Par Francklyn B. Geffrard.
PORT-AU-PRINCE, dimanche 30 août 2026 (RHINEWS)– Le massacre de Kenscoff aurait pu être un tournant. Il aurait pu contraindre les autorités haïtiennes, les partenaires internationaux et les organisations régionales à reconnaître que quelque chose ne fonctionne manifestement pas dans la stratégie appliquée depuis plusieurs années en Haïti. Il aurait pu provoquer une remise à plat des méthodes, des responsabilités, des moyens et des résultats. Il aura surtout provoqué, pour l’instant, une nouvelle réunion du Conseil de sécurité des Nations unies, de nouvelles condamnations, de nouveaux appels à accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs et de nouvelles promesses de soutien à Haïti.
Pourtant, la réalité demeure implacable : les gangs continuent de tuer, de kidnapper, de déplacer des populations, de contrôler des axes économiques et d’étendre leur influence. L’attaque de Kenscoff, qui a fait au moins 47 morts et provoqué l’enlèvement de dizaines de personnes, a brutalement rappelé que, malgré les annonces de progrès sécuritaires, les groupes armés conservent une capacité considérable à frapper des populations civiles.
C’est précisément ce contraste qui devrait désormais être au cœur de toute réflexion sérieuse sur la crise haïtienne. Le problème d’Haïti n’est plus l’absence de diagnostic. Le diagnostic est connu. Il est répété dans les communiqués, les rapports, les résolutions du Conseil de sécurité, les conférences internationales, les déclarations diplomatiques et les discours des responsables haïtiens. Les gangs sont puissants. Ils disposent d’armes qui proviennent largement de l’extérieur du pays. Ils disposent de sources de financement. Ils contrôlent des territoires et des corridors économiques. Ils recrutent des enfants. Ils entretiennent des connexions avec des réseaux criminels transnationaux. La police et la justice haïtiennes sont fragilisées. L’État est incapable de garantir partout la sécurité de ses citoyens. La crise humanitaire s’aggrave. Et, sans sécurité, il est extrêmement difficile d’organiser des élections crédibles. Tout cela est désormais établi.
La véritable question est donc différente : pourquoi, malgré cette connaissance collective du problème, les acteurs haïtiens et internationaux ne parviennent-ils toujours pas à produire des résultats à la hauteur de l’urgence ?
La réunion d’urgence du Conseil de sécurité du 28 août a précisément illustré cette contradiction. Les différentes délégations ont pratiquement parlé d’une seule voix sur l’essentiel. Il faut renforcer la Police nationale d’Haïti, accélérer le déploiement de la Force de suppression des gangs, couper les circuits de financement des groupes armés, combattre le trafic d’armes, renforcer la justice, protéger les enfants, restaurer l’autorité de l’État et créer les conditions nécessaires à la tenue des élections. Les États-Unis ont demandé une action internationale coordonnée. La France a appelé à accélérer le déploiement de la force et à renforcer la PNH et les Forces armées d’Haïti. La République dominicaine a insisté sur l’urgence sécuritaire. La Chine a mis en avant les causes structurelles. Les responsables onusiens ont insisté sur les trafics et la gouvernance.
Mais si tout le monde sait ce qu’il faut faire, pourquoi les mêmes recommandations doivent-elles être répétées année après année ?
C’est là que commence le véritable problème. La communauté internationale ne peut pas continuer à demander des résultats tout en acceptant que les instruments qu’elle a elle-même conçus pour aider Haïti restent sous-financés, sous-équipés ou déployés avec des retards incompatibles avec l’urgence. La Force multinationale d’appui à la sécurité avait été présentée comme une réponse importante à l’effondrement sécuritaire. Elle n’a pas produit les résultats espérés. Désormais, une nouvelle architecture internationale est appelée à prendre le relais avec la Force de suppression des gangs. Mais le même problème de capacités, d’effectifs et de financement demeure.
Il y a là une contradiction majeure. On demande à l’État haïtien de reprendre le contrôle de son territoire, alors que les partenaires internationaux reconnaissent eux-mêmes que les institutions nationales ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour le faire. On exige de la Police nationale qu’elle soit la première ligne de défense d’une population terrorisée, tout en sachant qu’elle affronte des groupes armés bénéficiant de ressources considérables, d’armes sophistiquées et de réseaux transnationaux.
Ce paradoxe ne dédouane évidemment pas les autorités haïtiennes de leurs responsabilités. Il les rend au contraire encore plus importantes.
Depuis le 7 février 2026, le Conseil présidentiel de transition n’est plus aux commandes. Son mandat a pris fin et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé assure désormais l’exercice des pouvoirs de l’exécutif. Cette précision n’est pas secondaire. Elle change le cadre de l’analyse de la responsabilité politique. Il ne peut plus être question d’attribuer indistinctement les décisions et les insuffisances de l’exécutif à une institution qui a cessé d’exister. La responsabilité de la conduite actuelle de la politique gouvernementale, de la sécurité, de la coordination des institutions et de la préparation des élections incombe désormais au pouvoir exécutif dirigé par M. Fils-Aimé.
C’est donc à ce gouvernement qu’il faut poser les questions essentielles : quelle est sa stratégie de reconquête du territoire ? Quels sont les résultats mesurables de cette stratégie ? Quelles sont les capacités réelles de la PNH ? Quel est le niveau de coordination entre la police, les forces armées et les autres structures de sécurité ? Pourquoi certaines communautés continuent-elles à alerter pendant des semaines ou des mois avant d’être finalement attaquées ? Comment les renseignements disponibles sont-ils exploités ? Et surtout, quelles mesures sont prises pour empêcher les gangs de reconstituer leurs capacités après chaque opération ?
Le massacre de Kenscoff rend ces questions incontournables. Les populations n’attendent plus seulement des explications après les attaques. Elles veulent savoir pourquoi les avertissements ne permettent pas de prévenir les massacres. Elles veulent comprendre comment des groupes armés peuvent pénétrer dans des communautés, tuer des dizaines de personnes, incendier des maisons et enlever des dizaines d’habitants alors que l’État affirme progresser dans la lutte contre l’insécurité.
C’est ici qu’il faut distinguer une opération ponctuelle d’une véritable reprise de contrôle territorial. Une intervention policière peut repousser un groupe armé d’un secteur. Elle ne signifie pas nécessairement que l’État y a rétabli durablement son autorité. La véritable victoire ne consiste pas seulement à faire reculer les gangs pendant quelques jours. Elle consiste à empêcher leur retour, à rétablir la justice, à rouvrir les écoles, à garantir la circulation des personnes et des marchandises, à protéger les habitants et à permettre à l’administration publique de fonctionner.
Or c’est précisément cette dimension institutionnelle qui demeure fragile.
Carlos Ruiz Massieu l’a reconnu devant le Conseil de sécurité : les gangs haïtiens ne cherchent plus seulement à conquérir des territoires. Ils cherchent à contrôler les systèmes de gouvernance et les activités économiques dont dépendent les communautés et les institutions. Le phénomène dépasse donc largement la question de la criminalité ordinaire. Il s’agit d’une lutte pour le contrôle de l’État, de l’économie et des populations.
« Viv Ansanm » ne doit donc pas être analysé uniquement comme une coalition de groupes armés qui occupent des quartiers. Sa dangerosité réside aussi dans sa capacité à imposer des règles parallèles, à contrôler des routes, à taxer des activités, à perturber l’approvisionnement, à contrôler certains marchés et à créer une économie criminelle capable de financer sa propre expansion.
C’est pourquoi une stratégie limitée à la neutralisation des hommes armés est vouée à l’échec si elle ne s’attaque pas simultanément aux structures qui permettent aux gangs de survivre.
La question des armes est probablement l’une des illustrations les plus criantes de cet échec collectif. Le Conseil de sécurité reconnaît depuis longtemps que les groupes armés haïtiens sont alimentés par des flux d’armes provenant de l’extérieur. Les responsables internationaux parlent régulièrement de l’application de l’embargo, du renforcement des frontières et des contrôles douaniers. Pourtant, les armes continuent d’arriver.
Il faut alors poser une question simple : à quoi sert un embargo si les armes continuent de traverser les frontières ?
Il ne suffit pas de condamner les gangs qui utilisent les armes. Il faut également identifier les producteurs, les trafiquants, les intermédiaires, les financiers, les réseaux logistiques et les facilitateurs qui rendent leur approvisionnement possible. La lutte contre les gangs commence donc aussi en dehors d’Haïti.
Sur ce point, la communauté internationale possède probablement davantage de moyens qu’elle ne le laisse parfois entendre. Les États disposent de capacités de renseignement, de contrôle financier, de surveillance maritime, de contrôle douanier et de coopération policière dont Haïti ne dispose pas seule. Lorsque les responsables onusiens décrivent les connexions entre les réseaux haïtiens et ceux opérant dans les Caraïbes, ils reconnaissent implicitement que la solution ne peut pas être enfermée dans les frontières haïtiennes.
Il faut donc passer du discours sur la coopération régionale à une véritable architecture opérationnelle. Le partage du renseignement ne peut rester une formule diplomatique. Le contrôle des flux financiers ne peut être une recommandation abstraite. La surveillance maritime ne peut être activée uniquement après un nouveau massacre. La lutte contre le trafic d’armes doit produire des arrestations, des saisies, des poursuites et des condamnations.
La même logique vaut pour la justice. Comment prétendre démanteler durablement les gangs si les personnes arrêtées ne peuvent pas être efficacement poursuivies ? Comment espérer affaiblir les organisations criminelles si leurs réseaux financiers demeurent opérationnels ? Comment empêcher la reconstitution des groupes armés si les structures de blanchiment, de corruption et de financement ne sont pas systématiquement démantelées ?
Monica Juma, de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, a précisément insisté sur le renforcement de la chaîne pénale et sur la nécessité de disposer de mécanismes capables de traiter les crimes financiers complexes, la corruption, le blanchiment, le trafic d’armes et les violences sexuelles.
Cette approche est fondamentale. La sécurité sans justice produit une accalmie. La justice sans sécurité est presque impossible à exercer. Et la sécurité comme la justice sans lutte contre les financements criminels permettent aux organisations armées de se reconstituer.
Il faut donc sortir de cette fragmentation. Il existe également une autre contradiction qu’il serait dangereux d’ignorer : celle du rapport entre responsabilité nationale et assistance internationale.
Depuis des années, les partenaires étrangers répètent qu’Haïti doit trouver des solutions haïtiennes à ses problèmes. Le principe est parfaitement défendable. Un pays ne peut pas durablement être gouverné de l’extérieur. Les institutions haïtiennes doivent retrouver leur légitimité et leur capacité d’action.
Mais ce principe ne doit pas devenir une formule permettant à la communauté internationale de se décharger de ses propres responsabilités.
Lorsque des armes entrent en Haïti depuis l’étranger, le problème n’est pas exclusivement haïtien. Lorsque des réseaux criminels utilisent plusieurs territoires caribéens, le problème n’est pas exclusivement haïtien. Lorsque les partenaires internationaux annoncent une force multinationale mais que celle-ci peine à atteindre les capacités prévues, le problème n’est pas exclusivement haïtien.
Inversement, les autorités haïtiennes ne peuvent pas utiliser indéfiniment l’insuffisance de l’aide extérieure comme explication à toutes leurs propres défaillances.
Le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé doit donc être jugé sur ce qu’il fait avec les moyens dont il dispose, mais aussi sur sa capacité à obtenir, coordonner et utiliser efficacement l’appui international. La souveraineté ne signifie pas seulement demander à l’étranger de respecter Haïti. Elle signifie également assumer pleinement la responsabilité de gouverner.
Il y a quelque chose de profondément paradoxal à voir des responsables haïtiens affirmer que le pays progresse, que la sécurité s’améliore et que les élections sont désormais à portée de main, tandis que les populations continuent de vivre sous la menace des groupes armés.
La ministre haïtienne des Affaires étrangères, Reina Forbin, a voulu porter devant le Conseil de sécurité un message d’espoir, affirmant que de « véritables progrès » étaient enregistrés et qu’Haïti était plus proche que jamais depuis plusieurs années de restaurer la sécurité et d’organiser des élections. Cet optimisme mérite d’être entendu. Mais il doit être confronté aux faits.
Le problème n’est pas de nier les éventuels progrès enregistrés par les forces de sécurité. Le problème est de savoir s’ils sont suffisamment profonds et durables pour transformer la vie quotidienne des citoyens.
Une baisse ponctuelle de certains indicateurs de criminalité ne signifie pas nécessairement que l’État a remporté la bataille. La question déterminante est de savoir si les gangs ont perdu durablement leur capacité à se déplacer, à recruter, à financer leurs opérations, à contrôler les routes et à terroriser les populations. Kenscoff fournit malheureusement une réponse inquiétante.
L’autre grande contradiction concerne les élections prévues à partir de décembre 2026. Tout le monde affirme vouloir des élections. Tout le monde sait également qu’une élection crédible exige un minimum de sécurité. Le ministre dominicain des Affaires étrangères, Roberto Álvarez, a résumé cette réalité avec une formule qui devrait être placée au centre du débat : « Ce ne sont pas les élections qui donneront naissance à la sécurité. C’est la sécurité qui permettra la tenue des élections. »
Cette distinction est essentielle. Les élections ne peuvent pas être utilisées comme un substitut à la restauration de l’État. Elles ne peuvent pas être organisées simplement parce qu’un calendrier électoral a été publié. Une élection n’est crédible que si les citoyens peuvent voter librement, si les candidats peuvent faire campagne, si les bureaux de vote peuvent fonctionner, si les agents électoraux peuvent circuler et si les résultats peuvent être protégés.
Le défi est donc immense. Mais il serait tout aussi dangereux de transformer les difficultés sécuritaires en justification permanente du report des élections. Haïti ne peut pas rester indéfiniment dans une transition sans mandat populaire. Le pays a besoin d’institutions légitimes, mais ces institutions ne pourront être légitimes que si le processus électoral est réellement inclusif, transparent, sécurisé et crédible.
C’est pourquoi la sécurité et les élections ne doivent pas être présentées comme deux objectifs concurrents. Elles sont deux composantes d’un même processus de reconstruction de l’État.
Le cas des enfants rend cette urgence encore plus tragique. Vanessa Fraser a rappelé devant le Conseil de sécurité que les mineurs haïtiens sont victimes de meurtres, de mutilations, d’enlèvements, de recrutement forcé, de déplacements et de privation d’éducation. La violence contre les enfants n’est donc pas une conséquence périphérique de la crise. Elle en est l’un des mécanismes fondamentaux.
Un enfant recruté par un gang est souvent le produit d’un environnement où l’État a disparu, où l’école ne fonctionne plus, où la famille a été déplacée, où la pauvreté est extrême et où le groupe armé constitue parfois la seule structure offrant nourriture, argent, protection ou sentiment d’appartenance.
Réduire ce phénomène à une question policière serait une erreur. Il faut protéger les enfants, mais aussi reconstruire l’environnement dans lequel ils vivent. Il faut des écoles, des services sociaux, un accompagnement psychologique, des programmes de réinsertion, des documents d’identité, des perspectives professionnelles et un environnement familial sécurisé. Sinon, la réinsertion ne sera qu’un passage temporaire avant un retour aux mêmes conditions qui ont favorisé le recrutement.
La crise haïtienne démontre ainsi l’échec d’une approche qui sépare artificiellement sécurité, justice, économie, éducation et gouvernance.
Les gangs prospèrent précisément dans les espaces où ces systèmes se sont effondrés. C’est pourquoi la réponse internationale doit elle aussi changer de nature. Il ne suffit plus d’empiler les mécanismes. Il faut établir des objectifs mesurables et des responsabilités précises. Combien d’agents supplémentaires seront effectivement déployés ? Dans quels délais ? Combien de territoires doivent être sécurisés ? Combien de corridors doivent être rouverts ? Combien de réseaux financiers doivent être démantelés ? Combien de trafiquants d’armes doivent être poursuivis ? Quels mécanismes permettront de mesurer les résultats ?
Sans indicateurs précis, l’aide internationale risque de devenir un processus administratif sans obligation de résultat. Et sans obligation de résultat, chaque échec peut être présenté comme une nouvelle étape vers le succès. C’est précisément ce cercle qu’il faut briser.
La communauté internationale ne peut pas se contenter de déclarer qu’elle est « aux côtés d’Haïti ». Les États-Unis ont encore réaffirmé devant le Conseil de sécurité : « Les États-Unis sont avec vous. Nous sommes aux côtés d’Haïti. » Le message est politiquement important. Mais les Haïtiens ont besoin de savoir ce que signifie concrètement cette solidarité.
Être aux côtés d’Haïti doit signifier contribuer effectivement à couper les flux d’armes, poursuivre les trafiquants, renforcer les capacités de la police et de la justice, soutenir le déploiement effectif de la force internationale et accompagner la reconstruction des institutions.
De la même manière, les autorités haïtiennes ne peuvent pas se contenter de dire que le pays est en train de progresser. Elles doivent démontrer ces progrès par des résultats vérifiables.
La tragédie de Kenscoff impose cette exigence de vérité. Elle impose également de dépasser le réflexe consistant à attribuer toute la responsabilité aux gangs. Les gangs sont responsables de leurs crimes. Mais leur puissance est aussi le résultat d’un environnement qui leur permet de prospérer. Il faut donc interroger les défaillances de l’État, les réseaux économiques criminels, la circulation des armes, les failles du système judiciaire, la corruption éventuelle, l’absence de contrôle de certains territoires et les insuffisances de la coopération internationale.
Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve. Il s’agit de rechercher les responsabilités avec suffisamment de sérieux pour comprendre comment un groupe criminel peut devenir une puissance capable de défier l’État.
C’est là que se trouve peut-être la question la plus inconfortable : qui profite de l’incapacité collective à résoudre la crise ?
Car pendant que les populations meurent, que les écoles ferment, que les familles fuient et que l’économie s’effondre, certains réseaux continuent de tirer profit de la situation. Le trafic d’armes rapporte. Le trafic de drogue rapporte. Le contrôle des routes rapporte. Les enlèvements rapportent. Le blanchiment rapporte. L’économie clandestine prospère dans le chaos.
Le chaos n’est donc pas seulement une conséquence de la crise. Pour certains acteurs criminels, il est devenu un modèle économique.
C’est pourquoi la lutte contre « Viv Ansanm » ne peut pas être uniquement une guerre de territoire. Il faut également mener une guerre contre l’économie qui permet à la violence de se reproduire.
Le problème est aussi régional. Les armes, les stupéfiants, les flux financiers et les réseaux de migration clandestine traversent les frontières. La République dominicaine, les Bahamas, les États-Unis, les îles Turques-et-Caïques et d’autres pays de la région sont concernés par les ramifications de ces réseaux. Le Conseil de sécurité l’a lui-même reconnu à travers les interventions appelant à une coopération régionale accrue.
La crise haïtienne est donc devenue une crise caribéenne. Cela implique une responsabilité accrue pour les États de la région. Il ne suffit pas de sécuriser leurs propres frontières. Il faut aussi contribuer au démantèlement des réseaux qui alimentent l’instabilité haïtienne.
Il serait également hypocrite de demander à Haïti de sécuriser ses frontières alors qu’une grande partie des armes qui alimentent les groupes armés ne sont pas produites sur son territoire.
La responsabilité est donc partagée, même si elle n’est pas identique. Haïti porte une responsabilité fondamentale dans la reconstruction de son État. Les pays étrangers portent une responsabilité importante dans la lutte contre les réseaux transnationaux qui alimentent la violence. Les organisations internationales portent une responsabilité dans l’exécution effective des engagements pris. Et les élites économiques et politiques haïtiennes doivent répondre de leurs éventuelles complicités lorsqu’elles sont établies par des enquêtes crédibles et des procédures judiciaires.
Personne ne devrait pouvoir se cacher éternellement derrière la formule de la « crise haïtienne ».
Car derrière cette expression impersonnelle, il y a des décisions, des omissions, des intérêts et des responsabilités.
Après des années de conférences et de résolutions, Haïti n’a plus besoin d’un nouveau diagnostic. Le Conseil de sécurité n’a pas besoin de découvrir une nouvelle fois que les gangs sont dangereux. Les Haïtiens le savent mieux que quiconque. Les habitants de Kenscoff le savent. Les familles déplacées le savent. Les enfants privés d’école le savent. Les victimes de kidnapping le savent. Les femmes victimes de violences sexuelles le savent. Ce que le pays attend désormais, ce sont des résultats.
Le prochain débat sur Haïti ne devrait donc pas seulement porter sur ce que la communauté internationale entend faire. Il devrait porter sur ce qu’elle a effectivement fait. Combien de promesses ont été tenues ? Combien de ressources ont été effectivement mobilisées ? Combien d’armes ont été interceptées ? Combien de réseaux criminels ont été démantelés ? Combien de chefs et de financiers ont été poursuivis ? Combien de territoires ont été durablement repris ? Combien d’enfants ont été sortis des groupes armés ? Combien d’institutions judiciaires fonctionnent réellement ?
Et surtout : pourquoi les mêmes questions doivent-elles encore être posées après plusieurs années d’intervention internationale ?
Haïti n’est pas condamnée à subir éternellement la loi de « Viv Ansanm ». Mais elle le restera aussi longtemps que les groupes armés pourront disposer d’un territoire, d’armes, d’argent, de réseaux et d’un environnement institutionnel suffisamment faible pour leur permettre de se régénérer.
Il faut donc rompre avec le cycle actuel : massacre, condamnation, réunion internationale, promesse, retard, nouvelle offensive des gangs, nouveau massacre. Ce cycle est devenu presque mécanique. Kenscoff doit justement empêcher qu’il se reproduise.
Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé doit désormais démontrer que l’État haïtien peut agir, anticiper, protéger et rendre compte. La communauté internationale doit démontrer que ses engagements ne sont pas de simples déclarations diplomatiques. Les États de la région doivent démontrer qu’ils sont prêts à combattre les réseaux transnationaux qui alimentent la crise. Et la justice doit démontrer qu’elle peut atteindre non seulement les exécutants, mais aussi les réseaux qui financent et organisent la criminalité.
L’enjeu dépasse finalement la seule défaite militaire des gangs. Il s’agit de savoir si l’État haïtien peut redevenir la principale autorité politique, économique, judiciaire et sécuritaire sur son propre territoire.
Si la réponse est oui, alors les élections pourront devenir une étape vers la reconstruction d’un ordre institutionnel légitime. Si la réponse est non, le scrutin risque de devenir une opération électorale dans un pays où une partie de la population demeure privée de la liberté fondamentale de choisir ses dirigeants.
Haïti ne peut plus être condamnée à choisir entre l’insécurité et la dépendance. Elle a besoin d’un État capable d’exercer ses responsabilités, mais aussi de partenaires internationaux capables d’assumer les leurs.
Après les condamnations, les expressions de solidarité et les promesses renouvelées, il reste donc une question beaucoup plus exigeante : qui va enfin transformer les engagements en résultats ?
C’est à cette question que les autorités haïtiennes comme les puissances étrangères devront répondre. Et cette fois, les réponses ne pourront plus être uniquement prononcées dans les salles du Conseil de sécurité. Elles devront être visibles dans les rues de Kenscoff, de Port-au-Prince, de l’Artibonite et de toutes les zones où les citoyens haïtiens attendent encore que l’État fasse simplement ce qu’un État est censé faire : les protéger.

