Éditorial : ONA : l’urgence d’un audit pour sauver la sécurité sociale et restaurer la confiance…

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Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, mardi 21 avril 2026 (RHINEWS)– Il est des institutions dont la dérive silencieuse finit par menacer l’équilibre même de la société. L’Office National d’Assurance-Vieillesse (ONA) se trouve aujourd’hui à ce point critique où l’absence prolongée de transparence, combinée à des pratiques de gestion contestables, impose une réponse immédiate et structurante : un audit en profondeur. Non pas un simple exercice technique, mais un acte fondateur, capable de rétablir la vérité des chiffres, d’identifier les responsabilités et de redonner un sens à une institution dont la mission est au cœur de la dignité sociale.

Créé par le décret du 8 novembre 1965, l’ONA repose sur une architecture juridique claire qui impose prudence, rigueur et reddition de comptes dans la gestion des cotisations. Ces fonds ne sont pas des ressources ordinaires ; ils constituent un patrimoine collectif, fruit du travail de centaines de milliers de citoyens. Le texte fondateur, en encadrant l’organisation et le fonctionnement de l’institution, pose implicitement un principe fondamental : celui de la confiance. Or, cette confiance ne peut exister sans transparence, et la transparence ne peut être garantie sans audits réguliers et crédibles.

C’est précisément cette exigence qui fait aujourd’hui défaut. Quinze années sans audit constituent une anomalie grave pour toute institution publique, mais elles prennent une dimension particulièrement inquiétante dans le cas d’une caisse de sécurité sociale. Une telle absence ne relève pas seulement de la négligence administrative ; elle traduit une rupture avec les standards les plus élémentaires de gouvernance. Elle ouvre un espace d’opacité où peuvent prospérer les dérives, qu’il s’agisse de prêts accordés sans garanties suffisantes, de défauts massifs de remboursement ou de pratiques frauduleuses impliquant certains acteurs économiques.

Parmi ces dérives, l’une des plus préoccupantes demeure le comportement de certaines entreprises qui prélèvent des cotisations sur les salaires de leurs employés sans les reverser à l’ONA. Cette pratique, en plus d’être illégale, constitue une forme de spoliation silencieuse. Elle produit des effets dramatiques lorsque des travailleurs, après des années de contributions supposées, découvrent au moment de la retraite qu’ils ne sont inscrits nulle part. Cette « désagréable surprise » n’est pas un accident isolé ; elle est le symptôme d’un système où le contrôle est défaillant et où les mécanismes de sanction sont inexistants ou inefficaces.

Dans un pays comme Haïti, marqué par une instabilité politique chronique, une économie exsangue et un chômage massif, la fonction de l’ONA dépasse largement le cadre administratif. Elle constitue l’un des rares instruments de protection sociale capable d’amortir les chocs économiques et de préserver un minimum de cohésion sociale. Avec environ 700 000 assurés, l’institution porte une responsabilité immense. Chaque cotisation représente une promesse différée, un engagement envers l’avenir. Lorsque cette promesse est compromise, c’est l’ensemble du contrat social qui vacille.

C’est pourquoi l’audit doit être placé au centre de toute stratégie de redressement. Il ne s’agit pas seulement de vérifier des comptes, mais de reconstruire une crédibilité. Un audit indépendant, exhaustif et rendu public permettrait de lever le voile sur la gestion passée, d’évaluer l’ampleur des pertes, d’identifier les débiteurs défaillants et de mettre en lumière les éventuelles complicités internes ou externes. Il offrirait également une base factuelle indispensable pour engager des actions de recouvrement et initier des réformes structurelles.

La nouvelle direction générale, récemment installée, ne peut ignorer cette exigence. Elle dispose d’une opportunité rare de rompre avec les pratiques du passé et d’engager une refondation en profondeur. Cela suppose de placer la transparence au cœur de l’action, de renforcer les mécanismes de contrôle interne, de professionnaliser la gestion et de s’attaquer aux causes structurelles des dérives observées, notamment la politisation de l’institution et la faiblesse des procédures de recouvrement.

Le ministère des Affaires sociales, en tant qu’autorité de tutelle, doit accompagner et encadrer ce processus avec fermeté. Il lui revient d’imposer des audits réguliers, de garantir la publication des états financiers et de veiller à ce que l’ONA fonctionne conformément à son mandat. Dans un contexte aussi fragile, la passivité ne serait pas seulement une faute administrative, mais une démission politique.

L’urgence de l’audit n’est donc pas un slogan, mais une nécessité vitale. Sans lui, aucune réforme ne pourra être crédible, aucune confiance ne pourra être restaurée et aucune sécurité sociale ne pourra être garantie. L’ONA se trouve à la croisée des chemins : soit elle s’engage résolument dans la voie de la transparence et de la responsabilité, soit elle s’enfonce dans une crise qui risque d’emporter avec elle l’un des derniers remparts sociaux du pays.