Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, jeudi 1er octobre 2026 (RHINEWS)– Le Conseil de sécurité des Nations unies a prolongé, mardi 29 septembre, jusqu’au 31 mars 2027, le mandat de la Force de répression des gangs (FRG) en Haïti. Une décision saluée par le gouvernement haïtien, l’Organisation des États américains (OEA), la CARICOM, les Nations unies et les États-Unis, qui y voient une étape importante dans la lutte contre les groupes armés et la création des conditions nécessaires à la tenue des élections.
Mais au lendemain de cette décision, une question demeure entière : le renouvellement du mandat de la FRG suffit-il à garantir le rétablissement de la sécurité et la tenue du scrutin du 13 décembre 2026, dans seulement 73 jours ?
La question mérite d’être posée sans dramatisation, mais également sans complaisance.
Car il faut distinguer trois réalités qui ne se confondent pas : avoir un mandat international, disposer d’une capacité opérationnelle et obtenir des résultats suffisamment rapides pour permettre à un pays de tenir des élections nationales.
La résolution 2829, adoptée le 29 septembre par 12 voix pour et trois abstentions, prolonge le mandat de la FRG pour six mois, jusqu’au 31 mars 2027. Elle prévoit également la poursuite du soutien logistique et opérationnel fourni par le Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (UNSOH-BANUH). Le Conseil de sécurité a par ailleurs rappelé que les autorités haïtiennes demeurent les premières responsables de la sécurité et de la protection des civils.
La décision est donc importante. Mais elle ne signifie pas que la sécurité est rétablie.
Elle ne signifie pas non plus que la FRG dispose déjà de toutes les ressources nécessaires pour remplir son mandat.
Et surtout, elle ne signifie pas que les conditions sont réunies pour garantir automatiquement le scrutin du 13 décembre.
Une résolution n’est pas une opération sur le terrain. C’est probablement le premier malentendu qu’il convient d’éviter.
Le Conseil de sécurité peut autoriser, prolonger ou modifier le mandat d’une force internationale. Il peut appeler les États membres à fournir des personnels et des moyens. Il peut créer ou renforcer les mécanismes d’appui logistique.
Mais une résolution ne libère pas, à elle seule, les territoires contrôlés par les gangs.
Elle ne sécurise pas automatiquement les routes.
Elle ne protège pas automatiquement les centres de vote.
Elle ne permet pas automatiquement aux électeurs déplacés de regagner leur lieu de résidence.
Elle ne garantit pas non plus que les candidats, les mandataires des partis, les journalistes et les membres du personnel électoral pourront circuler librement.
C’est toute la différence entre la décision internationale et sa traduction opérationnelle.
Le Conseil de sécurité lui-même semble avoir conscience de cette réalité. Dans sa résolution, il reconnaît les progrès accomplis dans le déploiement de la FRG, tout en demandant la poursuite de l’appui logistique et opérationnel de l’UNSOH. (UN Missions)
Or, au moment du renouvellement, la force n’avait pas encore atteint le niveau de déploiement prévu.
Environ 1 500 personnels étaient déployés, soit moins de 30 % de l’effectif envisagé, alors que la force est destinée à atteindre un plafond de 5 500 personnels. Les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan ont notamment été accompagnées de préoccupations concernant le financement, les effectifs et l’efficacité de la force.
L’UNSOH confirme de son côté qu’il soutient actuellement plus de 1 500 membres de la FRG et indique que plusieurs centaines de personnels supplémentaires doivent arriver en octobre et en novembre. Le bureau de l’ONU prévoit de soutenir, d’ici la fin de l’année, des effectifs près de trois fois supérieurs à ceux de la fin septembre.
Cette précision est essentielle. Elle signifie que la montée en puissance de la FRG est encore en cours au moment même où commence le compte à rebours électoral.
73 jours pour changer une réalité sécuritaire. C’est un défi énorme. Le 13 décembre n’est plus une échéance lointaine.
Au 1er octobre, il reste 73 jours.
Or, le problème auquel Haïti est confrontée ne se résume pas à quelques points de contrôle ou à la sécurisation de quelques édifices publics.
La violence des groupes armés a provoqué une crise territoriale et humanitaire d’une ampleur considérable. Près de 1,5 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, selon les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations. Environ 80 % des personnes déplacées vivent désormais en dehors de Port-au-Prince, alors que la violence s’est également étendue à des zones rurales, notamment dans l’Artibonite.
La question électorale prend dès lors une dimension particulière.
Comment organiser une élection nationale lorsque des centaines de milliers d’électeurs ne vivent plus dans leur environnement habituel ?
Comment garantir leur inscription, leur accès aux centres de vote et leur capacité à exercer leur droit de vote ?
Comment assurer la sécurité des opérations électorales dans les zones où l’État ne dispose pas encore d’une maîtrise complète du territoire ?
Comment transporter les matériels électoraux ?
Comment garantir la sécurité du personnel du Conseil électoral provisoire ?
Et comment assurer que les candidats puissent mener campagne sans que certaines zones du pays deviennent de facto inaccessibles ?
Ce sont des questions concrètes. Elles ne peuvent être résolues par une résolution du Conseil de sécurité, aussi importante soit-elle.
Le CEP avance, mais son propre calendrier comporte une condition
Il serait toutefois injuste de présenter le processus électoral comme étant à l’arrêt.
Le Conseil électoral provisoire (CEP) a déjà franchi plusieurs étapes.
Au 21 septembre, il indiquait que 1 285 centres d’inscription et de vote étaient opérationnels à travers le pays, avec certains départements affichant plus de 95 % de centres fonctionnels.
Le calendrier officiel prévoit également la poursuite de plusieurs opérations au cours des prochaines semaines.
L’inscription des électeurs doit se poursuivre jusqu’au 13 octobre.
L’inscription des candidats s’achève le 2 octobre.
La campagne électorale doit commencer le 5 octobre.
L’acquisition et la distribution des matériels électoraux sont prévues du 18 octobre au 12 décembre.
Les listes électorales doivent être publiées le 13 novembre.
Le recrutement des membres des bureaux de vote doit se poursuivre jusqu’au 21 novembre.
Et le premier tour de la présidentielle et des législatives, ainsi que la ratification populaire des changements constitutionnels proposés, est fixé au 13 décembre. (HaitiDocs)
Autrement dit, le calendrier électoral n’attend pas que la situation sécuritaire soit définitivement réglée.
Il avance parallèlement à la montée en puissance de la FRG.
C’est précisément là que se trouve le risque.
Le CEP a lui-même pris soin de préciser, lors de la publication du calendrier, que le respect des échéances dépendait notamment de l’établissement d’un « climat sécuritaire acceptable » et de la disponibilité des ressources financières nécessaires à la poursuite des opérations électorales.
Le CEP n’a donc jamais présenté le 13 décembre comme une date indépendante de la réalité du pays.
Le calendrier de la FRG et celui des élections ne racontent pas exactement la même histoire
Un autre élément mérite réflexion. Le mandat de la FRG est désormais prolongé jusqu’au 31 mars 2027.
Le premier tour des élections est prévu le 13 décembre 2026.
Entre ces deux dates, il y a plus de trois mois.
Pourquoi est-ce important ?
Parce que cela signifie que la communauté internationale a autorisé la FRG à poursuivre sa mission bien au-delà du premier tour électoral.
Cela peut naturellement s’expliquer par la nécessité de sécuriser la période électorale, le second tour, les collectivités territoriales et la période postélectorale.
Mais cela révèle aussi une réalité : le retour à une situation sécuritaire suffisamment stable pour organiser des élections ne peut être considéré comme acquis avant le mois de décembre.
Le mandat prolongé donne du temps à la FRG.
Mais le calendrier électoral, lui, n’en donne que très peu.
C’est là tout le paradoxe. La force internationale dispose de plusieurs mois supplémentaires pour accomplir sa mission ; le processus électoral, lui, doit fonctionner dès maintenant.
La véritable question n’est donc plus : la FRG a-t-elle un mandat ? La réponse est oui. Maintenant, a véritable question est :
la FRG disposera-t-elle, à temps, des effectifs, des équipements, de la logistique, du renseignement, des moyens de transport et de la capacité opérationnelle nécessaires pour modifier suffisamment la situation sécuritaire avant le 13 décembre ?
La réponse, aujourd’hui, ne peut pas être affirmée avec certitude.
L’UNSOH indique que plusieurs centaines de membres supplémentaires sont attendus en octobre et en novembre et que son soutien logistique doit accompagner cette montée en puissance.
Cela signifie que les prochaines semaines seront déterminantes.
Le problème n’est donc plus simplement celui du mandat.
Il est celui de la vitesse de déploiement.
Chaque semaine compte.
Chaque jour compte.
Chaque retard dans l’arrivée des contingents, dans leur équipement, dans la construction ou l’aménagement des bases, dans le transport ou dans la mise en place des capacités logistiques réduit mécaniquement la marge de manœuvre avant le scrutin.
Et même si la FRG atteint un niveau de déploiement beaucoup plus important dans les prochaines semaines, une autre question subsistera : combien de temps faut-il pour transformer des effectifs supplémentaires en résultats opérationnels durables ?
Car sécuriser un centre de vote n’est pas la même chose que sécuriser une commune.
Sécuriser une commune n’est pas la même chose que rouvrir une route.
Et rouvrir une route n’est pas nécessairement synonyme de contrôle durable du territoire.
La sécurité électorale ne peut pas être réduite à la présence de la FRG
Il serait également dangereux de faire reposer toute la responsabilité du processus électoral sur la force internationale.
La résolution 2829 rappelle que les autorités haïtiennes ont la responsabilité première de la sécurité et de la protection des civils.
La FRG doit donc être considérée comme un instrument d’appui à un dispositif national, et non comme un substitut à l’État haïtien.
La Police nationale d’Haïti demeure au centre du dispositif sécuritaire.
Les autres composantes de l’appareil national de sécurité doivent également pouvoir jouer leur rôle.
Le CEP, de son côté, doit continuer à préparer le scrutin.
Le gouvernement doit assurer les ressources et les conditions administratives nécessaires.
Les partenaires internationaux doivent fournir l’appui promis.
Autrement dit, la réussite du 13 décembre ne dépendra pas d’un seul acteur.
Elle dépendra de la capacité de plusieurs acteurs à fonctionner simultanément.
Et c’est précisément ce qui rend le calendrier aussi exigeant.
Peut-on organiser une élection sans contrôler l’ensemble du territoire ?
C’est peut-être la question la plus délicate.
Il ne faut pas tomber dans l’affirmation selon laquelle aucune élection ne serait possible tant que la sécurité ne serait pas parfaite.
Aucun pays en situation de crise ne bénéficie nécessairement d’un environnement sécuritaire parfait.
Mais une élection nationale exige un seuil minimal de sécurité.
Il faut que les électeurs puissent se rendre aux urnes.
Il faut que les candidats puissent faire campagne.
Il faut que les bureaux puissent ouvrir.
Il faut que le matériel puisse parvenir à destination.
Il faut que les votes puissent être recueillis et transportés.
Il faut que les agents électoraux puissent travailler.
Et surtout, il faut que les citoyens aient la conviction qu’ils peuvent participer au scrutin sans mettre leur vie en danger.
Le problème haïtien est donc celui du seuil de sécurité acceptable.
Qui le définira ?
Le gouvernement ?
Le CEP ?
La communauté internationale ?
Les partis politiques ?
Et sur quels indicateurs ?
Ce sont des questions qui devraient être clarifiées avant que le calendrier n’arrive à son terme.
Le danger d’une course contre la montre
Le risque n’est pas nécessairement que le scrutin soit impossible.
Le risque est plutôt de vouloir faire coïncider à tout prix une date avec une réalité qui ne serait pas encore prête.
Une élection ne se résume pas à l’ouverture des bureaux de vote le matin du 13 décembre.
Elle commence bien avant.
Le calendrier officiel le démontre lui-même.
La campagne doit commencer le 5 octobre.
L’inscription des électeurs se poursuit jusqu’au 13 octobre.
Les matériels doivent être acquis et distribués entre le 18 octobre et le 12 décembre.
Les listes électorales doivent être publiées un mois avant le scrutin.
Les membres des bureaux de vote doivent être recrutés jusqu’au 21 novembre.
Et les mandataires des partis doivent être accrédités jusqu’au 4 décembre. (HaitiDocs)
Le processus est donc déjà engagé.
Il ne reste pas 73 jours pour commencer à préparer les élections.
Il reste 73 jours pour achever une succession d’opérations dont certaines se déroulent déjà sous la pression d’un environnement sécuritaire instable.
Cette nuance est fondamentale.
La prolongation de la FRG est-elle une garantie ou une possibilité ?
La réponse se trouve probablement entre les deux.
La résolution 2829 offre à Haïti un cadre international prolongé.
Elle donne à la FRG une base juridique pour poursuivre ses opérations.
Elle permet à l’UNSOH de continuer à fournir un appui logistique et opérationnel.
Elle doit faciliter l’arrivée de nouveaux contingents.
Elle maintient également la mobilisation internationale autour de la question sécuritaire haïtienne.
Mais une possibilité n’est pas une garantie.
La garantie ne pourra être appréciée qu’à travers des résultats observables sur le terrain.
Des territoires sécurisés.
Des axes routiers ouverts.
Des infrastructures protégées.
Une réduction mesurable de la violence.
Une plus grande liberté de circulation.
Une capacité accrue de la PNH et de la FRG à intervenir.
Et, surtout, un environnement dans lequel le CEP pourra effectivement exercer ses responsabilités sur l’ensemble des zones où le scrutin doit se tenir.
Les 73 prochains jours seront donc décisifs
Le temps ne joue pas seulement contre l’insécurité.
Il joue aussi contre la marge de manœuvre institutionnelle.
Chaque jour qui passe rapproche le pays du 13 décembre.
Dans le même temps, la FRG doit accélérer son déploiement, la PNH doit continuer à assurer ses missions, le CEP doit poursuivre ses opérations, les candidats doivent préparer leur campagne et les partenaires internationaux doivent fournir les ressources promises.
L’enjeu dépasse donc la seule question de savoir si les élections auront lieu.
Il faudra également demander dans quelles conditions elles auront lieu.
Car tenir un scrutin est une chose.
Permettre à la population de voter librement en est une autre.
Organiser un vote techniquement possible est une chose.
Garantir une participation suffisamment large et un processus accessible à la population en est une autre.
Et annoncer une date électorale est une chose.
Créer les conditions institutionnelles, sécuritaires et logistiques permettant de la respecter en est une autre.
Haïti doit maintenant passer des annonces aux résultats
Le renouvellement du mandat de la FRG constitue une étape.
Il ne peut cependant pas être présenté comme l’aboutissement de la bataille sécuritaire.
La véritable évaluation commencera maintenant.
Les prochaines semaines permettront de mesurer si la montée en puissance annoncée de la FRG se réalise effectivement.
Elles permettront également de mesurer si cette montée en puissance produit des résultats suffisamment rapides pour accompagner le calendrier électoral.
La communauté internationale a renouvelé le mandat.
Le gouvernement haïtien dispose donc désormais de l’instrument qu’il réclamait.
Le CEP dispose d’un calendrier.
Les partenaires internationaux ont renouvelé leurs engagements.
Il reste maintenant à transformer ces décisions en réalités sur le terrain.
Car au 1er octobre, il ne reste que 73 jours avant le 13 décembre.
Soixante-treize jours pour renforcer la sécurité.
Soixante-treize jours pour poursuivre l’inscription des électeurs.
Soixante-treize jours pour organiser la campagne.
Soixante-treize jours pour recruter et former le personnel électoral.
Soixante-treize jours pour acheminer les matériels.
Soixante-treize jours pour sécuriser les centres et les voies d’accès.
Soixante-treize jours pour permettre à une population dont près de 1,5 million de personnes sont déplacées de participer au processus électoral. (Reuters)
La résolution 2829 donne donc à la FRG six mois supplémentaires. Mais le calendrier électoral, lui, n’accorde à Haïti que 73 jours.
C’est dans cet écart entre le temps accordé à la force internationale et le temps disponible pour organiser les élections que se trouve désormais le véritable défi haïtien.
La question n’est plus de savoir si la FRG a été renouvelée.
Elle l’a été. La question fondamentale est de savoir si, dans les 73 jours qui restent, ce mandat pourra être transformé en capacité opérationnelle, cette capacité en amélioration sécuritaire, et cette amélioration sécuritaire en conditions suffisamment crédibles pour permettre au peuple haïtien d’exercer son droit de vote le 13 décembre.
C’est à cette seule condition que le renouvellement du mandat de la FRG pourra dépasser le stade d’une décision diplomatique pour devenir un véritable instrument au service du retour à la sécurité et de la normalisation démocratique d’Haïti.

