Éditorial : Pendant que Vladimir Paraison dort debout en plein jour, les gangs continuent de massacrer impunément la population haïtienne…

Vladimir paraison, directeur général à.i de la PNH…

PORT-AU-PRINCE, dimanche 17 mai 2026 (RHINEWS)- Le 8 août 2025, lors de son installation à la tête de la Police nationale d’Haïti, Vladimir Paraison avait voulu frapper fort. À la télévision de la PNH, devant une population épuisée par les massacres, les enlèvements et l’effondrement généralisé du pays, il s’était présenté comme un chef révolté par la souffrance nationale. Il avait décrit avec gravité des familles contraintes d’abandonner leurs maisons, des enfants empêchés d’aller à l’école, des commerçants ruinés, des agriculteurs abandonnant leurs terres, un secteur touristique réduit à néant, des artistes privés de travail et une jeunesse condamnée à l’exil ou aspirée dans l’univers criminel des gangs. Ses mots avaient alors trouvé un écho dans un pays qui ne demande plus de miracles, mais simplement le droit élémentaire de vivre sans peur. Puis cette phrase, devenue symbolique, avait été prononcée : « Moi, je ne dormirai pas. Nous, policiers, nous ne dormirons pas. Il faut que la population dorme. Il faut que les gens dorment bien. »

Quelques mois plus tard, la réalité est implacable et douloureuse : la population ne dort toujours pas, mais cette fois, c’est parce qu’elle a l’impression que ceux qui étaient censés veiller sur elle dorment debout en plein jour pendant que les gangs poursuivent leurs massacres avec une insolente impunité. L’écart entre les promesses et les faits est devenu si abyssal qu’il ne relève plus simplement de l’échec administratif ou opérationnel ; il traduit désormais une crise profonde de crédibilité de l’État lui-même.

Dans n’importe quelle société organisée, la sécurité constitue le premier pilier de l’existence nationale. Avant même l’économie, les élections, les infrastructures ou les grands discours sur le développement, un État doit garantir à ses citoyens la possibilité de circuler librement, de travailler, d’étudier, de produire et de dormir sans craindre d’être kidnappés, violés ou massacrés. La sécurité n’est pas un luxe. Elle est la condition fondamentale de toute civilisation. Lorsqu’un pays perd le contrôle de ses routes, de ses villes et de ses institutions, il cesse progressivement d’être un État fonctionnel pour devenir un territoire fragmenté où la loi du plus armé remplace celle de la République.

C’est précisément ce qui se déroule sous les yeux des Haïtiens. Malgré les déclarations officielles, malgré les annonces répétées de grandes opérations, malgré les discours martiaux et les conférences de presse spectaculaires, les gangs continuent de contrôler des portions stratégiques du territoire national. Les routes nationales restent dangereuses. L’Artibonite continue d’être ensanglantée. La région métropolitaine de Port-au-Prince demeure largement prise en otage. Les enlèvements contre rançon persistent. Les massacres se succèdent presque dans l’indifférence institutionnelle. Des milliers de citoyens vivent déplacés dans leur propre pays comme des réfugiés abandonnés. Dans certaines zones, les groupes armés imposent leurs lois, prélèvent des taxes, contrôlent les déplacements et décident littéralement qui peut vivre, travailler ou mourir.

Le plus troublant dans cette situation n’est pas seulement la violence des gangs, mais l’incapacité persistante de l’appareil sécuritaire à produire des résultats visibles malgré l’accumulation des forces mobilisées. Car contrairement à certaines périodes du passé, le pays ne manque pas théoriquement d’acteurs armés. Il y a la Police nationale d’Haïti, les Forces armées d’Haïti, la Force de Répression des Gangs, des unités spécialisées, des équipements technologiques, sans oublier la présence controversée des mercenaires liés à Erik Prince sous contrat avec la Primature. Pourtant, malgré cette concentration de moyens humains et militaires, les chefs de gangs continuent de se déplacer, de menacer publiquement l’État, de diffuser des vidéos sur les réseaux sociaux et de défier les autorités sans inquiétude apparente.

Comment expliquer une telle contradiction ? Comment des groupes criminels, aussi violents soient-ils, parviennent-ils à résister durablement à un ensemble de forces censées représenter l’autorité légitime d’un État ? La réponse ne peut plus être réduite à une simple question de manque de matériel ou de véhicules blindés. Le problème semble bien plus profond et systémique. Il touche probablement à la coordination des opérations, à la qualité du renseignement, à la corruption interne, aux luttes de pouvoir, aux intérêts contradictoires et peut-être même à l’absence d’une volonté politique réelle d’en finir définitivement avec le chaos.

Un État ne perd pas durablement le contrôle de son territoire uniquement parce qu’il manque d’armes. Il le perd lorsqu’il devient désorganisé, infiltré, fragmenté et incapable de parler d’une seule voix stratégique. Or, tout donne aujourd’hui l’impression d’un système improvisé où chaque institution agit sans cohérence globale tandis que les groupes criminels, eux, avancent avec une logique territoriale extrêmement claire. Les gangs savent ce qu’ils veulent : contrôler les axes économiques, imposer la peur, renforcer leur pouvoir et étendre leurs zones d’influence. Mais que veut exactement l’État haïtien ? La question mérite désormais d’être posée avec lucidité.

Les opérations de drones explosifs illustrent parfaitement cette confusion. Présentées comme une innovation décisive capable de neutraliser les groupes armés, elles ont surtout servi jusqu’ici à produire des effets médiatiques plus que des résultats stratégiques durables. Aucun des grands chefs de gangs n’a été arrêté ou éliminé de manière significative. Les structures criminelles restent opérationnelles. Les massacres continuent. Les populations civiles demeurent exposées. À force d’annonces sans résultats tangibles, le pouvoir finit par transformer la communication sécuritaire en exercice de propagande inefficace.

Mais derrière l’échec opérationnel se cache une question encore plus inquiétante : à qui profite réellement le chaos haïtien ? Il faut éviter les théories simplistes et les fantasmes complotistes, mais il serait tout aussi irresponsable de faire preuve d’une naïveté absolue. Dans l’histoire contemporaine, les crises prolongées ont souvent servi des intérêts politiques, économiques et géopolitiques précis. Un pays affaibli devient plus facile à manipuler, à contrôler économiquement et à maintenir dans une dépendance permanente. Le désordre peut favoriser les trafics, les circuits financiers opaques, les réseaux de contrebande et certaines ambitions politiques locales ou internationales.

Haïti évolue aujourd’hui dans un contexte géopolitique mondial brutal où les États faibles deviennent rapidement des espaces d’exploitation. Or, un pays incapable de sécuriser ses ressources, ses ports, ses routes et ses institutions devient vulnérable à toutes les formes de prédation. C’est pourquoi la question sécuritaire dépasse largement le simple cadre policier. Elle touche directement à la souveraineté nationale. Un peuple qui ne contrôle plus son territoire finit toujours par perdre progressivement le contrôle de son destin.

L’attitude de la communauté internationale alimente également un profond malaise. Depuis des années, les grandes puissances et les organisations internationales multiplient les déclarations de soutien, les réunions diplomatiques et les promesses d’assistance. Pourtant, sur le terrain, la situation ne cesse de se dégrader. Beaucoup d’Haïtiens ont désormais le sentiment que l’international observe leur souffrance avec distance, comme si le pays était devenu un laboratoire permanent de crises sans véritable volonté d’aboutir à une stabilisation durable. Cette méfiance n’est pas totalement irrationnelle. Les intérêts géopolitiques des puissances étrangères ne coïncident pas nécessairement avec les aspirations profondes du peuple haïtien.

Cependant, il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité sur l’étranger. La première faillite demeure nationale. Aucun pays ne peut déléguer indéfiniment sa sécurité et espérer préserver sa souveraineté. La reconstruction d’Haïti devra nécessairement passer par une reprise en main nationale, sérieuse, cohérente et crédible des institutions de sécurité. Cela exige bien davantage que des slogans ou des opérations ponctuelles. Cela suppose une véritable stratégie articulant renseignement, justice, contrôle des frontières, lutte contre la corruption, traque des financements criminels, réforme institutionnelle et restauration de l’autorité de l’État.

Le danger aujourd’hui est que la population, épuisée par l’abandon et la peur, finisse par perdre toute confiance dans les institutions officielles. Lorsqu’un peuple estime que l’État n’est plus capable de le protéger, il cherche naturellement d’autres mécanismes de survie. L’histoire montre que cela ouvre souvent la voie aux groupes d’autodéfense, aux milices populaires, aux justices parallèles et aux cycles incontrôlables de vengeance. Ce serait une catastrophe supplémentaire pour Haïti. Car lorsque le monopole de la violence légitime disparaît complètement, la société bascule vers une fragmentation extrêmement difficile à réparer.

Le plus tragique dans cette crise est peut-être le sentiment d’abandon qui s’installe dans les consciences. Les Haïtiens ne réclament pas l’impossible. Ils réclament simplement le droit fondamental de vivre normalement dans leur propre pays. Ils veulent pouvoir envoyer leurs enfants à l’école sans craindre une balle perdue. Ils veulent pouvoir circuler sur les routes nationales sans payer tribut à des criminels. Ils veulent pouvoir travailler, produire, investir et dormir sans être réveillés par des rafales d’armes automatiques ou des appels de ravisseurs.

Lorsque Vladimir Paraison déclarait qu’il ne dormirait pas afin que la population puisse enfin dormir en paix, beaucoup avaient voulu croire qu’un tournant était possible. Aujourd’hui, cette phrase résonne douloureusement comme le symbole d’une promesse qui se dissout dans le vacarme des armes et des massacres. Pendant que les gangs poursuivent leurs offensives, défient l’État et terrorisent des populations entières, le chef de la police donne l’impression d’un homme dépassé par l’ampleur de la catastrophe, prisonnier d’un système incapable de transformer ses paroles en résultats.

Haïti arrive à un moment critique de son histoire. La question sécuritaire est devenue la question existentielle du pays. Sans sécurité, il n’y aura ni développement économique, ni démocratie crédible, ni stabilité institutionnelle, ni avenir national. Un peuple qui ne dort plus finit toujours par se réveiller, parfois dans la colère, parfois dans le désespoir, parfois dans le chaos. Et lorsqu’un État laisse durablement sa population seule face à la violence, il ouvre un dangereux face-à-face entre le peuple, les armes et la survie.