Éditorial : Haïti, de La Saline à Jean-Denis : la République des massacres, chronique d’un État absent et complice par son silence…

Un chef de gang de Gran Grif, vu de dos…

De La Saline à Jean-Denis, les massacres de civils se succèdent en Haïti sans réponse à la hauteur de l’État. Entre inaction des autorités, impunité persistante et silence des élites, la violence s’installe comme un système, transformant le pays en une véritable République des massacres…

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, dimanche, 5 avril 2026 (RHINEWS)- Un massacre de plus. Un massacre de trop. Dans la nuit du 28 au 29 mars 2026, la localité de Jean-Denis, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, a basculé dans l’horreur. Des hommes armés, identifiés comme appartenant au gang Gran Grif, ont attaqué plusieurs zones habitées, tuant entre 32 et plus de 70 personnes selon les sources, blessant des dizaines d’autres, incendiant des maisons et forçant des familles entières à fuir. Les images et les témoignages évoquent une violence d’une brutalité extrême, froide, méthodique. Pourtant, ce drame n’a rien d’exceptionnel. Il s’inscrit dans une répétition devenue insoutenable, une mécanique de mort désormais installée dans le quotidien haïtien.

Depuis 2018, le pays vit au rythme des massacres. Celui de La Saline, en novembre de cette année-là, avait déjà marqué un tournant, avec au moins 71 morts, des femmes violées, des corps mutilés, des habitations incendiées, le tout dans un contexte où des liens troublants entre acteurs politiques et groupes armés avaient été dénoncés par plusieurs organisations. Beaucoup pensaient alors avoir atteint le fond. Ils se trompaient. Les années suivantes ont vu se multiplier les attaques à Bel-Air, à Cité Soleil, à Martissant, à Carrefour-Feuilles, chacune apportant son lot de cadavres et de déplacés, chacune confirmant un peu plus l’effondrement de l’autorité publique. En juillet 2022, plus de 200 personnes ont été tuées à Cité Soleil en quelques jours. En 2024, des massacres successifs ont encore coûté la vie à des dizaines, voire des centaines de civils, notamment dans l’Artibonite, où des localités comme Pont-Sondé et Petite-Rivière ont été frappées à répétition. Au total, plus d’une quinzaine de massacres majeurs ont été documentés depuis 2018, faisant entre 1 500 et 2 000 morts directs, tandis que les violences armées ont causé plus de 5 600 décès pour la seule année 2024.

Face à cette spirale, la question n’est plus de savoir si l’État haïtien est en difficulté. Elle est de savoir s’il existe encore. Car rien, dans la gestion de ces drames, ne laisse entrevoir une autorité capable de protéger ses citoyens. Les gangs, eux, n’attendent pas. Ils s’organisent, se fédèrent, se renforcent. Des coalitions comme Viv Ansanm contrôlent aujourd’hui de larges portions du territoire, notamment dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, imposant leur loi, levant des taxes, régulant la circulation, administrant la peur. Dans l’Artibonite, Gran Grif agit en maître, décidant qui vit et qui meurt, sans jamais être inquiété. Ce basculement n’est pas le fruit du hasard. Il est le résultat d’une absence prolongée, d’un vide sécuritaire que personne n’a comblé.

Les autorités, pourtant, ne peuvent pas dire qu’elles ne savaient pas. Les rapports du Réseau national de défense des droits humains, du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme, de la Plateforme des organisations haïtiennes des droits humains s’accumulent depuis des années. Ils documentent, nomment, alertent. Ils décrivent les modes opératoires, identifient les zones à risque, dénoncent les complicités. Et pourtant, rien ne change. Les interventions policières, lorsqu’elles existent, arrivent après les massacres, comme des gestes tardifs destinés davantage à constater qu’à protéger. Les zones abandonnées le restent. Les routes nationales ne sont pas sécurisées. Les populations vivent dans la peur permanente, livrées à elles-mêmes.

Ce nouveau massacre survient à un moment charnière, marqué par une transition confuse entre la Mission multinationale d’appui à la sécurité, dont les résultats apparaissent largement insuffisants, et une nouvelle force censée réprimer les gangs, dont le déploiement ne suscite guère d’espoir au sein d’une population épuisée. Plutôt que d’agir simultanément sur les causes profondes et les conséquences immédiates du phénomène des groupes armés, les autorités semblent s’en remettre à une attente passive de solutions extérieures. Or, une approche cohérente aurait consisté à renforcer durablement les capacités des forces nationales de sécurité en parallèle à tout appui international. En renonçant à cet effort structurant, l’État abdique ses responsabilités régaliennes et les transfère à des acteurs étrangers dont les priorités, les intérêts et les temporalités ne coïncident pas nécessairement avec ceux d’Haïti.

Ce qui frappe le plus, au-delà de la violence elle-même, c’est l’impunité absolue. Aucun des grands massacres de ces dernières années n’a donné lieu à une justice digne de ce nom. Les victimes n’ont ni réparation ni reconnaissance. Les bourreaux, eux, poursuivent leurs activités, parfois même en élargissant leur influence. Cette absence de justice n’est pas seulement une défaillance. Elle est un signal. Elle dit aux criminels qu’ils peuvent continuer. Elle dit aux citoyens qu’ils ne comptent pas. Elle consacre un renversement terrible : la vie humaine n’a plus de valeur.

Mais l’État n’est pas seul en cause. Le silence des élites est tout aussi accablant. La classe politique, fragmentée, souvent préoccupée par ses luttes internes, réagit peu, ou trop tard, ou pas du tout. Le secteur privé, pris en étau, s’adapte, négocie, paie pour survivre, contribuant malgré lui à l’économie des gangs. Les institutions religieuses expriment parfois leur indignation, mais sans parvenir à mobiliser durablement. Les grandes voix du pays, celles qui pourraient porter une indignation collective, se font rares. Et pendant ce temps, seules quelques organisations de défense des droits humains continuent de documenter l’horreur, dans une quasi-solitude.

Ce silence n’est pas neutre. Il devient une forme de consentement. À force de ne pas dénoncer, de ne pas agir, de ne pas exiger, une partie de la société finit par normaliser l’inacceptable. Les massacres deviennent des faits divers, des statistiques, des événements qui choquent un jour et disparaissent le lendemain. C’est peut-être là le drame le plus profond : l’habituation à la violence, la banalisation de la mort.

Jean-Denis n’est pas une anomalie. C’est la conséquence logique d’un système où l’État a renoncé à ses fonctions essentielles, où les institutions sont défaillantes, où les responsabilités sont diluées, où les élites se taisent. Ce qui se joue aujourd’hui en Haïti dépasse la seule question sécuritaire. C’est une crise de souveraineté, une crise morale, une crise politique majeure. Un pays où des groupes armés dictent leur loi n’est plus un État au sens plein du terme.

Il ne suffit plus de condamner. Il ne suffit plus de se dire « profondément préoccupé » ou « attristé ». Ces mots, répétés à chaque massacre, ont perdu toute portée. Ce qu’exige la situation, c’est une rupture. Une volonté politique claire, assumée, capable de restaurer l’autorité de l’État, de démanteler les groupes armés, de rendre justice aux victimes. À défaut, les massacres continueront. Ils continueront parce que rien ne les empêche. Ils continueront parce que ceux qui pourraient les empêcher ne le font pas.

De La Saline à Jean-Denis, ce ne sont pas seulement des populations qui sont massacrées. C’est l’idée même d’un État haïtien qui se dissout, dans l’indifférence et le silence. Et tant que ce silence perdurera, tant que cette inaction sera tolérée, la question restera suspendue, terrible, implacable : combien de morts encore ?

 

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