Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 11 octobre 2026 (RHINEWS)– La lutte contre les gangs armés en Haïti risque de demeurer une entreprise sans issue tant que les réseaux criminels conserveront la possibilité de renouveler leurs arsenaux et de s’approvisionner en munitions. À quoi sert de mobiliser des forces nationales et internationales, de multiplier les opérations policières et de prolonger les mandats des missions étrangères si, parallèlement, les armes continuent de parvenir aux groupes criminels qui terrorisent la population ? Cette contradiction, au cœur de la crise sécuritaire haïtienne, soulève une question fondamentale : celle des responsabilités respectives des États-Unis, de la République dominicaine, de la communauté internationale et, surtout, des autorités haïtiennes dans la persistance d’un trafic qui contribue à l’effondrement de la sécurité publique.
Le 30 septembre 2026, le Conseil de sécurité des Nations unies a prolongé le mandat de la Force de répression des gangs (FRG) jusqu’au 31 mars 2027. Le 8 octobre, le gouvernement haïtien a organisé, à la base Vertières, à Tabarre, une cérémonie officielle marquant le lancement de son déploiement. Cette mobilisation internationale peut contribuer à renforcer les capacités opérationnelles des forces de sécurité. Elle ne saurait cependant constituer une réponse suffisante à une crise dont l’une des principales sources d’alimentation demeure le trafic illicite des armes à feu et des munitions.
Car le problème dépasse largement la capacité de mener des offensives contre les groupes armés. Il concerne aussi la possibilité de les empêcher de reconstituer leurs stocks, de recruter de nouveaux membres, de financer leurs activités et de reprendre les territoires dont ils auraient été délogés. Une opération militaire peut neutraliser temporairement un groupe criminel, mais ses effets risquent d’être compromis si les circuits d’approvisionnement demeurent intacts. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de gangs peuvent être combattus, mais combien de réseaux capables de les approvisionner peuvent être démantelés.
Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, daté du 8 septembre 2026, apporte à cet égard des éléments particulièrement préoccupants. Les experts y décrivent un trafic transnational impliquant notamment les États-Unis, la République dominicaine et des réseaux criminels haïtiens. Ils documentent également des détournements de stocks publics, des défaillances dans les contrôles douaniers et des interventions judiciaires insuffisantes. Ces constatations mettent en évidence une réalité difficilement contestable : la puissance des gangs ne repose pas uniquement sur leur organisation interne, mais également sur les faiblesses institutionnelles et les complicités qui facilitent leur accès aux armes.
L’évolution de leur armement illustre la gravité du phénomène. Selon les experts, les fusils de chasse ont progressivement cédé la place à des armes semi-automatiques de calibre 5,56 × 45 mm, tandis que les armes utilisant des munitions de calibre 7,62 × 39 mm et 7,62 × 51 mm occupent une place croissante dans les arsenaux criminels. Des fusils de calibre .50 ont également été identifiés, quoique dans des proportions limitées. Cette transformation accroît les capacités offensives des groupes armés et les dangers auxquels sont exposés les policiers, les militaires et les populations civiles.
L’analyse de 1 200 cartouches saisies auprès de gangs à Kenscoff, Croix-des-Bouquets, Delmas 2 et Bel-Air, entre octobre 2025 et juin 2026, révèle que 59,5 % appartenaient au calibre 5,56 × 45 mm et 27 % au calibre 7,62 × 51 mm. Les munitions provenaient de plus de trente fabricants répartis dans vingt pays. Cette diversité ne permet pas d’identifier automatiquement les pays à partir desquels elles ont été illicitement expédiées, mais elle montre la complexité des circuits d’approvisionnement. Les experts ont également constaté que certaines munitions provenaient de stocks publics, principalement haïtiens, mais aussi dominicains.
Ces données rappellent une dimension trop souvent négligée : le trafic de munitions est aussi déterminant que celui des armes. Un fusil ne constitue pas, à lui seul, une capacité de violence durable. Encore faut-il pouvoir l’alimenter régulièrement. La disponibilité des cartouches permet aux groupes criminels de prolonger les affrontements, de maintenir leur emprise territoriale et de résister aux interventions des forces de l’ordre. Toute politique sécuritaire qui néglige cette réalité demeure nécessairement incomplète.
Ce commerce représente également une activité particulièrement lucrative. Le rapport des Nations unies évalue entre 2 000 et 4 000 dollars américains le prix d’une arme de poing de calibre 9 mm sur le marché illicite haïtien, contre 5 000 à 8 000 dollars pour un fusil semi-automatique de calibre 5,56 mm. Une cartouche de ce dernier calibre peut coûter environ trois dollars. Ces montants permettent de comprendre pourquoi le trafic attire des intermédiaires disposés à prendre des risques considérables et pourquoi les gangs cherchent à préserver les revenus provenant des enlèvements, des extorsions et du contrôle des axes commerciaux.
Les États-Unis occupent une place importante dans cette économie criminelle. Le rapport documente plusieurs réseaux ayant acquis des armes sur le territoire américain avant de les expédier illégalement vers Haïti. Certains trafiquants ont même effectué leurs achats sous leur propre identité auprès de commerçants légalement autorisés, laissant des traces permettant de reconstituer leurs opérations. Les experts soulignent le caractère parfois rudimentaire de ces réseaux, ce qui soulève des interrogations sur l’efficacité des dispositifs de prévention et de détection.
En février 2025, un conteneur expédié des États-Unis et intercepté en République dominicaine transportait 23 armes à feu et 36 000 cartouches destinées, selon les experts, aux gangs 400 Mawozo et Canaan. Dans une autre affaire, Jeff Pierre, Jacques Jerry Pierre et Francesca Charles auraient acheté au moins 46 armes entre mai 2024 et février 2025, dont deux fusils de calibre .50. Extradés vers les États-Unis en décembre 2025, ils ont été mis en examen en janvier 2026. Ces procédures démontrent que des réseaux peuvent être identifiés et poursuivis, sans que les poursuites engagées suffisent à établir la culpabilité définitive des personnes concernées.
Il serait inexact de prétendre que les autorités américaines n’entreprennent aucune action contre ce trafic.
Des saisies, des arrestations et des procédures judiciaires ont été réalisées. La question porte plutôt sur l’efficacité globale de ces mesures face à un phénomène qui continue d’alimenter la criminalité haïtienne. Washington ne peut défendre la stabilisation d’Haïti sur le plan diplomatique tout en considérant les exportations illégales d’armes depuis son territoire comme un problème secondaire. Sa responsabilité consiste à renforcer les contrôles, à poursuivre les organisateurs et financiers des réseaux et à améliorer la coopération avec les autorités haïtiennes.
La République dominicaine doit également répondre aux interrogations soulevées par les constatations des experts. La frontière commune constitue un espace particulièrement vulnérable aux trafics, notamment dans les secteurs où les dispositifs de surveillance sont insuffisants. Le rapport identifie Belladère parmi les points sensibles et documente la circulation de munitions provenant de stocks dominicains.
En décembre 2025, un sous-lieutenant de l’armée dominicaine et un ressortissant haïtien ont été arrêtés dans la province de San Juan de la Maguana alors qu’ils transportaient 1 516 cartouches à moto. Les experts ont également retrouvé des munitions détournées de stocks dominicains parmi celles utilisées par le gang 400 Mawozo. Ces faits ne démontrent pas une politique officielle d’approvisionnement des groupes criminels par l’État dominicain, mais ils soulèvent de sérieuses questions sur le contrôle des stocks militaires et la prévention des détournements.
Le contraste mérite d’autant plus d’être examiné que les autorités dominicaines affichent régulièrement leur détermination à protéger leur territoire des conséquences de la crise haïtienne. Cette préoccupation sécuritaire est légitime. Elle devient cependant politiquement contradictoire lorsque les mécanismes de contrôle ne parviennent pas à empêcher que des armes ou des munitions transitent par le territoire dominicain ou soient détournées de ses stocks. La sécurité ne peut être envisagée comme une responsabilité à sens unique de part et d’autre de la frontière.
Il serait néanmoins intellectuellement malhonnête de dénoncer les défaillances américaines et dominicaines tout en passant sous silence celles de l’État haïtien. Les armes peuvent être achetées ou expédiées depuis l’étranger, mais leur entrée sur le territoire national, leur distribution et leur utilisation par les groupes criminels soulèvent directement la question du contrôle exercé par les institutions haïtiennes. Les ports, les installations douanières, le littoral et les points de passage frontaliers relèvent de responsabilités que les autorités nationales ne peuvent indéfiniment transférer à leurs partenaires.
Le rapport des Nations unies souligne les insuffisances des dispositifs haïtiens de contrôle, aggravées par le manque de ressources, la corruption et l’absence de protections efficaces pour les agents disposés à intervenir contre les trafiquants. Des cargaisons d’armes et de munitions ont été interceptées, notamment au Cap-Haïtien et à Saint-Marc. Ces saisies démontrent que des interventions sont possibles. Elles révèlent aussi l’ampleur du défi auquel sont confrontées les institutions chargées de surveiller les marchandises entrant dans le pays.
Plus préoccupante encore est la question des complicités internes. Les experts ont documenté des détournements d’armes et de munitions provenant de stocks publics haïtiens. Parmi 336 cartouches de calibre 7,62 × 51 mm recensées après des saisies auprès des gangs Jamesley et Krache Dife en 2026, 70 % provenaient, selon leur analyse, de détournements des stocks de la Police nationale d’Haïti. Le rapport évoque également des policiers impliqués dans la vente illégale de munitions, notamment au sein d’un réseau opérant principalement depuis le commissariat de Pat-Chawal, dans la commune de Saint-Marc.
Ces révélations touchent au cœur même de la responsabilité de l’État. Comment protéger efficacement la population lorsque des équipements destinés aux forces de sécurité se retrouvent dans les arsenaux criminels ? Comment exiger des policiers qu’ils affrontent des groupes armés lorsque certains de leurs collègues participent à leur approvisionnement ?
Les détournements constatés ne sauraient conduire à discréditer indistinctement l’ensemble des institutions sécuritaires, dont de nombreux agents risquent leur vie. Ils imposent toutefois des enquêtes rigoureuses, des contrôles permanents et des sanctions lorsque des responsabilités individuelles sont établies.
Les défaillances judiciaires aggravent cette situation. Le rapport fait état d’enquêtes compromises, de pressions exercées dans certaines procédures et de remises en liberté de suspects malgré des éléments jugés importants par les enquêteurs. Les experts citent notamment le cas d’Étienne Roudley, de Sony Pierre et de Sténio Saint-Fleur, remis aux autorités haïtiennes en juin 2025 après leur arrestation en République dominicaine, puis libérés. Sans assimiler automatiquement une décision de justice à un acte de corruption, ces situations interrogent la capacité du système judiciaire à traiter efficacement les affaires de trafic d’armes.
Le problème concerne également la gestion des matériels saisis. En 2025, la PNH a déclaré avoir récupéré 356 armes à feu. Or, les experts relèvent l’absence d’un mécanisme centralisé suffisamment fiable pour assurer leur gestion et leur traçabilité. Une telle lacune expose les stocks saisis à de nouvelles pertes ou à des détournements. Elle illustre les limites d’une politique qui peut réussir à retirer des armes de la circulation sans garantir qu’elles ne seront pas réintroduites dans les réseaux criminels.
La responsabilité des acteurs politiques et économiques ne saurait davantage être ignorée. Le rapport met en cause certaines personnalités dans le soutien ou l’approvisionnement de groupes armés, notamment dans l’Artibonite. Les accusations visant Prophane Victor et Youri Latortue, entre autres, doivent être examinées avec rigueur, dans le respect de la présomption d’innocence. Elles posent néanmoins la question des relations entre criminalité organisée, pouvoir politique, intérêts économiques et impunité. Tant que les enquêtes se limiteront aux exécutants sans atteindre les éventuels commanditaires, financiers et protecteurs des réseaux, les possibilités de reconstitution de ces derniers demeureront importantes.
Les conséquences de cette économie criminelle sont supportées avant tout par la population civile. Entre octobre 2025 et avril 2026, les violences armées ont fait, selon le rapport des experts, 3 165 morts et 1 551 blessés. Les experts attribuent 65 % des victimes aux opérations de sécurité et 30 % aux attaques de gangs, ce qui rappelle également la nécessité de contrôler les conditions dans lesquelles la force est employée. Au-delà de ces chiffres, les armes alimentent les massacres, les enlèvements, les violences sexuelles, les déplacements forcés et l’occupation de territoires entiers.
Des familles abandonnent leurs maisons, des enfants perdent l’accès à l’école, des commerçants ferment leurs établissements et des agriculteurs ne peuvent plus accéder à leurs terres. Des routes deviennent impraticables, des établissements de santé fonctionnent difficilement et des communautés entières vivent sous la menace permanente d’une attaque. Le trafic d’armes ne constitue donc pas seulement une atteinte à la sécurité publique. Il compromet l’exercice des droits fondamentaux, détruit les activités économiques et contribue à la désorganisation de la société.
C’est à cette réalité humaine que devrait être rapportée toute évaluation de l’action gouvernementale et internationale. Une cérémonie de déploiement, une résolution du Conseil de sécurité ou l’annonce de nouveaux équipements ne représentent pas, en elles-mêmes, une amélioration des conditions de vie. Le véritable résultat se mesure à la diminution des violences, à la réouverture des routes, au retour des personnes déplacées et à la possibilité pour les citoyens de reprendre leurs activités sans craindre pour leur existence.
La Force de répression des gangs peut jouer un rôle dans la reconquête des territoires et l’appui aux forces nationales. Mais elle ne saurait remplacer une politique cohérente de contrôle des armes, de surveillance des frontières et de démantèlement des réseaux criminels. Même des opérations militaires réussies risquent de produire des effets temporaires si les trafiquants peuvent continuer à approvisionner les groupes armés. Le désarmement durable exige davantage que la neutralisation de combattants : il suppose la récupération des armes, la maîtrise des stocks de munitions, la poursuite des fournisseurs et la prévention de nouveaux recrutements.
La communauté internationale doit, de son côté, dépasser les engagements déclaratoires. L’embargo sur les armes décidé par le Conseil de sécurité ne peut atteindre ses objectifs sans une application rigoureuse par les États concernés. Les pays d’origine et de transit doivent renforcer les contrôles, échanger les renseignements, identifier les circuits financiers et poursuivre les trafiquants. Les organisations internationales doivent accompagner ces efforts par une coopération technique et institutionnelle dont les résultats puissent être évalués.
Il serait cependant excessif d’attribuer l’ensemble des échecs à une prétendue volonté étrangère d’entretenir la crise. Les saisies et les poursuites documentées démontrent que des actions sont entreprises. Ce qui mérite une critique ferme, c’est l’écart persistant entre l’ampleur des engagements internationaux et l’insuffisance des résultats obtenus. La solidarité ne peut être appréciée uniquement à travers les montants annoncés, les effectifs mobilisés ou les déclarations officielles. Elle doit également se traduire par une réduction vérifiable des circuits qui permettent aux groupes criminels de poursuivre leurs activités.
Cette exigence vaut tout autant pour les autorités haïtiennes. L’État doit disposer d’un inventaire fiable des armes et munitions détenues par ses institutions, contrôler les importations, sécuriser les saisies, protéger les agents chargés des enquêtes et combattre les complicités administratives, policières et judiciaires. La coopération avec les États-Unis, la République dominicaine et les autres partenaires régionaux devrait s’inscrire dans une stratégie nationale assortie d’objectifs précis et de mécanismes de reddition de comptes.
Une telle politique suppose évidemment des moyens matériels, financiers et humains.
Mais elle exige également une volonté politique qui ne saurait être remplacée par l’assistance étrangère. Le manque de ressources peut expliquer certaines défaillances ; il ne peut justifier toutes les négligences, encore moins la corruption ou l’absence de sanctions. Il appartient aux dirigeants de définir les priorités, de mobiliser les institutions et de rendre compte des résultats.
C’est ici que se pose, avec une acuité particulière, la question de la souveraineté nationale. Celle-ci ne saurait se réduire à des déclarations patriotiques ou à la dénonciation des ingérences étrangères. Elle implique la capacité effective de l’État à exercer son autorité sur son territoire, à faire respecter ses lois et à garantir les droits de ses citoyens. Lorsqu’une partie du territoire échappe au contrôle des institutions, lorsque des groupes criminels imposent leurs règles et lorsque des réseaux clandestins peuvent approvisionner leurs arsenaux, c’est l’exercice même de cette souveraineté qui se trouve compromis.
Haïti a incontestablement besoin d’un soutien international. La gravité de la crise, les capacités limitées de ses institutions et la dimension transnationale du trafic rendent cette coopération nécessaire. Mais cette assistance doit contribuer à reconstruire les moyens d’action de l’État, non à installer une dépendance permanente à l’égard de forces étrangères. Les responsabilités de protection, de contrôle territorial et de maintien de l’ordre public ne peuvent être abandonnées au motif que des partenaires internationaux disposent de moyens supérieurs.
Cette obligation s’impose à tous les dirigeants, qu’ils soient issus d’élections, d’arrangements politiques transitoires ou qu’ils exercent de facto le pouvoir. Les différences de légitimité entre ces situations ne sont pas secondaires. Elles ne suppriment toutefois pas le devoir fondamental de protéger les personnes placées sous l’autorité de l’État. Gouverner ne consiste pas seulement à exercer des prérogatives, à signer des accords ou à présider des cérémonies officielles. C’est aussi répondre des décisions prises, des responsabilités négligées et des résultats obtenus.
La crise haïtienne ne pourra donc être résolue par la seule multiplication des opérations de sécurité. Elle exige une action simultanée contre les groupes armés, leurs sources d’approvisionnement, leurs circuits financiers et les complicités qui assurent leur survie. Elle impose aux États-Unis et à la République dominicaine de renforcer leurs efforts contre les trafics liés à leur territoire. Elle oblige également les institutions haïtiennes à assumer pleinement leurs responsabilités, sans faire des défaillances étrangères un prétexte à leur propre inaction.
Tant que les armes continueront d’entrer, que les munitions continueront de circuler, que les complicités demeureront impunies et que les dirigeants confondront assistance internationale et transfert de responsabilités, aucune force étrangère, aussi importante soit-elle, ne pourra garantir durablement la sécurité des Haïtiens. La communauté internationale doit répondre de ses engagements, mais l’État haïtien doit d’abord répondre de ses obligations envers sa population. Car la souveraineté ne se proclame pas seulement : elle s’exerce. Et sa première exigence demeure la protection de la vie humaine.

