Haïti ne peut plus être dirigée par des analphabètes du numérique au XXIe siècle…

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Haïti et l’IA: neuvième partie

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, vendredi 17 juillet 2026 )RHINEWS)– Si la première urgence consiste à rétablir la sécurité, il serait dangereux de réduire la crise haïtienne à la seule question des gangs. Une telle lecture, bien qu’elle corresponde à la réalité quotidienne de millions de citoyens, risque de masquer une faiblesse plus profonde : la fragilité structurelle de l’État et l’absence, depuis des décennies, d’une vision stratégique capable de préparer le pays aux grandes mutations du monde contemporain.

Les groupes armés n’ont pas créé le vide institutionnel. Ils s’y sont engouffrés. Ils ont prospéré dans un environnement marqué par l’affaiblissement progressif de l’autorité publique, la corruption, l’impunité, la pauvreté extrême, le chômage massif des jeunes, l’effondrement des services publics et l’instrumentalisation de la violence à des fins politiques. Les gangs sont donc autant une conséquence qu’une cause de la crise actuelle.

Cette distinction est essentielle. Si l’on confond les symptômes avec les causes, les réponses resteront incomplètes. Neutraliser les groupes criminels est indispensable, mais cela ne suffira pas à empêcher leur reconstitution si les mécanismes qui ont permis leur émergence demeurent inchangés.

L’histoire contemporaine montre qu’aucune organisation criminelle n’est invincible lorsqu’un État dispose d’institutions solides, d’une justice indépendante, de services de renseignement efficaces, de forces de sécurité professionnelles et d’une volonté politique constante. Plusieurs pays ont affronté des organisations criminelles dont les capacités militaires, financières et logistiques dépassaient largement celles des gangs haïtiens. La Colombie a dû faire face aux cartels de la drogue et aux guérillas armées. L’Italie a mené une lutte de plusieurs décennies contre les organisations mafieuses. D’autres États ont affronté des mouvements terroristes ou des réseaux criminels transnationaux. Aucune de ces batailles n’a été simple, mais elles démontrent qu’un État déterminé peut reprendre progressivement le contrôle de son territoire.

Le véritable défi haïtien réside donc moins dans la puissance intrinsèque des groupes armés que dans la faiblesse persistante des institutions censées protéger la République. Cette faiblesse n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix politiques, d’occasions manquées, d’une gouvernance souvent improvisée et d’une incapacité chronique à construire des institutions capables de survivre aux alternances de pouvoir.

Or, pendant que le pays lutte pour retrouver un minimum de stabilité, le reste du monde est engagé dans une compétition d’une nature totalement différente. Les États ne se disputent plus uniquement des territoires ou des ressources naturelles. Ils se livrent désormais une bataille pour le contrôle des technologies, des données, des infrastructures numériques, des semi-conducteurs, des réseaux de communication, des capacités d’innovation et de l’intelligence artificielle.

Cette transformation marque l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire économique mondiale.

Pendant près de deux siècles, la richesse des nations reposait principalement sur leurs ressources naturelles, leur puissance industrielle ou leur capacité militaire. Désormais, la connaissance, les données et la maîtrise des technologies avancées deviennent des facteurs déterminants de puissance. Les entreprises les plus valorisées au monde ne sont plus nécessairement celles qui possèdent les plus grandes usines, mais celles qui développent les meilleures technologies, les algorithmes les plus performants ou les infrastructures numériques les plus sophistiquées.

L’intelligence artificielle occupe désormais une place centrale dans cette transformation. Elle ne constitue pas une simple innovation destinée à faciliter certaines tâches administratives. Elle est en train de modifier profondément la manière dont les économies produisent, innovent, échangent, enseignent, soignent, administrent et assurent leur sécurité.

Cette révolution est comparable, par son ampleur, à l’arrivée de l’électricité ou de l’Internet. Ceux qui en maîtriseront les usages bénéficieront d’un avantage compétitif durable. Ceux qui l’ignoreront risquent de devenir encore plus dépendants des technologies produites ailleurs.

Haïti ne peut se permettre de regarder cette révolution comme un simple spectateur.

L’intelligence artificielle ne remplacera pas la volonté politique. Elle ne supprimera pas la corruption par miracle. Elle ne reconstruira pas à elle seule les institutions. En revanche, utilisée avec intelligence, transparence et responsabilité, elle peut considérablement renforcer les capacités de l’État.

Dans le domaine de la sécurité, elle permet déjà d’améliorer l’analyse des renseignements, de détecter des schémas criminels, d’identifier des flux financiers suspects, d’optimiser le déploiement des forces de l’ordre et de renforcer la surveillance des frontières. Dans plusieurs pays, les outils d’analyse prédictive contribuent à mieux anticiper certaines formes de criminalité et à orienter plus efficacement les ressources disponibles.

En matière de finances publiques, les systèmes fondés sur l’intelligence artificielle facilitent la détection des fraudes fiscales, l’identification des dépenses anormales, le contrôle des marchés publics et l’amélioration du recouvrement des recettes. Dans un pays où les ressources publiques sont limitées et où chaque gourde gaspillée représente une école, un centre de santé ou une route qui ne sera jamais construit, ces outils pourraient devenir de puissants instruments de bonne gouvernance.

L’agriculture, souvent négligée dans les politiques publiques, pourrait également bénéficier de cette révolution. Grâce à l’analyse des données climatiques, à l’imagerie satellitaire et aux systèmes d’aide à la décision, il devient possible d’optimiser les périodes de semis, de mieux gérer les ressources en eau, de prévoir certaines maladies des cultures et d’améliorer les rendements agricoles. Dans un contexte marqué par les effets du changement climatique et l’insécurité alimentaire, ces innovations pourraient contribuer à renforcer la souveraineté alimentaire du pays.

Le système de santé représente un autre domaine où les technologies numériques ouvrent des perspectives considérables. L’intelligence artificielle peut faciliter le diagnostic de certaines pathologies, améliorer la gestion des dossiers médicaux, optimiser la distribution des médicaments et renforcer la surveillance épidémiologique. Pour un pays confronté à des ressources médicales limitées et à de fortes inégalités d’accès aux soins, ces outils constituent des opportunités qu’il serait irresponsable d’ignorer.

La justice elle-même pourrait gagner en efficacité grâce à la numérisation des procédures, à l’archivage électronique des décisions, à la gestion intelligente des calendriers judiciaires et à l’amélioration de l’accès aux informations juridiques. Une justice plus rapide, plus transparente et mieux organisée renforcerait la confiance des citoyens dans les institutions.

Mais c’est probablement dans le domaine de l’éducation que la révolution numérique produira les effets les plus durables. Les systèmes éducatifs du monde entier évoluent rapidement pour intégrer la programmation, la science des données, la robotique, la cybersécurité et l’intelligence artificielle dès les premières années de formation. Les métiers de demain exigeront des compétences radicalement différentes de celles qui dominaient encore il y a vingt ans.

Si Haïti continue de former ses jeunes exclusivement pour les emplois d’hier, elle les condamnera à être exclus des économies de demain.

C’est pourquoi la véritable reconstruction nationale ne pourra pas se limiter aux infrastructures physiques. Elle devra être aussi intellectuelle, scientifique et technologique. Reconstruire des routes est indispensable. Reconstruire les capacités de réflexion, d’innovation et de création de richesse l’est tout autant.

Cette exigence impose une rupture avec une culture politique qui a trop souvent privilégié la gestion de l’urgence au détriment de la planification stratégique. Gouverner un État moderne suppose désormais de s’appuyer sur des données fiables, des indicateurs mesurables, des évaluations permanentes et une capacité d’anticipation. L’époque où les décisions publiques pouvaient être prises uniquement sur la base de rapports de force politiques ou d’intuitions personnelles touche progressivement à sa fin.

Le dirigeant du XXI siècle n’est plus seulement un arbitre politique. Il doit devenir un stratège capable de comprendre les interactions entre économie, science, technologie, environnement, sécurité, démographie et géopolitique. Il doit être entouré d’experts, écouter la recherche, dialoguer avec les universités, soutenir l’innovation et accepter que les politiques publiques soient évaluées à partir de résultats mesurables plutôt que de slogans.

Pour Haïti, cette mutation n’est pas un luxe réservé aux grandes puissances. Elle constitue une condition de survie. Un petit État ne peut compenser la faiblesse de ses ressources financières que par l’intelligence de ses institutions, la qualité de son capital humain et sa capacité à innover. Les pays qui disposent de peu de ressources naturelles mais investissent massivement dans l’éducation, la recherche et les technologies démontrent chaque année que la prospérité ne dépend pas uniquement de la taille d’un territoire ou de l’abondance de ses richesses naturelles.

La question n’est donc plus de savoir si Haïti doit entrer dans la révolution numérique. Cette révolution est déjà en marche et transformera le monde avec ou sans nous. La seule interrogation qui demeure est infiniment plus décisive : voulons-nous participer à cette transformation comme des acteurs capables d’innover, ou accepterons-nous d’en subir les conséquences comme de simples consommateurs de technologies conçues par d’autres ?

Car une nation qui dépend des autres pour son alimentation est vulnérable. Une nation qui dépend des autres pour sa sécurité l’est davantage encore. Mais une nation qui dépend entièrement des autres pour produire, comprendre et maîtriser les technologies qui organiseront l’économie mondiale de demain risque de perdre progressivement une part essentielle de sa souveraineté.