Haïti et la Force de suppression des gangs : entre espoir et désillusions…

Des militaires etrangers...

Éditorial

Par Francklyn B. Geffrard,

Au moment où les foyers terroristes redoublent d’agitation et prétendent incarner une révolution qui n’est qu’un projet de coup d’État, le Conseil de sécurité adopte une résolution créant une Force de suppression des gangs. Pour Haïti, ce texte est à la fois une lueur d’espoir et une inquiétude : espoir de voir l’impunité brisée, inquiétude de revivre les mirages des interventions étrangères. La bataille qui s’ouvre est autant militaire que politique et symbolique…

PORT-AU-PRINCE, jeudi 2 octobre 2025 (RHINEWS) – L’adoption par le Conseil de sécurité des Nations Unies de la résolution 2793, créant une Force de suppression des gangs (GSF) et un Bureau d’appui de l’ONU en Haïti, a été saluée comme une étape majeure dans la lutte contre l’insécurité. Les États-Unis, coauteurs du texte avec le Panama, ont parlé d’un signal clair envoyé aux criminels. « L’ère de l’impunité pour ceux qui cherchent à déstabiliser Haïti est révolue », a déclaré la représentation américaine à Port-au-Prince, insistant sur la nécessité d’un déploiement rapide. Le président du Conseil présidentiel de transition, Laurent Saint-Cyr, a évoqué, pour sa part, un « tournant décisif » alors que, selon ses mots, « Haïti est un pays en guerre, des quartiers entiers disparaissent ».

La résolution a été adoptée par 12 voix pour et trois abstentions, celles de la Russie, de la Chine et du Pakistan. Elle prévoit l’envoi de 5 550 personnels en uniforme et 50 civils pour une durée initiale de douze mois. Contrairement à la Mission multinationale de sécurité (MSS), la GSF bénéficiera d’un mandat robuste sous le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, lui permettant d’opérer seule ou conjointement avec la Police nationale d’Haïti. Le mandat inclut des arrestations ciblées, la protection d’infrastructures stratégiques et la lutte contre le trafic d’armes, considéré comme un facteur central de la crise. Washington présente ce vote comme une victoire diplomatique et une avancée décisive vers la stabilisation du pays.

Cette résolution intervient à un moment où les foyers terroristes s’agitent plus que jamais, annonçant une prétendue révolution dont le véritable objectif est d’opérer un coup d’État en exploitant la misère, le désespoir et la colère de leurs propres victimes. Les gangs et leurs alliés cherchent à transformer la détresse populaire en carburant pour leur projet de prise de pouvoir, se drapant dans les symboles de la résistance alors qu’ils ne sont que les bourreaux d’un peuple pris en otage. Le vote du Conseil de sécurité doit donc être lu aussi comme une réponse directe à cette stratégie cynique qui instrumentalise la souffrance collective pour légitimer la violence et miner encore davantage l’État haïtien.

Pour autant, les faiblesses de la nouvelle mission sont déjà visibles. Comme l’a rappelé l’ambassadeur russe Vassily Nebenzia, le financement repose sur des contributions volontaires, sans mécanisme contraignant. « Si les fonds promis n’ont pas été fournis pour la MSS, quelles garanties avons-nous que ce sera différent avec cette nouvelle mission ? », a-t-il lancé. La Chine, par la voix de Fu Cong, a évoqué des « inquiétudes profondes » quant au fonctionnement et à l’efficacité de cette force. Le Pakistan a exprimé ses réserves sur les mécanismes financiers et opérationnels. Ces doutes ne sont pas abstraits. La MSS, approuvée en 2023 et dirigée par le Kenya, devait déployer 2 500 hommes mais n’a pu en mobiliser qu’un millier faute de moyens. Le président kényan William Ruto et son homologue dominicain Luis Abinader avaient, dès le mois de mai dernier, dénoncé un sous-financement qui paralysait la mission.

L’interrogation centrale porte désormais sur la capacité réelle de la GSF à neutraliser non seulement les chefs de gangs mais aussi leurs alliés et leurs sponsors. Le mandat onusien inclut des arrestations ciblées, ce qui ouvre la possibilité d’agir contre les réseaux de financement et de soutien politique qui alimentent la violence. Des sanctions ont déjà été imposées par le Canada, les États-Unis et les Nations Unies contre plusieurs personnalités haïtiennes accusées d’entretenir des liens avec les groupes armés. Mais jusqu’ici, ces sanctions n’ont guère débouché sur des poursuites judiciaires effectives. La question demeure : la GSF aura-t-elle la liberté et la volonté de traduire ces individus en justice ou se limitera-t-elle à affronter les exécutants armés, sans remonter aux véritables centres de décision ?

Cette interrogation conduit à un autre dilemme : celui de la souveraineté nationale. En disposant de pouvoirs étendus, la GSF peut intervenir seule sur le territoire haïtien, sans autorisation préalable des autorités locales. Ce degré d’autonomie suscite la crainte d’une mise sous tutelle du pays. Haïti, déjà affaibli, risque de voir ses institutions marginalisées au profit d’une structure internationale. Le danger est réel : si la force est perçue comme une armée d’occupation plutôt que comme un partenaire, elle pourrait perdre sa légitimité aux yeux de la population et renforcer le sentiment d’abandon de l’État.

Pour que cette mission réussisse là où la MSS a échoué, plusieurs conditions apparaissent incontournables. Les promesses financières doivent être traduites en engagements fermes et pérennes, faute de quoi la mission s’effondrera comme la précédente. La coordination avec la Police nationale doit être réelle et constante, afin de renforcer les institutions locales au lieu de les supplanter. Le contrôle du trafic d’armes doit être assuré avec rigueur, car sans endiguer ce flux, aucune victoire durable n’est envisageable. La lutte contre l’impunité doit concerner aussi bien les criminels armés que leurs commanditaires économiques et politiques. Enfin, la mission doit s’inscrire dans une stratégie globale alliant sécurité, gouvernance, justice et développement, faute de quoi elle restera un outil ponctuel et inefficace.

La grande question est donc de savoir si l’on peut croire que les jours des gangs sont comptés. Les plus optimistes soulignent que cette fois, le mandat est clair et plus robuste. La résolution marque une volonté internationale de mettre fin à l’impunité et de soutenir la population haïtienne. Mais l’expérience de la MSS invite à la prudence. Les mêmes promesses avaient été formulées, et la déception avait rapidement pris le dessus en raison du manque de moyens et de stratégie. Si ces erreurs se répètent, la GSF ne sera qu’une illusion de plus.

Il est possible d’espérer si, et seulement si, la communauté internationale fournit les moyens promis, si la mission agit contre les commanditaires autant que contre les exécutants, et si les autorités haïtiennes assument leur rôle en renforçant l’État et en préparant le terrain à une gouvernance plus stable. Mais sans volonté politique ferme et sans courage de s’attaquer aux racines du chaos – corruption, complicité politique et effondrement institutionnel –, aucune force étrangère, aussi puissante soit-elle, ne pourra stabiliser durablement le pays.

L’espoir est permis mais doit rester prudent. La résolution 2793 ne peut être considérée comme une victoire qu’à condition d’être mise en œuvre rapidement, efficacement et avec les garanties nécessaires. À défaut, elle ne sera qu’un mirage de plus dans la longue suite de promesses non tenues qui jalonnent l’histoire récente d’Haïti. La question posée aujourd’hui est simple : cette Force de suppression des gangs marquera-t-elle enfin le début de la fin pour les groupes criminels et leurs protecteurs, ou ne fera-t-elle que prolonger l’interminable cycle de désillusion et de dépendance ?

Cependant, l’histoire d’Haïti enseigne que les interventions étrangères, lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un renforcement de l’État et d’une véritable appropriation nationale, finissent par échouer. La résolution 2793 sera jugée non pas sur ses intentions mais sur ses résultats. La question qui se pose aujourd’hui, et que tout Haïtien est en droit de poser, est simple : s’agit-il enfin du début de la fin pour les gangs et leurs protecteurs, ou seulement du dernier avatar d’une longue série de mirages internationaux qui laissent le pays encore plus fragile qu’avant ?