Éditorial- Haïti : 5 à 6 milliards de dollars d’importations contre à peine 1 à 1,5 milliard d’exportations — relancer l’agriculture ou assumer le paradoxe d’une fête de l’agriculture et du travail en décalage avec la réalité…

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Par Francklyn B. GEFFRARD,


TROU-DU-NORD, vendredi 1er mai 2026 (RHINEWS)
– Célébrer la fête de l’agriculture et du travail dans un pays où l’on importe l’essentiel de ce que l’on consomme relève d’un paradoxe saisissant. Les données récentes montrent que les importations haïtiennes, estimées entre 5 et 6 milliards de dollars par an, sont plus de quatre fois supérieures aux exportations, qui dépassent à peine 1 à 1,5 milliard de dollars. Ce déséquilibre structurel, qui se traduit par un déficit commercial chronique de l’ordre de 4 à 5 milliards de dollars, illustre l’ampleur d’une dépendance économique devenue systémique. Dans le même temps, selon le Programme alimentaire mondial et la FAO, environ 5,7 millions d’Haïtiens vivent en situation d’insécurité alimentaire. Autrement dit, un pays qui dépend de l’extérieur pour se nourrir peine, malgré ces importations massives, à garantir l’accès à l’alimentation à une large partie de sa population.

Ce déséquilibre commercial est le reflet d’un effondrement progressif du système productif national. Les importations — composées en grande partie de produits alimentaires, de carburants et de biens manufacturés — ont remplacé une production locale affaiblie. Les exportations, quant à elles, restent limitées et concentrées, dominées par le textile d’assemblage destiné au marché des États-Unis, ainsi que par quelques produits agricoles comme la mangue, le cacao ou les huiles essentielles. Entre ces deux pôles, un vide s’est installé : celui d’une agriculture sous-exploitée et d’un tissu industriel en grande partie disparu, notamment dans le domaine de la transformation agroalimentaire. Ce recul a contribué à aggraver le chômage et le sous-emploi, poussant une grande partie de la population active vers des activités informelles de survie.

Et pourtant, Haïti dispose de ressources agricoles considérables. La plaine des Cayes, dans le Sud, demeure l’un des bassins les plus fertiles du pays. Dans le Nord-Est, la zone de Maribaroux offre un potentiel important pour une agriculture structurée, tandis que les plaines du Nord, aujourd’hui négligées, subissent abandon et accaparement. La vallée de l’Artibonite, principale plaine rizicole du pays, pourrait jouer un rôle stratégique dans la réduction des importations alimentaires. Mais ces territoires sont confrontés à des obstacles majeurs : insécurité, absence d’infrastructures, désordre foncier et urbanisation anarchique. Dans certaines zones de l’Artibonite, des groupes armés comme « Gran Grif » perturbent gravement les activités agricoles, détruisant les plantations et forçant les paysans à fuir.

Cette situation explique en grande partie le désengagement progressif des agriculteurs. Faute de sécurité, de financement et de débouchés, travailler la terre n’est plus perçu comme une activité viable. Beaucoup abandonnent leurs exploitations pour se tourner vers des activités informelles, accentuant le chômage déguisé et la fragilisation du tissu rural. Dans le même temps, l’absence d’industries de transformation prive le pays d’une valeur ajoutée essentielle, empêchant la création d’emplois à grande échelle et renforçant la dépendance aux importations.

Pourtant, une relance sérieuse de l’agriculture pourrait inverser cette dynamique. En s’appuyant sur les analyses de la Banque mondiale, de la FAO et de la BID, une politique agricole structurée pourrait générer entre 10 % et 20 % d’emplois directs supplémentaires dans la production. En y ajoutant les effets indirects liés au transport, au stockage, à la transformation et à la distribution, l’impact pourrait atteindre 20 % à 35 % d’emplois supplémentaires dans l’économie, soit jusqu’à un million d’emplois créés ou stabilisés. Une telle dynamique permettrait non seulement de réduire le chômage, mais aussi de redonner une fonction économique centrale aux zones rurales.

Mais cette transformation ne peut se faire sans une approche globale. Elle exige de sécuriser les terres, de lutter contre leur accaparement, d’encadrer leur utilisation et d’investir massivement dans l’irrigation, les infrastructures et le crédit agricole. Elle suppose également de reconstruire un tissu industriel capable de transformer localement les produits agricoles, afin de capter la valeur ajoutée et de créer des emplois durables. Sans cette articulation entre agriculture et industrie, toute relance restera incomplète et fragile.

Le véritable enjeu est celui de la souveraineté. Un pays qui importe pour 5 à 6 milliards de dollars de biens tout en exportant à peine plus d’un milliard ne peut prétendre à une autonomie économique réelle. Cette dépendance est accentuée par le recours massif aux transferts de la diaspora pour équilibrer les comptes, une situation qui souligne la vulnérabilité structurelle de l’économie. Dans ces conditions, célébrer la fête de l’agriculture et du travail sans remettre en cause ce modèle revient à ignorer l’urgence d’une transformation profonde.

  1. Relancer l’agriculture en Haïti, c’est bien plus qu’un choix économique : c’est une nécessité nationale. C’est redonner vie à des terres abandonnées, recréer des emplois, réduire la faim et restaurer une forme de souveraineté perdue. À défaut, le pays continuera de s’enfoncer dans une dépendance coûteuse, tandis que la célébration de l’agriculture et du travail demeurera, pour beaucoup, une ironie douloureuse.