PORT-AU-PRINCE, samedi 5 septembre 2026 (RHINEWS)- Le massacre de Kenscoff a laissé derrière lui des morts, des disparus, des familles brisées et une population traumatisée. Le bilan provisoire évoqué fait état de 47 morts et de plus de 50 personnes enlevées. Mais au milieu de ce drame, un autre événement interpelle : des journalistes venus couvrir les funérailles et rendre compte des conséquences du massacre auraient été pris à partie par des habitants. La scène, si elle est confirmée dans les circonstances rapportées, mérite mieux qu’une simple condamnation de circonstance. Elle mérite une enquête.
Pourquoi des habitants qui viennent de vivre l’horreur peuvent-ils en arriver à s’en prendre à ceux qui viennent précisément documenter cette horreur ? Pourquoi une caméra, un micro ou un carnet de notes peuvent-ils susciter, dans certaines circonstances, autant de méfiance, voire d’hostilité ? Et surtout, que dit cette réaction de l’état du rapport entre la presse et une population qui ne semble plus toujours considérer les journalistes comme des témoins, mais parfois comme des personnes dont il faut se méfier ?
La première réponse doit être claire : rien ne justifie l’agression d’un journaliste qui exerce légalement son métier. La colère, le deuil, la peur et le traumatisme peuvent expliquer un comportement ; ils ne le rendent pas légitime. Une société démocratique ne peut accepter que la violence physique serve de réponse à une question, à une caméra ou à un reportage.
Mais condamner une agression ne doit pas nous dispenser de chercher à comprendre ce qui l’a provoquée. C’est même précisément le rôle du journalisme. Or, lorsqu’il s’agit de journalistes agressés, la profession a parfois tendance à produire rapidement un récit dans lequel les victimes sont identifiées, les agresseurs désignés et l’affaire classée moralement avant même que les faits aient été établis. Cette précipitation est précisément ce que le journaliste devrait éviter.
Qui sont les journalistes concernés ? Pour quels médias travaillent-ils ? Que faisaient-ils exactement au moment des incidents ? Qui les aurait agressés ? Combien étaient-ils ? Quelles paroles ont été échangées ? Les journalistes avaient-ils demandé l’autorisation de filmer ? Des habitants avaient-ils exprimé leur opposition ? Des autorités étaient-elles présentes ? Existe-t-il des vidéos ou des photographies permettant de reconstituer les scènes ? Des plaintes ont-elles été déposées ? Des témoins indépendants peuvent-ils confirmer les versions avancées ?
Voilà les questions auxquelles il faut répondre avant de distribuer les bons et les mauvais points.
Parce qu’une chose est devenue dangereusement courante dans notre espace public : nous jugeons avant d’enquêter. Nous condamnons avant de vérifier. Nous transformons des témoignages en certitudes et des soupçons en vérités. Or, le journalisme devrait précisément être l’un des derniers remparts contre cette dérive.
Mais supposons les faits établis. Supposons que des habitants aient effectivement agressé des journalistes venus couvrir le massacre. Pourquoi cette hostilité ?
Il serait commode de répondre que ces habitants ne comprennent pas le rôle de la presse. Ce serait probablement trop facile.
Car il existe peut-être une colère plus profonde contre une certaine manière de faire du journalisme. Dans certaines communautés frappées par la violence, les journalistes sont désormais associés à une image particulière : celle de personnes qui arrivent après la catastrophe, lorsque les morts sont déjà tombés, lorsque les familles pleurent et lorsque les caméras peuvent capturer les images les plus dramatiques.
Le journaliste vient pour informer. La victime, elle, peut avoir le sentiment qu’on vient chercher sa douleur.
Cette différence de perception mérite d’être prise au sérieux.
Pour un professionnel des médias, filmer une maison incendiée ou recueillir le témoignage d’une mère qui vient de perdre son enfant relève du devoir d’informer. Pour cette mère, la présence d’une caméra peut être vécue comme une intrusion dans un moment qui devrait appartenir au deuil. Entre les deux se trouve toute la difficulté du journalisme de crise.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut montrer la réalité. Bien sûr qu’il faut la montrer. La question est de savoir comment la montrer.
Combien de fois faut-il demander à une victime de raconter la même tragédie ? Combien de fois faut-il filmer ses larmes ? Faut-il montrer les cadavres pour prouver qu’un massacre a eu lieu ? Faut-il diffuser le visage d’une personne traumatisée simplement parce qu’elle se trouve devant une caméra ? Faut-il rechercher systématiquement le témoignage le plus spectaculaire ?
Le journalisme n’est pas une compétition pour obtenir l’image la plus choquante ou le témoignage le plus douloureux.
Il existe une différence entre informer sur la souffrance et transformer la souffrance en spectacle.
Cette différence est parfois oubliée dans la course à l’audience, au clic, au partage et à la viralité. Les réseaux sociaux ont profondément transformé le métier. La vitesse est devenue une valeur. L’immédiateté est devenue une obsession. Le journaliste est parfois encouragé à publier avant les autres, à produire l’image qui fera réagir et à obtenir la déclaration qui déclenchera les commentaires.
Mais une société traumatisée ne devrait jamais devenir un décor pour la recherche du « buzz ».
Kenscoff devrait donc aussi pousser la presse à regarder ses propres pratiques. Le respect des victimes n’est pas un luxe réservé aux grands médias internationaux. Il devrait être une règle élémentaire du journalisme haïtien.
Il existe cependant une autre piste, beaucoup plus sensible : la crise de confiance envers certains professionnels des médias.
Dans certaines communautés, des journalistes sont accusés de ne pas être réellement indépendants. D’autres sont soupçonnés d’avoir des proximités politiques. Certains sont accusés, parfois sans preuves, d’entretenir des relations avec des acteurs armés. D’autres sont soupçonnés de travailler pour plusieurs intérêts à la fois.
Il faut être extrêmement prudent ici.
Une accusation n’est pas une preuve. Une rumeur n’est pas une enquête. Une publication sur Facebook n’est pas un document judiciaire. Une hostilité manifestée par un groupe de personnes ne permet pas d’établir la culpabilité d’un professionnel.
Mais faut-il pour autant interdire toute question ?
Non.
Si des accusations circulent, le travail journalistique consiste précisément à déterminer ce qui relève du fantasme, de la manipulation, du règlement de comptes ou de faits susceptibles d’être vérifiés. Existe-t-il des plaintes ? Des enquêtes officielles ? Des témoignages concordants ? Des documents ? Des décisions de justice ? Des sanctions professionnelles ? Des éléments suffisamment sérieux pour confirmer ou réfuter ces allégations ?
La profession doit pouvoir répondre à ces questions sans considérer automatiquement qu’elles constituent une attaque contre la liberté de la presse.
La liberté de la presse protège le journaliste contre la censure et l’intimidation. Elle ne lui confère pas une immunité morale ou professionnelle.
Cette distinction est fondamentale.
Car il faut également poser une question que nous évitons trop souvent : qui est journaliste en Haïti aujourd’hui ?
Un téléphone portable, une page Facebook et quelques milliers d’abonnés suffisent désormais à se présenter comme journaliste. Certains filment des événements en direct, recueillent des témoignages et publient des informations. D’autres utilisent leur plateforme pour défendre ouvertement une personnalité politique, une organisation ou une cause.
Tous ont le droit de s’exprimer.
Mais tous ne font pas nécessairement du journalisme.
Un journaliste professionnel n’est pas simplement quelqu’un qui possède une caméra ou un micro. Le journalisme suppose des méthodes : vérifier, recouper, contextualiser, distinguer le fait de l’opinion, protéger les sources, corriger les erreurs et rendre compte avec indépendance.
Lorsque ces distinctions disparaissent, le public finit par mettre tout le monde dans le même sac.
Un militant politique qui se présente comme journaliste peut contribuer à discréditer un journaliste indépendant. Un créateur de contenu qui diffuse une rumeur peut contribuer à fragiliser la crédibilité d’une rédaction sérieuse. Un professionnel qui utilise son statut pour défendre des intérêts particuliers peut alimenter la suspicion à l’égard de toute la profession.
La presse ne peut donc pas se contenter de demander au public de respecter le titre de journaliste. Elle doit aussi s’interroger sur les conditions dans lesquelles ce titre est revendiqué et utilisé.
Une autre question mérite d’être posée à Kenscoff : la population craint-elle que les informations transmises aux médias puissent aggraver sa situation ?
Dans une zone soumise à la menace de groupes armés, donner le nom d’une personne, montrer son visage, révéler la localisation d’une famille ou diffuser un témoignage peut avoir des conséquences imprévisibles. Un journaliste peut penser qu’il publie une information importante. Un habitant peut, lui, penser qu’il vient de fournir aux hommes armés les éléments nécessaires pour le retrouver.
Cette peur doit être entendue.
Le devoir d’informer n’est pas un permis de mettre des vies en danger.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut se taire sur les crimes. Ce serait donner aux criminels le pouvoir de décider ce que la société a le droit de savoir. Cela signifie simplement que le journaliste doit mesurer les conséquences de ce qu’il publie.
Informer, ce n’est pas tout publier.
Il faut aussi regarder la responsabilité de l’État. Car derrière la méfiance envers les journalistes se cache peut-être une colère beaucoup plus vaste.
Une population massacrée attend de l’État qu’il la protège. Elle attend des forces de sécurité qu’elles empêchent les attaques. Elle attend de la justice qu’elle identifie les responsables. Elle attend des autorités qu’elles donnent des réponses.
Lorsque ces réponses ne viennent pas, la colère cherche des responsables visibles.
Or le journaliste est visible.
Il arrive avec une caméra. Il pose des questions. Il demande qui a fait quoi. Il interroge les autorités. Il demande aux familles de raconter ce qu’elles ont vécu.
Il est là, alors que l’État peut sembler absent.
Cette situation produit un paradoxe terrible : le journaliste peut devenir le visage visible d’un système dont il est pourtant l’un des rares à dénoncer les défaillances.
Il n’est pas responsable du massacre. Il n’est pas responsable de l’absence de sécurité. Il n’est pas responsable de l’impunité. Mais il peut devenir le réceptacle d’une colère qui lui est étrangère.
C’est là que se trouve peut-être l’une des clés de cette affaire.
La violence contre les journalistes ne traduit pas nécessairement uniquement une hostilité à la presse. Elle peut aussi révéler une crise de confiance généralisée : défiance envers les autorités, envers les institutions, envers les élites, envers les médias et parfois envers tous ceux qui arrivent après une catastrophe pour expliquer ce qui vient de se produire.
Mais cette crise de confiance ne doit pas être transformée en condamnation collective.
Il serait profondément injuste de dire que « Kenscoff » est hostile aux journalistes. Une communauté traumatisée n’est jamais un bloc homogène. Certains habitants peuvent vouloir parler. D’autres peuvent refuser les caméras. Certains peuvent considérer les journalistes comme des alliés. D’autres peuvent leur être hostiles.
La prudence impose donc de parler d’incidents précis, de personnes identifiées et de faits établis.
C’est également une question de responsabilité éditoriale.
La presse doit défendre les journalistes agressés. Elle doit exiger que les violences soient enquêtées et que leurs auteurs répondent de leurs actes. Elle doit refuser que la violence devienne un moyen de faire taire une question gênante.
Mais elle doit également accepter de se regarder dans le miroir.
Avons-nous suffisamment formé nos journalistes ? Vérifions-nous suffisamment nos informations ? Corrigeons-nous nos erreurs ? Respectons-nous toujours les victimes ? Maintenons-nous une distance suffisante avec les acteurs politiques ? Nos journalistes sont-ils réellement indépendants des intérêts économiques qui financent leurs médias ? Où commence le journalisme et où finit le militantisme ? Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans la dégradation de nos standards professionnels ?
Ce sont des questions difficiles. Mais une profession qui refuse de les poser à elle-même aura beaucoup de mal à convaincre la société de lui faire confiance.
Il faut sortir d’une conception infantile de la liberté de la presse selon laquelle tout journaliste serait nécessairement irréprochable et toute critique contre lui constituerait une attaque contre la démocratie.
Non.
La liberté de la presse est précisément assez forte pour supporter la critique.
Un journaliste peut être agressé injustement et avoir malgré tout des pratiques professionnelles discutables. Une population peut être traumatisée et commettre une agression injustifiable. Une accusation peut être grave et être pourtant fausse. Un soupçon peut être légitime sans constituer une preuve.
Le rôle du journalisme est de faire la différence.
C’est pourquoi Kenscoff ne devrait pas seulement donner lieu à des communiqués de condamnation. Il devrait donner lieu à une véritable enquête sur le rapport entre les communautés victimes de violences et les médias qui viennent raconter ces violences.
Il faudrait écouter les journalistes. Mais aussi les habitants. Les victimes. Les familles. Les autorités. Les responsables des médias. Les organisations professionnelles. Les défenseurs de la liberté de la presse.
Il faudrait vérifier les faits et documenter les accusations. Il faudrait surtout résister à la tentation de produire immédiatement un récit confortable.
Car le récit confortable est souvent l’ennemi de la vérité.
Dire simplement que « la population attaque les journalistes » ne suffit pas. Dire que « les journalistes exploitent la douleur de la population » ne suffit pas davantage. Dans les deux cas, on remplace l’enquête par une conclusion.
Or, ce dont Haïti a besoin, c’est précisément du contraire.
Elle a besoin d’un journalisme capable de regarder le pouvoir dans les yeux, mais aussi de regarder la société dans les yeux. D’un journalisme qui protège ses membres lorsqu’ils sont agressés, mais qui ne protège pas leurs éventuelles fautes. D’un journalisme qui défend son indépendance, mais qui accepte d’être questionné sur cette indépendance.
La presse ne peut pas demander à la population de lui faire confiance par décret. La confiance se mérite.
Elle se mérite par la rigueur. Par la vérification. Par l’indépendance. Par le respect des victimes. Par la transparence. Par la capacité à reconnaître une erreur. Par le refus de transformer l’information en propagande ou le reportage en militantisme.
Et surtout, elle se mérite en restant fidèle à une règle élémentaire : les faits avant les accusations, les preuves avant les certitudes et la vérité avant le sensationnel.
Kenscoff nous oblige donc à poser deux exigences qui ne sont pas contradictoires.
La première est non négociable : aucun journaliste ne doit être agressé pour avoir fait son travail. Une société qui tolère la violence contre la presse finit par créer un environnement dans lequel plus personne n’ose enquêter, questionner ou témoigner.
La seconde est tout aussi importante : aucun journaliste ne devrait considérer son statut comme un bouclier contre la critique. Une presse libre doit être capable de s’interroger elle-même, de reconnaître ses faiblesses et de comprendre pourquoi une partie du public peut avoir perdu confiance en elle.
Défendre les journalistes ne signifie donc pas les placer au-dessus de toute critique. Critiquer certaines pratiques journalistiques ne signifie pas justifier les agressions contre les journalistes.
Entre ces deux extrêmes se trouve le véritable espace du journalisme : celui de la rigueur, de la contradiction et de la preuve.
À Kenscoff, la question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi des journalistes ont été agressés après le massacre. Il faut comprendre pourquoi, dans une société meurtrie par la violence, l’insécurité et l’impunité, certains citoyens en viennent à regarder ceux qui portent une caméra comme des suspects plutôt que comme des témoins.
Cette question dérange. Tant mieux.
Le journalisme n’a pas vocation à poser uniquement des questions qui arrangent tout le monde. Il doit aussi poser celles qui mettent tout le monde mal à l’aise, y compris la profession elle-même.
Car si la presse veut continuer à raconter les tragédies d’Haïti, elle devra répondre à une question essentielle : comment raconter la douleur d’une population qui ne vous fait plus toujours confiance ?
La réponse ne se trouvera ni dans les slogans corporatistes, ni dans les condamnations automatiques, ni dans les accusations lancées à chaud. Elle se trouvera dans l’enquête, dans l’écoute, dans la contradiction et dans les faits.
Kenscoff ne doit donc pas seulement être le lieu où l’on compte les morts. Il devrait aussi être le lieu où l’on commence à mesurer l’ampleur d’une autre tragédie, plus silencieuse mais tout aussi préoccupante : la rupture progressive du lien de confiance entre ceux qui racontent les drames du pays et ceux qui les vivent.
Et cette rupture, si elle n’est pas prise au sérieux, finira par faire une victime supplémentaire : le journalisme lui-même.

