Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 27 août 2026 (RHINEWS)– Le massacre perpétré dans la nuit du 23 au 24 août 2026 à Kenscoff ne peut pas être considéré comme un épisode supplémentaire de la longue liste des atrocités qui endeuillent Haïti. Il constitue un nouveau signal d’alarme, mais surtout une interpellation directe des autorités sur leur capacité à protéger une population dont la vulnérabilité était connue depuis longtemps.
Selon une note interne du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), au moins 45 personnes ont été tuées et 23 autres blessées lors de l’attaque attribuée à des hommes armés de la coalition criminelle « Viv Ansanm ». Plus d’une cinquantaine de personnes auraient également été enlevées et au moins 12 maisons incendiées. Le bilan demeure provisoire, précise l’organisation, en raison des difficultés d’accès aux zones affectées.
Ces chiffres sont glaçants. Mais derrière eux se trouvent des familles détruites, des enfants traumatisés, des personnes âgées assassinées, des maisons réduites en cendres et une population contrainte de fuir. Selon le RNDDH, au moins dix personnes qui avaient trouvé refuge dans l’église L’Arche de la nouvelle Alliance auraient été tuées. D’autres auraient été enlevées, parmi lesquelles des femmes et des enfants.
La question qui s’impose n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les gangs ont attaqué Kenscoff. La question est aussi de savoir pourquoi une population déjà exposée à plusieurs offensives a pu être à nouveau abandonnée à elle-même.
Kenscoff n’était pourtant pas un territoire nouvellement confronté à la violence armée. Le RNDDH rappelle que la commune avait déjà subi un important assaut les 26 et 27 janvier 2025. L’organisation fait également état d’une offensive menée les 7 et 8 juillet 2026 dans la zone de Robin et plusieurs autres localités, au cours de laquelle au moins 60 personnes ont été tuées selon ses investigations. Des milliers d’habitants avaient alors été contraints de quitter leurs maisons.
Après de telles attaques, la menace n’était plus inconnue. Elle était documentée. Elle était visible. Elle avait déjà produit ses effets.
C’est précisément ce qui rend le drame du 23 au 24 août particulièrement préoccupant.
Il serait excessif d’affirmer, sans éléments précis sur le renseignement disponible et les décisions prises au plus haut niveau, que le massacre aurait nécessairement pu être empêché. Mais il est parfaitement légitime de demander si les autorités avaient pris toutes les mesures raisonnables pour réduire le risque d’une nouvelle offensive et protéger les civils.
Car selon les témoignages recueillis par le RNDDH, l’attaque aurait commencé vers 22 heures après le déplacement de groupes armés depuis plusieurs localités, notamment Viard, Godet et Furcy. Des tirs auraient été signalés à Boucan et Madeleine et certains projectiles auraient atteint Fermathe 52.
Autrement dit, l’attaque n’aurait pas été le résultat d’un événement instantané et imprévisible. Des groupes armés auraient convergé pendant plusieurs heures vers le centre-ville.
Dans ces conditions, une question fondamentale se pose : qu’a fait l’État pour anticiper cette offensive ?
Cette question concerne le renseignement, la surveillance des mouvements des groupes armés, la coordination entre la Police nationale d’Haïti et les autorités locales, la disponibilité des unités d’intervention, les moyens blindés, les systèmes de communication et, surtout, la protection préventive de la population civile. Elle concerne également la chaîne de commandement.
Le récit du RNDDH révèle une situation particulièrement préoccupante autour du commissariat de Kenscoff. Les policiers, appuyés par des membres de brigades de vigilance, auraient résisté pendant plusieurs heures pour empêcher les assaillants de prendre le contrôle du commissariat. Mais celui-ci ne disposait, selon l’organisation, que d’un véhicule blindé.
Il faut ici éviter une injustice : les policiers présents sur le terrain ne sauraient être rendus responsables des insuffisances de moyens dont ils disposent. Ils ont, au contraire, résisté dans des conditions extrêmement difficiles.
La responsabilité politique se situe ailleurs.
Comment une commune déjà attaquée à plusieurs reprises peut-elle disposer d’un dispositif de sécurité aussi vulnérable ? Comment l’État peut-il prétendre défendre les habitants d’un territoire menacé lorsque son propre commissariat peut être attaqué avec des moyens manifestement insuffisants ?
Ce n’est pas le courage des policiers qu’il faut interroger. C’est la préparation de l’État.
Et c’est précisément là que commence le problème de l’inaction.
Depuis des mois, les autorités haïtiennes parlent de renforcement de la sécurité, de reconquête territoriale et de lutte contre les gangs. La communauté internationale évoque la Force de répression des gangs (FRG). Le BINUH appelle encore à accélérer son déploiement complet.
Mais pendant que les stratégies sont discutées, les populations continuent de mourir.
Le rapport du BINUH sur le deuxième trimestre de 2026 donne une dimension nationale à cette tragédie. Entre avril et juin, au moins 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées en Haïti. Les gangs ont été responsables de 55 % des personnes tuées ou blessées recensées au cours de cette période.
Ces chiffres ne décrivent plus une crise ponctuelle. Ils décrivent un effondrement prolongé de la capacité de protection des citoyens.
Le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en Haïti et chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu, l’a résumé en déclarant que ces chiffres montrent que « la population continue de payer un lourd tribut, inacceptable, à la violence ». Il a rappelé que sa protection devait rester au cœur des efforts visant à rétablir la sécurité, particulièrement pour les enfants, les femmes et les autres personnes exposées.
Cette protection est précisément ce qui doit être évalué à Kenscoff.
Combien de personnes auraient pu être évacuées avant l’attaque ? Combien de familles auraient pu être alertées ? Quelles mesures avaient été prises après les violences de juillet ? Des renforts avaient-ils été prépositionnés ? Les autorités disposaient-elles d’informations sur les mouvements des groupes armés ? Si oui, comment ces informations ont-elles été exploitées ?
Ce sont des questions auxquelles les autorités doivent répondre. Pas pour organiser un procès politique sommaire, mais parce que la transparence est indispensable lorsqu’une catastrophe humaine de cette ampleur survient dans une zone déjà identifiée comme particulièrement vulnérable.
Le gouvernement ne peut pas se contenter de condamner l’attaque après que les victimes ont été tuées. Les communiqués de condamnation sont nécessaires. Les condoléances sont nécessaires. Mais ils ne ressuscitent pas les morts, ne libèrent pas les otages et ne reconstruisent pas les maisons incendiées.
Après Kenscoff, la population est en droit d’attendre davantage. Elle est en droit d’attendre la sécurisation immédiate des zones touchées, l’assistance aux personnes déplacées, la prise en charge des blessés, la recherche des personnes enlevées, la protection des survivants, la documentation des crimes et l’ouverture d’enquêtes crédibles permettant d’identifier les responsables.
Elle est également en droit d’attendre un plan précis pour empêcher qu’une nouvelle attaque ne se produise.
Car le gouvernement doit désormais répondre à une question simple : que fera-t-il concrètement après Kenscoff qu’il n’avait pas fait avant Kenscoff ?
C’est ici que la question de la « force robuste » devient incontournable.
Depuis longtemps, Haïti attend une capacité de sécurité suffisamment forte pour combattre les groupes armés et reprendre progressivement le contrôle des territoires perdus. Le BINUH appelle à accélérer le déploiement complet de la FRG.
Mais pourquoi cette capacité demeure-t-elle insuffisamment opérationnelle alors que les gangs continuent d’attaquer, de tuer, d’enlever et de déplacer les populations ?
Il ne suffit plus de répéter que la communauté internationale doit aider Haïti. Les autorités haïtiennes doivent expliquer clairement ce qui bloque, quelles ressources sont disponibles, quelles capacités existent déjà et quelles mesures sont prises pour les utiliser efficacement.
La sécurité ne peut pas rester un horizon toujours repoussé.
Mais réclamer une force robuste ne signifie pas réclamer une force sans limites.
Le rapport du BINUH rappelle une réalité qu’il serait dangereux d’ignorer : plus de 40 % des personnes tuées ou blessées au deuxième trimestre l’ont été dans le cadre d’opérations des forces de sécurité. Certaines opérations ont impliqué une société militaire privée étrangère utilisant des drones explosifs. L’ONU indique qu’au moins 95 personnes tuées ou blessées dans ces opérations n’avaient aucun lien avec les gangs, dont neuf victimes, parmi lesquelles six enfants, touchées lors d’opérations impliquant des drones explosifs.
La réponse à la criminalité doit donc être forte, mais elle doit également être professionnelle, ciblée et conforme au droit.
L’État ne peut pas combattre l’impunité par l’impunité.
La lutte contre les gangs doit protéger les civils et respecter les principes de légalité, de nécessité, de proportionnalité, de précaution et de responsabilité rappelés par les Nations unies.
Il ne faut donc choisir ni entre l’inaction et la brutalité, ni entre l’abandon des populations et les opérations aveugles. Il faut construire une politique de sécurité capable de protéger les citoyens tout en respectant leurs droits fondamentaux.
C’est précisément ce qui fait défaut depuis trop longtemps : une véritable stratégie nationale de sécurité.
Kenscoff révèle une autre faiblesse : la réaction de l’État demeure trop souvent déclenchée par la catastrophe au lieu de la prévenir.
Lorsque les assaillants sont déjà dans le centre-ville, que le commissariat est sous attaque et que des civils sont massacrés, l’État ne fait plus de prévention. Il tente de limiter les dégâts.
Selon le RNDDH, les affrontements ont duré plusieurs heures avant l’arrivée de renforts accompagnés de plusieurs véhicules blindés. Les forces de l’ordre auraient ensuite utilisé des drones contre des positions des groupes armés, contraignant les assaillants à se replier vers leurs bases de Godet vers 3 heures du matin.
Cette intervention démontre qu’une capacité de réaction existe.
Mais elle pose une question troublante : pourquoi faut-il attendre plusieurs heures et plusieurs dizaines de morts pour mobiliser des moyens supplémentaires ?
La réponse à cette question ne peut pas être renvoyée indéfiniment aux seules difficultés opérationnelles.
Un État qui veut reconquérir son territoire doit disposer d’une capacité de réaction rapide. Un État qui veut protéger ses citoyens doit identifier les zones à risque avant qu’elles ne deviennent des champs de bataille. Un État qui veut restaurer son autorité doit disposer d’un renseignement efficace et de forces capables d’intervenir rapidement. Autrement, chaque massacre devient simplement le prélude au suivant.
La réaction américaine à Kenscoff apporte également un élément important au débat. Washington a fermement condamné l’attaque, présenté ses condoléances aux victimes et à leurs familles et réaffirmé son soutien aux « efforts de sécurité dirigés par les Haïtiens afin de mettre fin à la terreur des gangs ».
Ce soutien doit être salué. Mais il doit aussi être transformé en résultats. La communauté internationale peut fournir des ressources, de la formation, des équipements, du renseignement et un appui opérationnel. Elle ne peut toutefois pas se substituer indéfiniment à l’État haïtien.
La responsabilité première de la protection des citoyens haïtiens appartient aux institutions haïtiennes.
C’est pourquoi le gouvernement doit accepter une exigence devenue incontournable : rendre des comptes.
Rendre des comptes ne signifie pas reconnaître que chaque mort est personnellement imputable au gouvernement. Aucun État ne peut empêcher tous les crimes.
Rendre des comptes signifie expliquer ce qui était connu, quelles décisions ont été prises, quels moyens étaient disponibles, pourquoi certaines mesures n’ont pas été prises et quelles corrections seront apportées.
Cette exigence est d’autant plus légitime que les citoyens continuent de subir les conséquences d’une crise dont les responsables politiques ne vivent pas toujours les réalités quotidiennes.
Une famille déplacée de Kenscoff n’a pas besoin d’un discours sur la résilience. Elle a besoin d’un toit, de nourriture, de sécurité et de la possibilité de rentrer chez elle.
Un enfant qui a vu sa maison brûler n’a pas besoin d’une nouvelle promesse. Il a besoin de protection.
Une famille dont un proche a été enlevé n’a pas besoin uniquement d’une condamnation. Elle veut savoir si l’État fait tout ce qui est possible pour le retrouver.
C’est cette distance entre les discours et la réalité qui nourrit le sentiment d’abandon.
Mais faut-il pour autant que la population continue de se croiser les bras face à des dirigeants qu’elle considère incapables ou indifférents ?
Non.
Les citoyens ne doivent pas se croiser les bras.
Mais ils ne doivent pas non plus se transformer en ce qu’ils combattent.
La colère est légitime. L’indignation est légitime. La mobilisation citoyenne est légitime. La contestation politique est légitime. La violence contre d’autres citoyens ne l’est pas.
L’histoire récente d’Haïti démontre les dangers de la substitution de groupes armés à l’autorité publique. Le phénomène des groupes d’autodéfense peut répondre à un sentiment d’abandon, mais il comporte également le risque de produire de nouvelles victimes, de nouvelles représailles et de nouvelles violations des droits humains.
Le BINUH attribue d’ailleurs environ 5 % des homicides et blessures recensés au deuxième trimestre aux groupes d’autodéfense.
Le message doit donc être clair : ne pas accepter l’inaction de l’État ne signifie pas remplacer l’État par la violence.
Les citoyens disposent d’autres armes : la mobilisation démocratique, la pression publique, les manifestations pacifiques, le contrôle citoyen, la documentation des abus, l’interpellation des responsables, l’exigence de transparence et, lorsque les mécanismes démocratiques le permettent, la sanction politique des dirigeants.
Un peuple qui refuse le silence n’est pas un peuple violent.
Il devient dangereux seulement lorsqu’il cesse de croire que la justice, la démocratie et les institutions peuvent encore produire des résultats.
C’est pourquoi la responsabilité du gouvernement est immense.
À force de ne pas répondre efficacement aux attentes de protection, l’État risque de créer lui-même les conditions d’une rupture du contrat social.
Lorsque les citoyens ne croient plus que la police peut les protéger, ils cherchent d’autres protections.
Lorsque les victimes ne croient plus que la justice peut sanctionner les criminels, elles cherchent parfois à se faire justice elles-mêmes.
Lorsque les familles ne croient plus que l’État peut sécuriser leurs quartiers, elles fuient.
Et lorsque les citoyens ne croient plus aux institutions, les gangs ne sont plus seulement des organisations criminelles : ils deviennent, dans certains territoires, les bénéficiaires directs du vide laissé par l’État.
Voilà pourquoi Kenscoff dépasse largement les frontières de cette commune.
Le massacre pose une question fondamentale à la République : qui protège encore les citoyens ?
L’État peut manquer de moyens. Il peut être confronté à des adversaires puissants. Il peut avoir besoin de l’aide internationale. Mais il ne peut pas transformer indéfiniment ses propres faiblesses en fatalité pour la population.
La responsabilité d’un gouvernement ne commence pas lorsque les corps sont déjà au sol.
Elle commence avant. Elle commence lorsqu’un territoire devient vulnérable. Lorsqu’une population est menacée. Lorsqu’une première attaque est enregistrée. Lorsqu’une deuxième attaque confirme le danger. Lorsqu’un renseignement révèle une concentration inhabituelle d’hommes armés. Lorsqu’une commune demande des renforts. Lorsqu’une population commence à fuir.
C’est à ce moment-là que l’État doit agir. Kenscoff doit donc être un tournant.
Il faut protéger immédiatement les populations. Il faut rechercher les personnes enlevées. Il faut assister les déplacés. Il faut sécuriser durablement la commune. Il faut documenter les crimes. Il faut poursuivre leurs auteurs. Il faut renforcer le renseignement. Il faut revoir le dispositif de réaction rapide. Il faut accélérer les capacités de lutte contre les gangs. Il faut rendre opérationnelles les structures prévues pour combattre la criminalité organisée. Il faut également garantir que les opérations des forces de sécurité respectent les droits fondamentaux.
Et surtout, il faut que les autorités disent clairement à la population ce qu’elles comptent faire.
Car les Haïtiens ne demandent pas l’impossible.
Ils demandent à vivre.
Ils demandent à pouvoir travailler leurs terres sans être assassinés.
Ils demandent à envoyer leurs enfants à l’école sans craindre les balles.
Ils demandent à dormir chez eux sans se demander si leur maison sera incendiée avant l’aube.
Ils demandent à pouvoir se réfugier dans une église sans y être massacrés.
Ils demandent simplement à l’État de remplir sa première obligation : les protéger.
Les morts de Kenscoff ne doivent donc pas devenir un chiffre de plus dans les rapports, un sujet de plus dans les conférences de presse ou une tragédie de plus dans les archives de la République.
Ils doivent obliger les autorités à répondre à des questions précises : qu’est-ce qui était connu ? Qu’est-ce qui a été fait ? Qu’est-ce qui n’a pas été fait ? Pourquoi ? Et que sera-t-il fait maintenant ?
C’est à ces questions que se mesure la responsabilité d’un gouvernement.
Et c’est à sa capacité de répondre concrètement à ces questions que se mesure désormais sa crédibilité.
Car lorsqu’un État ne parvient plus à empêcher que des citoyens soient massacrés dans une zone dont la vulnérabilité est connue, le problème n’est plus seulement celui de la puissance des gangs.
Il devient celui de la capacité de l’État à exercer sa mission fondamentale.
Kenscoff n’exige pas seulement des condoléances.
Kenscoff exige des réponses, des actes et des comptes.

