Éditorial : Haïti, République sans tête : pouvoir validé ailleurs, Constitution reléguée à l’ombre des ambassades. Qui décide ? Qui dirige ? Pour quels intérêts ?…

Palais National/ image d'illustration

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, dimanche 15 février 2026 (RHINEWS)- Qui dirige Haïti vraiment ? La question dérange parce qu’elle oblige à quitter les apparences pour regarder la structure réelle du pouvoir. Elle force à dépasser les noms, les décrets, les cérémonies d’investiture, pour atteindre ce noyau dur que l’on préfère souvent ne pas examiner : celui des décisions, des validations, des intérêts. Elle est d’autant plus brutale qu’elle surgit quarante ans après la chute de Jean-Claude Duvalier, au moment où l’on devrait pouvoir parler d’institutions consolidées et non d’une transition interminable.

Depuis 1986, Haïti vit dans l’ombre d’une promesse inachevée. À la chute du régime, le pays est confié à un Conseil national de gouvernement dirigé par le général Henri Namphy, instance issue du vieux système qu’elle était censée dépasser. Le 29 mars 1987, une nouvelle Constitution est adoptée. Elle rompt avec l’hyper-présidentialisme duvaliériste, crée un poste de Premier ministre chef de gouvernement et établit un exécutif bicéphale, équilibré par un Parlement bicaméral aux pouvoirs élargis. Le texte entend conjurer la tentation autoritaire. Pourtant, malgré cette architecture nouvelle, le CNG ne nomme pas de Premier ministre. Dès l’origine, la lettre constitutionnelle se heurte à la réalité du rapport de force.

Les premières élections post-duvaliéristes, le 29 novembre 1987, sont réprimées dans le sang par les anciens tontons macoutes reconvertis en « attachés », avec l’appui d’une junte militaire demeurée loyale au système de prédation des vingt-neuf années de dictature. La rupture proclamée ne se traduit pas dans les faits. Le 18 janvier 1988, des élections boycottées par les forces démocratiques portent au pouvoir Leslie François Manigat, qui prête serment le 7 février et nomme Me Martial Célestin Premier ministre. Quatre mois plus tard, le 19 juin 1988, il est renversé par les militaires alors qu’il commençait à gagner une part de confiance populaire. Le CNG, version remaniée, reprend la main, avec Namphy en figure centrale, sans Premier ministre. Le 19 septembre 1988, un nouveau coup d’État interne à l’Armée propulse le général Prospère Avril, qui gouverne lui aussi sans Premier ministre et d’une main de fer. Chassé en mars 1990 par un mouvement populaire, il s’exile.

Une juge de la Cour de cassation, Ertha Pascal-Trouillot, assure alors la direction de l’État, sans Premier ministre tout en se démarquant du Conseil d’Etat de contrôler des actions, mais organise en moins de neuf mois les premières élections jugées crédibles du pays. Elles sont remportées par Jean-Bertrand Aristide. Avant même sa prise de fonction, un coup d’État mené par Roger Lafontant, ancien ministre de l’intérieur et puissant chef macoute,  le 6 janvier 1991, tente d’interrompre le processus. Sept mois après son investiture, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1991, Aristide est renversé par un coup d’État militaire sanglant. Le pays est alors dirigé par un président issu de la Cour de cassation, Joseph C. Nérette, et un Premier ministre, Jean-Jacques Honorat. Les militaires les remplacent ensuite par Marc Louis Bazin comme Premier ministre sans président, avant d’imposer un président de la Cour de cassation, Émile Jonassaint pour le remplacer. L’exception devient la règle. L’architecture constitutionnelle se plie aux rapports de force.

En 2021, l’assassinat de Jovenel Moïse ouvre une nouvelle séquence. Le pays est dirigé successivement par Claude Joseph, puis par Ariel Henry pendant plus de trois ans, sans président de la République. Cette configuration reçoit la bénédiction du Core Group, emmené par l’ambassade américaine à Port-au-Prince. L’argument invoqué se réclame de l’esprit de l’article 149 de la Constitution amendée. Mais l’article 149 organise une vacance temporaire ; il ne redessine pas durablement l’architecture du pouvoir exécutif. L’intérim devient structure. L’exception se mue en système.

Le 7 février 2026, avec le soutien affiché du Core Group, en particulier de l’ambassade des États-Unis, Alix Didier Fils-Aimé est réinvesti comme Premier ministre, sans président, sans Parlement, sans accord politique ni consensus national. Il a déjà dirigé le gouvernement durant quinze mois pour un bilan largement jugé maigre et insignifiant. Son maintien semble reposer moins sur une adhésion populaire que sur un adossement diplomatique. À ce jour, il ne s’est pas adressé solennellement à la nation pour exposer sa vision, ses engagements, ni les termes des arrangements qui lient son gouvernement à ses soutiens, autrement dit ses tuteurs étrangers. Un exécutif monocéphale s’installe à nouveau, contre une culture politique où la figure présidentielle conserve une centralité symbolique forte. Les Haïtiens croient au présidentialisme que toute autre forme de pouvoir.

La question devient alors plus aiguë : qui décide que le pays doit être gouverné partiellement ou durablement par un Premier ministre et un Conseil des ministres sans président de la République ? Qui exerce le pouvoir réel, et dans quel intérêt ? Peut-on convoquer le peuple en ses comices sans chef d’État, alors que cette prérogative relève traditionnellement et constitutionnellement du président ? Les tuteurs étrangers ne risquent-ils pas de tomber dans leur propre piège en prétendant stabiliser le pays au prix d’une fragilisation constitutionnelle prolongée ?

Les États-Unis affirment agir pour la paix, la sécurité, la stabilité. Ce sont des objectifs que nul ne saurait rejeter. Mais la stabilité recherchée est-elle celle d’un État souverain, capable de décider pour lui-même, ou celle d’un espace géographique dont le désordre doit être contenu pour ne pas menacer des intérêts stratégiques et migratoires ? Haïti ne pourrait-elle poursuivre ces objectifs par ses propres dirigeants, sans que ceux-ci apparaissent comme des marionnettes ? Le narratif selon lequel les solutions doivent être haïtiennes semble s’effriter à mesure que les décisions structurantes reçoivent une validation extérieure déterminante.

Cependant, la tutelle ne s’exerce jamais sans relais internes. Des élites politiques et économiques locales trouvent dans cette dépendance une forme de protection. La reconnaissance diplomatique tient lieu de légitimité populaire. La survie dans un système fragile prime sur la refondation institutionnelle. La crise devient un écosystème. Certains y prospèrent, beaucoup y survivent, la majorité en souffre. Cela risque de devenir un cocktail explosif quand ceux qui souffrent depuis si longtemps commencent à se mettre en colère pour exercer et jouir de leurs droits naturels et légitimes. Il viendra le jour où ils passeront en légitime défense.

Quarante ans après 1986, le peuple haïtien est largement exclu du processus décisionnel. Il n’existe ni Parlement en fonction, ni président élu, ni calendrier électoral crédible fermement établi. Personne ne peut affirmer avec certitude si des élections auront lieu à court terme, ni si elles seront de véritables compétitions démocratiques ou des « sélections » destinées à placer au sommet de l’État des dirigeants redevables d’abord à leurs parrains extérieurs. La transition, censée conduire à la souveraineté, semble avoir produit une dépendance accrue, dont il faut inspirer des ancêtres pour s’en défaire.

Les Haïtiens se sont-ils mobilisés contre la dictature pour en arriver à cette configuration, où l’architecture politique du pays semble façonnée et validée ailleurs ? Ont-ils accepté qu’après tant de sacrifices, la souveraineté soit suspendue au nom d’une stabilité indéfiniment promise ? Dans un contexte où la seule certitude est l’incertitude, où les perspectives apparaissent exceptionnellement sombres, la question initiale revient avec une force redoublée : qui dirige Haïti vraiment ?

Si la réponse ne peut être formulée sans mentionner une validation extérieure déterminante, alors le problème n’est pas seulement institutionnel ; il est existentiel. Une nation qui ne décide plus clairement de la configuration de son propre pouvoir entre dans une zone grise où la souveraineté se dissout sans être officiellement abolie. Et lorsque la souveraineté se dissout, ce ne sont pas seulement les plus pauvres qui en paient le prix : ce sont aussi ceux qui croient tirer avantage d’un ordre fragile, car aucun ordre dépourvu de légitimité populaire et constitutionnel ne protège durablement qui que ce soit.

L’histoire récente d’Haïti montre que l’exception répétée finit par devenir structure. Le provisoire devient permanent. L’intérim devient régime. La transition devient condition. Mais une nation ne peut vivre indéfiniment dans l’entre-deux. Ou bien elle assume pleinement sa souveraineté, avec les risques et les exigences que cela comporte, ou bien elle accepte d’être administrée dans sa crise.

La question n’est plus seulement politique. Elle est morale. Elle engage la responsabilité des dirigeants, des partenaires étrangers, mais aussi celle des élites et des citoyens qui s’accommodent de cette configuration. Qui dirige Haïti ? Tant que la réponse ne sera pas clairement : le peuple haïtien souverain, toute stabilité restera précaire, toute transition inachevée, et toute promesse démocratique incomplète.