Diplomatie de bas étage : quand les dirigeants haïtiens renoncent à l’honneur de la République…

Alix Didier Fils-Aime, premier ministre de facto haitien et Christopher Landau, sous-secretaire d'Etat americain...

Éditorial,

Par Francklyn B. Geffrard

PORT-AU-PRINCE, samedi 19juillet 2025 (RHINEWS) — Lors de sa récente tournée à Washington, présentée par la Primature comme une « visite officielle stratégique », le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé a été reçu non pas par un haut représentant de l’administration américaine, mais par un simple sous-secrétaire d’État, Christopher Landau. Ni le secrétaire d’État Marco Rubio, équivalent du ministre des Affaires étrangères, ni le vice-président — qui pourrait être considéré comme son homologue — ne l’ont accueilli. Pourtant, à en croire le service de communication du chef du gouvernement haïtien, cette rencontre serait une « avancée diplomatique majeure ».

Mais peut-on réellement parler d’une réussite diplomatique quand un chef de gouvernement est reçu par un fonctionnaire de second rang, sans mandat politique ni autorité exécutive réelle ? Cette scène, qui pourrait paraître anodine pour les non-initiés, est en réalité une illustration frappante d’un dérèglement profond : l’inversion des codes diplomatiques, la perte de dignité étatique, et l’acceptation servile de l’humiliation au nom de la visibilité politique.

En diplomatie, le protocole n’est pas une formalité creuse, mais le langage par lequel les nations se reconnaissent mutuellement comme partenaires égaux et souverains. Chaque rencontre, chaque rang, chaque titre obéit à une logique hiérarchique rigoureuse. Ainsi, un Premier ministre doit être reçu par son équivalent : un autre Premier ministre, un vice-président ou à défaut, un ministre des Affaires étrangères. En l’absence d’un tel accueil, la rencontre prend une connotation très claire : elle marque une volonté de déclasser, voire de délégitimer le visiteur.

Or, dans le cas d’Alix Didier Fils-Aimé, c’est bien ce qui s’est produit. Le message implicite est sans ambiguïté : Washington ne considère pas ce Premier ministre comme un partenaire stratégique ou comme un représentant pleinement légitime du peuple haïtien. Et pourtant, la Primature n’a pas hésité à publier une photo de la rencontre, accompagnée d’un message triomphal sur X (anciennement Twitter) :

« Le Premier ministre Monsieur Alix Didier Fils-Aimé s’est entretenu ce 14 juillet avec le Deputy Secretary of State, Christopher Landau.

Au cœur des échanges : sécurité et stabilité en Haïti. Le gouvernement réaffirme son engagement à agir avec ses partenaires pour un avenir de paix et d’ordre républicain. »

Cette mise en scène masque mal la faiblesse réelle du déplacement, et elle soulève une autre question brûlante : pourquoi un tel voyage n’a-t-il pas permis d’aborder des dossiers cruciaux pour la diaspora haïtienne, comme la fin annoncée du statut de protection temporaire (TPS) pour plus de 520 000 compatriotes, ou encore les menaces de déportation massives ? Était-ce un oubli ? Une incapacité ? Une crainte diplomatique ? Ou pire, une absence totale de stratégie ?

Ce n’est pas la première fois que des responsables haïtiens acceptent de se faire rabaisser sur la scène internationale sans broncher. Michel Martelly, durant sa présidence, se contentait régulièrement de recevoir la cheffe de cabinet d’Hillary Clinton, Sheryl Mills, au lieu de la secrétaire d’État elle-même. Il s’en réjouissait publiquement, comme si une visite symbolique d’une employée de cabinet équivalait à une reconnaissance diplomatique d’État à État.

Le cas de René Préval est encore plus flagrant : le défunt président avait accepté de répondre aux questions d’un procureur dominicain dans une affaire d’enquête judiciaire liée à l’assassinat d’un diplomate français. Le procureur avait été reçu au palais national, un fait sans précédent. Pourtant, en Haïti même, aucun président ou ancien président ne consentirait à répondre aux questions d’un commissaire du gouvernement haïtien, arguant du fait qu’il ne peut être jugé que par la Haute Cour de justice.

Ainsi, nos dirigeants appliquent deux poids deux mesures : arrogants et inaccessibles chez eux, mais dociles et effacés à l’étranger. Ils invoquent des principes de hiérarchie et de respect protocolaire pour échapper à la justice nationale, mais les piétinent sans gêne dès qu’ils foulent un tarmac étranger. Cette contradiction révèle une chose : leur soumission n’est pas une question de principe, mais d’opportunisme et de faiblesse.

En Haïti, la communication politique se contente souvent de l’apparence d’une action, peu importe son inefficacité. Ce voyage en est une parfaite illustration. Aucune résolution concrète n’est sortie de cette rencontre. Aucun communiqué conjoint. Aucun engagement clair. Aucune mention du TPS, ni d’accord sur la coopération sécuritaire, alors que le pays est au bord de l’effondrement institutionnel et sécuritaire.

Et pourtant, pour les services du Premier ministre, l’essentiel est là : une photo, un tweet, une déclaration solennelle, un simulacre de diplomatie. Le voyage est qualifié d’« offensive diplomatique » sans qu’aucun gain ne puisse être démontré. Il ne reste alors qu’une conclusion logique : il ne s’agit pas d’une diplomatie au service de la République, mais d’un marketing politique au service d’une fonction usurpée.

Chaque fois qu’un chef d’État ou de gouvernement accepte de se faire recevoir par un échelon subalterne, c’est l’ensemble de la République qui est abaissée. Il ne s’agit pas de l’honneur personnel d’un individu, mais de la dignité collective d’un peuple qu’il est censé représenter.

Lorsqu’un Premier ministre haïtien se montre satisfait de n’avoir été reçu que par un adjoint, sans poser de conditions, sans exiger de réciprocité protocolaire, il envoie au monde entier un message de faiblesse, de soumission et d’impréparation. Il sape les fondements mêmes de la diplomatie haïtienne, déjà affaiblie par des années d’instabilité.

L’incompétence diplomatique devient alors un acte politique majeur : elle témoigne du manque de stature, de formation, de vision et de sens de l’État chez nos dirigeants. Elle constitue une trahison silencieuse, car elle offre au monde l’image d’une Haïti indigne de respect, gouvernée par des apprentis qui ne connaissent ni les règles, ni la valeur du pays qu’ils prétendent incarner.

Haïti ne retrouvera pas sa place dans le concert des nations tant qu’elle sera représentée par des dirigeants incapables de défendre le protocole républicain, la souveraineté nationale, et la dignité diplomatique. Il ne s’agit pas de vanité ni d’égo : il s’agit de principes.

Le respect international ne s’achète pas avec des photos. Il se construit par une diplomatie lucide, exigeante, respectueuse des codes, et surtout par des dirigeants qui connaissent leur rang, défendent leur peuple, et savent dire non à l’humiliation. Tant que ce changement n’aura pas lieu, chaque déplacement à l’étranger ne fera que confirmer une chose : Haïti n’a pas de représentation digne de son histoire.