Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mardi 13 octobre 2026 (RHINEWS)- À deux mois des élections annoncées pour le 13 décembre 2026, les autorités haïtiennes ne peuvent toujours pas garantir leur tenue. Cette incertitude engage la responsabilité politique de ceux qui gouvernent et de ceux qui organisent le scrutin. Après l’échéance non respectée du 30 août, la perspective d’un nouveau report pose une question devenue centrale : qu’est-ce qui permettrait de croire qu’un prochain calendrier conduira effectivement au retour d’institutions élues ?
Au 13 octobre, aucune décision formelle de report n’est annoncée dans les éléments disponibles. Il serait donc prématuré de présenter le scrutin de décembre comme officiellement annulé. Les déclarations du secrétaire général du Conseil électoral provisoire, Sanon Démérode, indiquent cependant que cette date ne constitue plus un engagement assuré. Intervenant à l’émission « Écho de l’Actualité », animée par Patrick Eliancy, il a reconnu que les modifications du décret électoral affectaient le calendrier initial.
« Nous avions retenu la date du 13 décembre pour organiser les élections, mais il existait un problème d’applicabilité du décret électoral. Depuis les modifications apportées au décret le 6 octobre, cela a des conséquences sur la date du 13 décembre », a-t-il expliqué.
Le responsable annonce désormais des consultations avec les partis politiques, le gouvernement, l’armée, la police et les autres forces concernées afin de déterminer une nouvelle date possible. La portée politique de cette déclaration est considérable. Une institution qui cherche encore à établir quand les élections pourront se tenir reconnaît implicitement que les hypothèses ayant fondé son précédent calendrier doivent être réexaminées. Elle doit expliquer lesquelles ont échoué, pour quelles raisons et avec quelles conséquences.
Le prolongement de l’inscription des candidats jusqu’au 31 octobre, le report du début de la campagne et la préparation d’un calendrier actualisé accentuent cette incertitude. Ces ajustements peuvent être nécessaires. Ils réduisent néanmoins le temps disponible pour vérifier les dossiers, traiter les contestations, permettre une campagne effective et achever les préparatifs matériels. Chaque modification doit donc être appréciée dans ses effets sur l’ensemble du processus, plutôt que présentée comme une opération administrative isolée.
Si le report devient nécessaire, qui devra l’annoncer ? Le CEP doit assumer publiquement la révision du calendrier dans le cadre de ses compétences et des textes applicables. Le gouvernement doit répondre des conditions de sécurité, des ressources financières et des moyens administratifs relevant de l’exécutif. Les formalités juridiques requises doivent être respectées et clairement exposées. La consultation entre institutions ne saurait aboutir à une décision dont personne ne serait véritablement responsable.
La communauté internationale peut financer, conseiller et contribuer à la sécurisation. Elle exerce également une influence réelle, liée à la dépendance d’Haïti envers l’assistance extérieure. Cette influence ne lui confère pas le droit de décider à la place des institutions nationales. Une échéance électorale haïtienne ne devrait dépendre ni d’un compromis diplomatique opaque ni d’une annonce étrangère précédant les explications dues aux citoyens.
La souveraineté invoquée dans ce débat impose toutefois des obligations aux autorités haïtiennes. Elle exige qu’elles prennent leurs décisions, les motivent et répondent de leur exécution. Un gouvernement qui réclame la maîtrise du calendrier doit démontrer sa capacité à fournir les moyens de le respecter. Le recours à l’aide internationale ne le décharge pas de sa responsabilité première envers la population.
L’insécurité constitue évidemment un obstacle majeur. Des zones soumises à l’emprise de groupes armés ne peuvent être considérées comme disponibles pour une compétition politique libre parce qu’un calendrier les inclut. Un citoyen menacé, déplacé ou empêché de circuler ne bénéficie pas des mêmes possibilités de participation qu’un électeur vivant dans une commune accessible. Un candidat qui ne peut rencontrer la population sans autorisation informelle d’un groupe armé ne mène pas une campagne libre.
Sanon Démérode a raison de distinguer la préparation électorale du rétablissement complet de la sécurité. « Nous ne pouvons pas attendre que la sécurité soit rétablie sur l’ensemble du territoire pour commencer ce travail », a-t-il déclaré. Le CEP doit poursuivre les opérations réalisables, former ses agents, préparer le matériel et organiser ses procédures. Suspendre toute préparation jusqu’à la disparition de la violence reviendrait à rendre les élections dépendantes d’une situation idéale dont personne ne peut annoncer l’avènement.
Mais cette continuité technique ne permet pas de conclure que le scrutin sera possible. Le secrétaire général l’admet lui-même : « La sécurité est une condition sine qua non de l’organisation des élections. » Il faut désormais donner un contenu précis à cette condition. Quels centres peuvent fonctionner ? Quels axes peuvent être empruntés ? Quelles populations restent inaccessibles ? Quels moyens protégeront les électeurs, les candidats et les agents ? Pendant combien de temps cette protection pourra-t-elle être assurée ?
La sécurité électorale commence avant l’ouverture des bureaux et se poursuit après leur fermeture. Elle concerne l’inscription, la campagne, la circulation du matériel, le dépouillement, la transmission des résultats et la protection contre les représailles. Garder des urnes pendant quelques heures ne suffit pas si les citoyens ont été intimidés pendant plusieurs semaines ou craignent d’être punis pour leur participation.
Le déploiement de la Force de répression des gangs doit être évalué à cette aune. Le gouvernement et ses partenaires ne peuvent faire de sa présence une garantie automatique de réussite. Les résultats territoriaux, les effectifs effectivement disponibles, la coordination avec la Police nationale et les Forces armées d’Haïti, ainsi que la capacité de maintenir la protection des communautés doivent déterminer l’évaluation. Une opération annoncée ne vaut pas territoire sécurisé.
L’inscription des électeurs soulève une autre difficulté fondamentale. Les quelque 800 000 personnes enregistrées, selon Sanon Démérode, constituent un résultat qui doit être examiné avec précision. Ce chiffre ne permet pas, à lui seul, de juger si le registre offre une couverture suffisante. Il faut connaître l’objectif poursuivi, la répartition des inscrits, les écarts entre communes et le nombre de citoyens empêchés de participer.
Une progression nationale peut masquer de fortes exclusions territoriales. Si les zones les plus exposées à la violence restent largement absentes du registre, les résultats risquent de refléter autant les possibilités d’accès que les préférences politiques. Les déplacés doivent également pouvoir exercer leurs droits selon des modalités claires. La perte d’un domicile ne peut entraîner, dans les faits, la perte de la citoyenneté électorale.
Les partis ont une responsabilité dans la mobilisation. Ils doivent présenter des propositions, informer leurs sympathisants et contribuer au débat. Mais leur participation ne remplace pas les obligations de l’administration électorale. Avant d’attribuer la faiblesse des inscriptions au désintérêt de la population, il faut établir si les citoyens disposent réellement des documents, des centres, de l’information et des conditions de sécurité nécessaires.
Les modifications tardives du cadre juridique appellent elles aussi des explications. Si un problème d’applicabilité du décret compromettait le calendrier, quand a-t-il été identifié ? Pourquoi sa résolution intervient-elle à quelques semaines du vote ? Quelles opérations doivent être reprises ? Quels délais supplémentaires sont indispensables ? La réponse doit permettre de distinguer les contraintes inévitables des défaillances de préparation.
Les changements touchant aux candidatures controversées aggravent cette exigence de transparence. Une sanction étrangère, une sanction du Conseil de sécurité et une condamnation pénale relèvent de cadres différents. Leur distinction doit être respectée. Elle ne dispense cependant pas les autorités d’expliquer pourquoi certaines conditions ont été supprimées et quelles garanties demeurent contre l’influence de réseaux associés à la violence ou à la corruption.
Le certificat négatif de la DCPJ et les procédures de contestation évoqués par le secrétaire général doivent être appréciés selon leur efficacité réelle. L’existence d’un recours n’assure pas sa portée si les plaignants ne peuvent obtenir les preuves, si les décisions manquent de motivation ou si les délais empêchent un examen sérieux. L’intégrité du scrutin dépend de règles compréhensibles, stables et appliquées avec impartialité.
Il faut également interroger la décision d’associer les élections présidentielle et législatives à une consultation sur les changements constitutionnels. Une réforme de cette nature engage durablement l’organisation du pouvoir. Elle exige que les citoyens connaissent le texte, comprennent ses conséquences et puissent en débattre. Dans un contexte où l’accès à l’information et au territoire est fortement inégal, la capacité de conduire simultanément ces opérations mérite une évaluation publique. Leur éventuelle séparation doit être examinée à partir de sa faisabilité juridique et de ses effets pratiques.
Quelle nouvelle date serait alors crédible ? Les informations disponibles ne permettent pas d’en proposer une avec sérieux. Affirmer aujourd’hui qu’il suffirait de trois ou de six mois ajouterait une estimation politique à d’autres engagements fragiles. Le délai nécessaire doit résulter d’un inventaire des tâches restantes, de leur durée, de leurs dépendances et des moyens effectivement mobilisables.
Le CEP peut estimer le temps requis pour vérifier un registre, former des agents ou distribuer du matériel. Il ne peut garantir seul le rétablissement de l’accès à une commune. Un calendrier réaliste doit articuler ces dimensions et identifier les engagements attendus de chaque institution. Il doit également prévoir le traitement des contentieux, la proclamation des résultats et l’installation des élus. La sortie de transition ne se réalise pas le jour où les citoyens déposent leur bulletin.
Pour inspirer confiance, les autorités doivent commencer par rendre compte des échéances précédentes. Qu’est-ce qui empêchait la tenue du scrutin en août ? Qu’est-ce qui a changé depuis ? Quelles hypothèses rendaient décembre envisageable ? Les fonds promis ont-ils été disponibles ? Les tâches prévues ont-elles été exécutées ? Sans ce bilan, la publication d’un nouveau calendrier risque de reproduire les mêmes erreurs sous de nouvelles dates.
L’indépendance du CEP se mesurera notamment à sa capacité de publier ce diagnostic, y compris lorsqu’il met en cause les performances gouvernementales. Elle exige des décisions motivées, des données accessibles et une communication qui reconnaisse les limites de la préparation. La confiance se reconstruit lorsque les engagements deviennent vérifiables et que les retards donnent lieu à des explications précises.
Tout report devrait donc s’accompagner d’un cadre public de sortie de transition. Celui-ci doit fixer les opérations à accomplir, les financements disponibles, les responsabilités et les étapes de contrôle. La publication régulière de l’avancement permettrait aux citoyens de constater si le temps supplémentaire sert effectivement à préparer les élections. Les dépenses engagées et les résultats sécuritaires doivent pouvoir être examinés.
Cette exigence est politique autant qu’administrative. La prolongation du provisoire maintient entre les mains d’autorités non élues le contrôle des fonctions, des ressources et des décisions publiques. Même lorsqu’elle résulte de difficultés réelles, elle crée des intérêts favorables au statu quo. Il n’est pas nécessaire de prêter une intention frauduleuse à chaque responsable pour reconnaître ce risque et mettre en place les garanties permettant de le contenir.
Changer une équipe de transition ne suffit pas davantage à rétablir la démocratie. Une recomposition peut devenir nécessaire face à une défaillance démontrée, mais elle doit être jugée sur sa capacité à conduire au transfert du pouvoir. Le remplacement des personnes sans modification des obligations, des moyens et des mécanismes de contrôle peut prolonger le même système d’incertitude.
Haïti ne gagnerait rien à maintenir une date devenue irréalisable au prix d’un scrutin sous contrainte ou d’une exclusion massive. Elle ne peut davantage accepter que chaque difficulté ouvre une nouvelle période de gouvernement sans échéance effective. Le droit de choisir ses dirigeants exige des garanties qui doivent être construites et des autorités tenues de les fournir.
Si le 13 décembre ne peut être respecté, le CEP et le gouvernement doivent l’expliquer, en assumer les responsabilités respectives et présenter les conditions concrètes du prochain rendez-vous. Le temps supplémentaire doit servir à rendre le vote possible, puis à installer les institutions issues de ce vote. Toute prolongation dépourvue d’objectifs mesurables et d’une perspective de transfert du pouvoir laisse les citoyens dans l’attente et les gouvernants dans leurs fonctions. Après tant d’échéances incertaines, la transition doit être tenue de préparer sa propre fin.

