Haïti : plusieurs armées, un seul champ de ruines — le paradoxe d’une lutte anti-terroriste sans État…

Militaires etrangers...

Alors que le Conseil de sécurité vient d’adopter la résolution 2793, autorisant la création d’une Force de Suppression des Gangs (FSG) sous mandat international, une question cruciale se pose : quel avenir pour les mercenaires de la société Vectus Global, déployés depuis mars 2025 en Haïti dans le cadre d’un contrat aussi opaque que controversé ?

PORT-AU-PRINCE, mercredi 8 octobre 2025 (RHINEWS)- Lorsque les institutions s’écroulent sous la violence, les gouvernements se tournent parfois vers des solutions extrêmes. En Haïti, où les gangs contrôlent 90 % de Port-au-Prince et ont causé plus de 5 600 morts en 2024, le gouvernement intérimaire a choisi de recourir à une armée privée. Le contrat signé avec Vectus Global, firme d’Erik Prince, marque une étape majeure dans la privatisation de la guerre. L’entreprise, déjà tristement célèbre pour les bavures de Blackwater en Irak, est désormais engagée dans la traque des gangs haïtiens.

Depuis leur arrivée, environ 200 mercenaires étrangers, venus des États-Unis, d’Europe et du Salvador, participeraient à des opérations conjointes avec la Police nationale d’Haïti (PNH). Ils agiraient comme formateurs, opérateurs de drones et conseillers tactiques. Erik Prince affirmait en août à Reuters que son objectif serait de rendre possible un trajet entre Port-au-Prince et Cap-Haïtien « sans être arrêté par des gangs ». Un objectif encore lointain, alors que les groupes armés continuent de gagner du terrain jusque dans les départements du Nord et de l’Artibonite.

Le contrat entre Haïti et Vectus Global, d’une durée d’un an, reste enveloppé de secret. Mais selon plusieurs sources, un accord parallèle non confirmé aurait été conclu, confiant à la firme la restructuration des douanes et de l’immigration pour dix ans. En contrepartie, la société toucherait 20 % de commission sur l’augmentation des recettes douanières les trois premières années, puis 15 % par la suite, ainsi qu’une redevance fixe de 3 % sur les importations. Un schéma inédit qui confère à une entreprise privée des fonctions régaliennes au cœur même de l’État.

Mais la donne a changé depuis la création de la Force de Suppression des Gangs (FSG). Adoptée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations unies, la résolution 2793 (2025)transforme la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en une force internationale robuste de 5 550 personnels, dont 5 500 militaires et policiers. Cette FSG est mandatée pour « neutraliser, isoler et dissuader les gangs », « protéger les infrastructures essentielles » et « appuyer les capacités opérationnelles » de la PNH et des Forces armées d’Haïti.

Le texte, adopté à la 10009e séance du Conseil, confie également à la FSG la mission de faciliter la tenue d’élections libres, de lutter contre le trafic d’armes et d’assurer la protection des civils, en particulier des enfants et des victimes de violences sexuelles. Elle opère sous supervision du Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (BANUH), chargé de fournir la logistique, les transports, le carburant, les rations et le soutien médical nécessaires au déploiement. C’est, selon le Conseil, la réponse « la plus structurée » jamais mise en place pour restaurer la sécurité dans le pays.

Cependant, la présence parallèle de mercenaires privés sur le même théâtre d’opérations soulève des questions de compatibilité et de légalité. Alors que la FSG agit sous mandat onusien et rend des comptes au Conseil de sécurité, Vectus Global n’est responsable devant aucune autorité publique. Ses activités échappent à la supervision judiciaire et diplomatique, créant une coexistence illisible entre acteurs officiels et privés. Ce chevauchement risque d’entraîner des incidents graves et d’amoindrir la crédibilité de la mission internationale.

Les risques de confusion et de commandement sont réels : qui donne les ordres sur le terrain ? Comment éviter les interférences entre les troupes de la FSG, la PNH, les Forces armées et les mercenaires de Prince ? Sans coordination institutionnelle, le désordre stratégique pourrait bénéficier aux gangs, qui exploiteraient ces divisions pour se repositionner. Déjà, des analystes haïtiens évoquent la possibilité de zones d’opérations concurrentes, voire de frictions diplomatiques entre contingents étrangers.

L’autre inquiétude majeure concerne la souveraineté nationale. L’ONU insiste dans sa résolution sur le fait qu’il revient « au gouvernement haïtien d’assurer au premier chef la sécurité et la stabilité ». Mais dans les faits, Haïti semble avoir délégué son autorité à la fois à une mission internationale et à une société militaire privée. Une situation où la sécurité devient un produit d’importation, sans contrôle parlementaire ni reddition de comptes publique. Cette double dépendance affaiblit la légitimité du pouvoir haïtien déjà fragilisé.

Les ONG de défense des droits humains se sont élevées contre cette dérive. Le Business and Human Rights Resource Centre a mis en garde contre « la privatisation des fonctions étatiques » en Haïti, évoquant un risque de violation systématique des droits fondamentaux. L’organisation souligne que les sociétés militaires privées ne sont soumises à aucune norme contraignante internationale. Le précédent de Blackwater en Irak reste dans les mémoires : 17 civils massacrés à Bagdad en 2007, quatre mercenaires condamnés, puis graciés en 2020 par Donald Trump.

La crise haïtienne devient ainsi un laboratoire mondial des limites du maintien de la paix et de la privatisation sécuritaire. Chaque initiative étrangère — MINUSTAH, MMAS, FSG, Vectus Global — prétend « restaurer la stabilité », mais sans jamais s’attaquer à la racine du mal : l’effondrement institutionnel et l’absence d’État de droit. Pendant ce temps, les gangs unifiés sous la coalition « Viv Ansanm » continuent de régner sur les routes, les ports et les quartiers de la capitale, imposant leur loi à une population livrée à elle-même.

Pour de nombreux observateurs, l’avenir des mercenaires d’Erik Prince en Haïti dépendra du succès de la FSG. Si celle-ci parvient à s’imposer, à trouver ses financements et à coordonner son action avec la PNH, le recours à des armées privées deviendra obsolète. Mais en cas d’échec, le gouvernement haïtien pourrait retomber dans le piège d’une sécurité sous-traitée, opaque et mercantile. Entre guerre privatisée et paix internationalisée, Haïti risque de rester prisonnière d’une dépendance sécuritaire permanente, sans jamais redevenir maître de son destin.