PORT-AU-PRINCE, mercredi 17 décembre 2025 (RHINEWS)- En Haïti, le mois d’avril 2024 avait brièvement ravivé une émotion devenue rare : l’espérance politique. Après des mois de chaos, de violences extrêmes et d’effondrement institutionnel, l’installation du Conseil présidentiel de transition (CPT) semblait ouvrir une brèche dans une impasse que beaucoup croyaient définitive. Pour la première fois depuis longtemps, l’État paraissait réapparaître, fût-ce symboliquement, dans un espace qu’il avait déserté : le Palais national.
La cérémonie d’assermentation des membres du Conseil, organisée à l’aube du 25 avril 2024 dans l’enceinte même du Palais, revêtait une portée hautement symbolique. Ce lieu, incarnation historique du pouvoir républicain, était devenu impraticable depuis des années en raison de la violence imposée par les gangs de la coalition « Viv Ansanm », solidement implantés au bas de la capitale et aux abords immédiats du centre politique. Que des autorités civiles y prêtent serment, malgré les rafales d’armes automatiques entendues à proximité, relevait presque de l’acte performatif : l’État proclamait son retour là même où il avait été chassé.
Dans les jours qui suivirent, une reprise timide de certaines activités publiques s’esquissa. Les déclarations de bonnes intentions se multiplièrent. Le discours officiel promettait le rétablissement de l’autorité publique, la reconquête des territoires occupés par les groupes armés, la restauration d’un minimum de sécurité et l’organisation d’élections crédibles. Le mandat du CPT, tel que défini par le décret du 12 avril 2024, se voulait clair, circonscrit et sans ambiguïté : conduire le pays jusqu’au 7 février 2026, sans possibilité de prolongation.
Mais au fil du temps, l’enthousiasme initial s’est érodé. La pacification du bas de la ville n’a jamais été véritablement acquise, et le Conseil présidentiel de transition a progressivement renoncé à faire du Palais national son lieu de travail effectif. Les membres se sont repliés à la Villa d’Accueil, tandis que les groupes armés continuaient d’imposer leur loi aux abords mêmes du centre du pouvoir, contraignant plusieurs institutions publiques à un exil administratif. Ce déplacement, lourd de signification, a fini par révéler l’écart persistant entre l’État proclamé et l’État réel.
À cette fragilité territoriale s’est ajoutée une architecture politique contestée. La présidence tournante, conçue pour prévenir l’hégémonie d’un camp sur les autres, est rapidement apparue comme un mécanisme de dilution de la responsabilité et d’affaiblissement de la décision publique. Quant au calendrier de la transition — vingt-deux mois dans un pays traversé par une violence systémique — il semblait d’emblée déconnecté de l’ampleur des défis. Très tôt, des observateurs avertis redoutaient que le Conseil ne gouverne comme s’il disposait du temps long, alors même que chaque jour accentuait l’urgence et l’érosion de sa légitimité.
Dès ses premiers mois d’existence, le Conseil présidentiel de transition (CPT) a été ébranlé par une série de crises internes et de scandales retentissants, qui ont profondément fragilisé sa crédibilité, sa cohésion et sa capacité à incarner une rupture avec les pratiques de l’ancien régime.
Le scandale financier lié à la Banque nationale de crédit (BNC) fut le plus emblématique. Des accusations de mauvaise gestion, de favoritisme et de pratiques assimilables à de la corruption ont ciblé des personnalités proches ou membres du Conseil, dont Louis Gérald Gilles, Emmanuel Vertilaire et Smith Augustin, entraînant la recommandation d’inculpations par l’ULCC. Cette affaire a entamé l’autorité morale du CPT et mis en lumière de profondes fractures internes, renforçant l’impression, au sein de l’opinion publique, que la transition risquait de reproduire les mêmes logiques d’impunité qu’elle prétendait combattre.
À cette crise éthique se sont ajoutées des tensions politiques majeures, notamment le limogeage contesté du Premier ministre Garry Conille en novembre 2024, puis les rivalités ouvertes avec son successeur, Alix Didier Fils Aimé. Ces affrontements ont accentué l’instabilité au sommet de l’exécutif, perturbé la coordination gouvernementale et exposé le pays à un vide de leadership dans un contexte déjà extrêmement précaire sur les plans sécuritaire et social.
Dans ce contexte de fragilité institutionnelle, la communauté internationale s’est intensément mobilisée pour soutenir Haïti et tenter de créer des conditions de sortie de crise. En décembre 2025, le secrétaire général de l’OEA, Albert R. Ramdin, s’est rendu à Port-au-Prince afin d’évaluer, avec les autorités haïtiennes, l’état de la transition, la situation sécuritaire et les préparatifs électoraux à l’approche de la fin du mandat du CPT.
L’Organisation des États américains a présenté une feuille de route pluriannuelle (2025-2028), élaborée en concertation avec la CARICOM, l’ONU et la Banque interaméricaine de développement. Ce plan vise à stabiliser la sécurité, renforcer le processus électoral, promouvoir un consensus politique et soutenir la reconstruction économique, pour un budget estimé à 2,6 milliards de dollars. Parallèlement, l’OEA a mis en place le Groupe des amis d’Haïti, une plateforme de coordination régionale et internationale destinée à rationaliser l’action politique, sécuritaire et humanitaire, tout en appelant à un soutien accru à la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS).
Face à l’insécurité persistante et à l’incapacité de l’État à rétablir un contrôle effectif du territoire, le Conseil de sécurité des Nations unies a autorisé, en septembre 2025, la création d’une nouvelle force multinationale robuste, la Gang Suppression Force (GSF). Cette force, qui succède à la MSS et peut compter jusqu’à 5 550 policiers et militaires, dispose d’un mandat offensif visant à neutraliser et isoler les gangs, sécuriser les infrastructures critiques, soutenir la Police nationale haïtienne, faciliter l’accès humanitaire et créer les conditions d’élections libres et sûres.
Le mandat initial de la GSF court jusqu’en octobre 2026, au-delà de la fin officielle du mandat du CPT, et sa prolongation dépendra de l’évolution du contexte sécuritaire et politique ainsi que du soutien international. Cette initiative marque un tournant dans l’intervention internationale en Haïti, passant de missions de soutien classiques à une approche multinationale ciblée et coercitive.
Ainsi, les scandales internes et les dysfonctionnements du CPT ne constituent pas des épisodes isolés. Ils s’inscrivent dans un tableau plus large où la fragilité institutionnelle de l’État haïtien se conjugue à une mobilisation internationale complexe, mêlant assistance diplomatique, soutien électoral et interventions sécuritaires renforcées. Cette configuration souligne à la fois les limites de la transition et la tentative concertée des acteurs internationaux de prévenir un effondrement total, tout en ouvrant une phase incertaine à l’orée de 2026.

