Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 24 septembre 2026 (RHINEWS)- Depuis plusieurs années, une question revient avec une insistance qui devrait interpeller tout État soucieux de sa souveraineté : Haïti peut-elle encore concevoir sa propre sécurité sans attendre qu’une force étrangère vienne la lui garantir ? La question prend une acuité particulière à l’approche des échéances électorales, alors que la Force de répression des gangs (FRG), appelée Gang Suppression Force dans les documents des Nations unies, est présentée comme un élément important de la restauration de la sécurité et de la mise en œuvre du processus électoral. Six mois après la transition de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS) vers la FRG, l’ONU constatait encore que la composition de la nouvelle force était demeurée inchangée et que son déploiement complet restait considéré comme essentiel à la restauration de la sécurité et à la stabilisation politique.
Le problème n’est évidemment pas l’existence d’une assistance internationale. Personne de raisonnable ne peut soutenir qu’Haïti devrait refuser les moyens, les compétences, le renseignement, les équipements ou le soutien financier de partenaires disposés à contribuer à la lutte contre les groupes armés. Le problème est ailleurs : dans l’esprit de dépendance qui semble progressivement s’installer dans le discours public et dans l’action des dirigeants, au point de donner l’impression que la capacité d’Haïti à reprendre le contrôle de son territoire serait suspendue à une décision prise hors de ses frontières.
Depuis des années, le même scénario se répète. On attend une mission internationale. On attend son financement. On attend ses contingents. On attend son équipement. On attend son déploiement. Puis on attend qu’elle crée les conditions permettant à l’État haïtien de fonctionner. Entre-temps, les populations continuent de vivre avec la violence, les déplacements, les enlèvements, la destruction des services publics et l’effondrement de pans entiers de l’autorité de l’État.
Cette attente permanente mérite d’être interrogée.
Car la question n’est plus seulement de savoir quand la FRG atteindra sa pleine capacité. Elle est de savoir ce que fait Haïti pendant qu’elle attend.
Les Nations unies elles-mêmes ont reconnu les limites de la précédente mission multinationale. Le dispositif dirigé par le Kenya a obtenu certains résultats opérationnels et contribué, avec la Police nationale d’Haïti, à sécuriser des infrastructures stratégiques, mais il a également été confronté à d’importantes contraintes de personnel, de logistique et de matériel. Les autorités kényanes ont elles-mêmes transmis au Conseil de sécurité un rapport consacré à la fin de la MSS et à la transition vers la FRG.
Il faut donc poser la question sans détour : qu’est-ce qui permet de croire que le simple remplacement d’une architecture internationale par une autre suffira à régler un problème qui est devenu structurel ?
La FRG dispose d’un mandat différent et plus robuste. Le Secrétaire général de l’ONU a expliqué en juin 2026 que le Conseil de sécurité avait autorisé une force pouvant compter jusqu’à 5 500 membres, avec pour objectif essentiel de désarmer et de démanteler les gangs. Il appelait également à une coopération effective avec la police haïtienne et à une accélération du déploiement.
Mais une force internationale, aussi importante soit-elle, ne peut pas répondre à toutes les questions que pose l’effondrement de l’État haïtien.
Elle peut combattre. Elle peut appuyer. Elle peut sécuriser. Elle peut reprendre des positions. Elle peut fournir des capacités que les institutions nationales ne possèdent pas encore. Mais qui administrera les territoires une fois les groupes armés repoussés ? Qui reconstruira les commissariats ? Qui restaurera les tribunaux ? Qui garantira la continuité des services publics ? Qui assurera le renseignement criminel ? Qui poursuivra les commanditaires, les financiers, les trafiquants d’armes et les réseaux qui permettent aux organisations criminelles de survivre ?
La réponse ne peut pas être éternellement : « la communauté internationale ».
C’est ici que la question de la dépendance devient une question de souveraineté.
Une assistance extérieure devrait normalement permettre à un État de renforcer progressivement ses propres capacités. Elle devient problématique lorsqu’elle finit par être considérée comme une condition permanente de fonctionnement de cet État. Or, à force de présenter la sécurité internationale comme le préalable à toute avancée politique, ne risque-t-on pas de transformer l’exception en règle et l’assistance en système ?
Haïti doit évidemment reconnaître ses faiblesses. Prétendre qu’elle dispose aujourd’hui, seule, de tous les moyens nécessaires pour neutraliser rapidement des groupes armés profondément implantés serait aussi peu sérieux que de prétendre que l’aide internationale peut durablement se substituer à l’État haïtien. Les rapports de l’ONU ont documenté les insuffisances de la PNH, les contraintes opérationnelles et la nécessité d’un soutien extérieur. Ils ont également souligné que les progrès sécuritaires demeuraient fragiles.
Mais reconnaître une faiblesse n’est pas accepter une fatalité.
La vraie question est alors : qu’avons-nous fait pour transformer cette faiblesse en capacité nationale ?
Si, dès 2021, après l’assassinat du président Jovenel Moïse et l’accélération de l’effondrement sécuritaire, les gouvernements successifs avaient engagé une politique nationale cohérente de recrutement massif, de formation, d’équipement et de professionnalisation de la police, où en serions-nous aujourd’hui ? Si un effort conséquent avait été consacré au renseignement, au contrôle des frontières, à la lutte contre les trafics d’armes, au renseignement financier et au renforcement des capacités judiciaires, la situation serait-elle exactement la même ?
Personne ne peut répondre avec certitude à une question contrefactuelle. Mais il est légitime de demander pourquoi une crise devenue aussi durable n’a pas été traitée comme une menace stratégique exigeant une politique nationale de longue durée.
Un pays ne construit pas une capacité sécuritaire en quelques semaines, au gré des échéances électorales ou des annonces diplomatiques. Cela exige une vision, des ressources, une doctrine, des institutions et surtout une continuité politique.
Où est cette vision ?
Quelle police Haïti veut-elle dans cinq ou dix ans ? Quel rôle entend-elle donner à ses forces armées ? Quel système national de renseignement veut-elle bâtir ? Comment compte-t-elle contrôler ses frontières, ses ports et ses aéroports ? Comment entend-elle combattre le financement des groupes armés ? Comment compte-t-elle assurer la protection des témoins, renforcer la justice et empêcher que les territoires repris ne retombent sous contrôle criminel ?
Ces questions sont autrement plus importantes qu’un nouveau communiqué annonçant une opération imminente.
Parce que la sécurité ne se décrète pas.
La stabilité ne se proclame pas.
Et le développement ne se construit pas à coups de promesses creuses, de calendriers successifs et de communiqués maladroits.
Il se construit par des institutions capables de produire des résultats.
La question électorale rend cette réalité encore plus évidente. Une élection crédible nécessite un minimum de sécurité : les candidats doivent pouvoir faire campagne, les électeurs doivent pouvoir se déplacer, les bureaux doivent être accessibles, le matériel électoral doit être protégé et les résultats doivent pouvoir être transmis et vérifiés. La CARICOM a récemment relevé que le calendrier électoral avait déjà été affecté par la situation sécuritaire et que la FRG n’était pas encore pleinement déployée.
Mais il serait tout aussi problématique de transformer la sécurité en condition indéfiniment extensible du processus démocratique.
Si la tenue des élections dépend entièrement d’une force extérieure, que se passera-t-il si son déploiement prend du retard ? Que se passera-t-il si ses effectifs ne correspondent pas aux prévisions ? Que se passera-t-il si ses opérations ne permettent pas de sécuriser l’ensemble du territoire ? Faudra-t-il reporter encore ? Et jusqu’à quand ?
Il existe alors un risque institutionnel majeur : que les groupes armés, par leur capacité à empêcher la sécurisation du territoire, finissent indirectement par exercer une influence sur le calendrier politique national.
C’est précisément pourquoi la responsabilité sécuritaire de l’État ne peut être mise entre parenthèses.
Il faut aussi regarder la réalité en face : les gangs ne sont pas un phénomène exclusivement militaire. Ils constituent des organisations criminelles qui s’appuient sur des réseaux économiques, financiers, logistiques et parfois transnationaux. Les Nations unies ont documenté la persistance des violences et des difficultés à établir durablement l’autorité de l’État.
Les neutraliser exige donc davantage que des opérations armées.
Il faut du renseignement.
Il faut de la police judiciaire.
Il faut une justice fonctionnelle.
Il faut contrôler les flux d’armes et d’argent.
Il faut poursuivre les commanditaires.
Il faut reconstruire les institutions locales.
Il faut empêcher que les jeunes générations soient recrutées par les groupes armés.
Et il faut surtout que l’État soit capable de rester dans les territoires qu’il aura repris.
Voilà le véritable enjeu.
La question n’est donc pas de choisir entre Haïti et le reste du monde. Ce serait un faux débat. Haïti a besoin de ses partenaires et ses partenaires ont des responsabilités à assumer. Les flux d’armes, les financements criminels et les réseaux transnationaux qui alimentent la violence ne peuvent pas être combattus exclusivement à l’intérieur des frontières haïtiennes.
Mais la coopération internationale ne peut avoir pour horizon la perpétuation de la dépendance.
Elle devrait contribuer à construire la capacité dont Haïti aura besoin lorsque les forces étrangères partiront.
Car elles partiront.
La question est de savoir dans quel état elles laisseront le pays.
Avec une police renforcée, une armée capable d’assumer les missions qui lui sont confiées, des services de renseignement fonctionnels, une justice opérationnelle, des institutions territoriales rétablies et un État capable de contrôler son territoire ? Ou avec une nouvelle génération de dirigeants qui attendra la prochaine force internationale pour recommencer le même cycle ?
C’est là que se trouve probablement le problème le plus profond : non pas l’absence d’aide extérieure, mais l’absence apparente d’une stratégie nationale suffisamment durable pour faire de cette aide un instrument de sortie de crise plutôt qu’un mécanisme permanent de substitution.
Après tout, Haïti est un État souverain. Sa sécurité ne peut pas être une compétence internationale permanente. Son avenir politique ne peut pas être constamment suspendu aux décisions prises dans les capitales étrangères. Et son appareil sécuritaire ne peut pas être reconstruit uniquement lorsque l’étranger décide de financer une nouvelle mission.
Il faut sortir de l’inertie.
Cela ne signifie pas refuser l’aide internationale. Cela signifie savoir ce que l’on veut en faire.
Une aide qui sauve des vies, renforce les institutions et transfère des capacités est une chose. Une dépendance qui conduit un État à attendre perpétuellement qu’un autre vienne exercer ses fonctions régaliennes en est une autre.
La question posée aujourd’hui est donc beaucoup plus vaste que celle du déploiement de la FRG.
Si nous ne sécurisons pas notre pays, qui le fera durablement à notre place ?
Et si une force internationale réussit demain à repousser les gangs, qui garantira après-demain que l’État haïtien conservera les territoires récupérés ?
La FRG peut constituer un appui important. Elle ne peut cependant pas devenir le substitut permanent de la volonté, de la stratégie et des institutions haïtiennes.
Haïti peut avoir besoin du monde pour se relever. Mais elle ne peut pas demander éternellement au monde de se relever à sa place.
Car, au bout du compte, Haïti est à nous. Et la responsabilité de construire l’État capable de la sauver ne peut être définitivement transférée à personne d’autre.

