Éditorial:
Par Francklyn B Geffrard.
Deux siècles après l’exploit fondateur du 18 novembre 1803, Haïti s’enfonce dans une crise si profonde que même les héros de Vertières peineraient à comprendre ce que nous avons fait de leur victoire. Souveraineté bradée, élites dévoyées, gangs fédérés, État prédateur : l’héritage de 1804 vacille. La question n’est plus de savoir qui nous a trahis, mais comment retrouver le chemin d’une refondation nationale avant qu’il ne soit trop tard…
CAP-HAÏTIEN, mardi 18 novembre 2025 (RHINEWS)- Il y a 222 ans, l’armée indigène, épuisée, affamée mais déterminée, infligeait à Vertières la plus improbable défaite de l’histoire à la plus grande armée du monde. Cette victoire n’était pas seulement militaire : elle était morale, philosophique, métaphysique. Nos ancêtres avaient vaincu l’esclavage, le colonialisme, l’arbitraire absolu ; ils avaient créé un État là où le monde entier ne voyait qu’une plantation destinée à rester éternellement soumise. La souveraineté n’avait pas été donnée, elle avait été arrachée au prix du sang. Mais ce que l’histoire a bâti dans la gloire, des générations entières de dirigeants l’ont ensuite défait dans la petitesse.
Depuis plus de deux siècles, Haïti n’a cessé de s’éloigner du pacte fondateur de 1804. Les régimes qui se sont succédé ont rarement cherché à consolider l’État ou à élever la nation. Ils ont préféré gouverner pour eux-mêmes plutôt que pour le pays. L’histoire politique haïtienne est devenue le récit d’une succession de pouvoirs qui ont dilapidé les fondements de Vertières au profit d’ambitions personnelles et de luttes fratricides. L’État, au lieu d’être un instrument de souveraineté, s’est transformé en butin, en source de rente, en machine prédatrice sur son propre peuple. Ceux qui avaient pour mission de protéger la victoire de 1804 l’ont bradée, parfois consciemment, souvent cyniquement.
La souveraineté nationale, conquise au prix du sacrifice absolu, est devenue au fil des décennies une monnaie d’échange. Pour rester au pouvoir ou pour le prendre, des dirigeants haïtiens ont sollicité des interventions étrangères, signé des accords déséquilibrés, cédé des pans entiers d’autorité et compromis l’avenir d’un pays qui n’avait pourtant qu’une seule richesse : sa dignité conquise. À chaque crise, à chaque transition, à chaque rivalité politique, un morceau supplémentaire de souveraineté a été troqué contre un sursis politique. Haïti n’a pas seulement été affaiblie par l’extérieur ; elle a été minée de l’intérieur par ceux qui auraient dû la défendre.
Aujourd’hui, le résultat est accablant. L’État n’existe plus réellement : il survit, sans contrôler son territoire, incapable de protéger sa population, paniqué devant ses propres responsabilités. Les gangs fédérés, regroupés sous la bannière de Viv Ansanm et autres alliances criminelles, occupent plus d’espace que les institutions légales. Ils contrôlent des quartiers, prélèvent des taxes, imposent leur loi. Ils deviennent les arbitres du quotidien, pendant que le pouvoir politique tergiverse et que les élites économiques négocient leur survie plutôt que celle de la nation. Haïti vit désormais sous un régime de violence structurelle qui n’a rien d’accidentel : il est le produit d’un système soigneusement accumulé, protégé, encouragé par des décennies d’impunité.
Les élites économiques, quant à elles, ont achevé de dénaturer le modèle national. Elles ont substitué au développement une économie de rente, une domination commerciale fondée sur l’importation, la spéculation et le contrôle de corridors logistiques. Une poignée de familles capte les flux vitaux du pays, tandis que la majorité s’enfonce dans la misère la plus abjecte. Haïti est plus dépendante aujourd’hui qu’elle ne l’était sous la dette de 1825. La colonisation militaire a disparu, mais la colonisation mentale, économique et politique s’est renforcée.
Alors surgit cette question terrible : d’où viendra le secours d’Haïti ? Certainement pas des élites politiques, qui ont épuisé leur légitimité. Pas davantage des élites économiques, dont l’intérêt n’a jamais été le développement national. Pas des gangs, qui prospèrent sur le chaos. Et certainement pas des puissances étrangères, dont les interventions successives ont contribué à la fragilité du pays autant qu’elles ont prétendu la résoudre. Ceux qui espèrent un sauveur extérieur s’enferment dans un mirage dangereux : aucune nation ne s’est jamais redressée par procuration.
Le secours, s’il vient, ne viendra que du pays profond : des communautés locales, des municipalités oubliées, de cette jeunesse instruite malgré les obstacles, de cette société civile qui refuse de mourir malgré la peur, malgré la faim, malgré la nuit. Haïti ne pourra renaître qu’en refondant ses institutions du bas vers le haut, en brisant le cycle de prédation, en reconstruisant un État qui serve le peuple avant les clans.
Reste enfin la question essentielle : que nous reste-t-il lorsque tout est renversé ? Il reste le peuple. Il reste la dignité. Il reste la mémoire de Vertières, non pas comme un mythe à célébrer chaque 18 novembre, mais comme un appel vibrant à la responsabilité collective. La victoire de 1803 n’était pas seulement une bataille gagnée ; c’était un engagement moral envers toutes les générations futures. Ce contrat-là, nous l’avons trahi. Mais l’histoire n’est jamais irréversible : les peuples trouvent souvent leur salut au moment précis où tout semble perdu.
Vertières nous a montré qu’un peuple peut abattre un empire. Aujourd’hui, la menace n’est plus extérieure ; elle est intérieure. Ce sont nos propres systèmes, nos propres élites, nos propres renoncements qui ont mené la nation au bord du gouffre. Reprendre Vertières comme horizon politique, c’est refuser la fatalité, refuser la tutelle, refuser le chaos organisé. C’est décider que 1804 n’était pas une parenthèse héroïque mais un projet inachevé.
Si nos ancêtres revenaient aujourd’hui, ils ne reconnaîtraient pas le pays qu’ils ont libéré. La seule manière de leur rendre justice est de reconstruire, de refonder, de relever ce qui peut encore l’être. Haïti mourra si elle continue de s’abandonner. Elle vivra si elle recommence à se battre. Et tout commence par là : retrouver le courage de ne plus accepter l’inacceptable.

