réorganisation et appelle à une opération plus robuste contre les groupes armés.

Six jours après cette alerte, Kenscoff a été frappée.

Personne ne peut affirmer avec certitude que l’application de toutes les recommandations de l’inspecteur divisionnaire aurait empêché le massacre. Mais personne ne devrait non plus écarter la possibilité qu’un dispositif mieux doté, mieux coordonné et capable de réagir plus rapidement aurait pu limiter les incursions, protéger certains secteurs et réduire les pertes humaines.

C’est pourquoi l’enjeu dépasse aujourd’hui la seule question de savoir qui a commis le massacre. Les auteurs doivent être identifiés, poursuivis et jugés. Mais parallèlement, l’État doit expliquer ce qu’il savait, ce qu’il avait reçu comme alertes et ce qu’il a décidé de faire.

Kenscoff ne demande donc pas seulement justice contre les groupes armés. Kenscoff demande aussi des réponses sur la manière dont sa sécurité a été préparée avant l’attaque.

Six jours avant le massacre, Nickenson Cadet avait écrit à sa hiérarchie. Il avait décrit les failles. Il avait demandé des renforts. Il avait proposé une réorganisation. Il avait réclamé le rétablissement de capacités opérationnelles. Il avait averti du risque de nouvelles « brèches ».

L’histoire retiendra désormais une question qui ne peut être éludée : qu’a fait la chaîne de commandement avec cette alerte avant que Kenscoff ne soit à nouveau frappée ?