Par Francklyn B. GEFFRARD,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 26 avril 2026 (RHINEWS)- Le 26 avril n’est pas une date parmi d’autres dans l’histoire d’Haïti. Il s’agit d’un point de rupture, d’un moment où le pouvoir politique a cessé de se dissimuler derrière les apparences institutionnelles pour révéler sa nature profonde : celle d’un système fondé sur la peur, la violence et l’écrasement méthodique de toute forme de résistance. Le 26 avril 1963, sous le régime de François Duvalier, marque l’un des actes les plus emblématiques de cette dérive, non seulement par l’ampleur de la répression, mais surtout par ce qu’il inaugure : une transformation radicale de l’État haïtien en machine de terreur. Derrière le prétexte d’une tentative d’enlèvement de ses enfants, le pouvoir déclenche une chasse à l’homme qui dépasse toute logique de sécurité pour s’inscrire dans une stratégie d’élimination totale. Des familles entières sont traquées, exécutées, leurs maisons incendiées, leurs noms voués à l’effacement. Ce n’est pas seulement l’opposition politique qui est visée, mais toute possibilité de contestation, réelle ou imaginaire. En ce sens, le massacre du 26 avril 1963 ne constitue pas une réaction disproportionnée : il est un acte fondateur, une démonstration calculée de ce que sera désormais le pouvoir.
Dans cette mécanique de destruction, un élément central mérite une attention particulière : l’humiliation silencieuse de l’armée haïtienne. Les Forces armées d’Haïti, qui auraient dû constituer un contrepoids institutionnel, se retrouvent frappées en leur sein même, décapitées, infiltrées, paralysées par la peur. Des officiers sont arrêtés, exécutés ou contraints à la fuite, tandis que leurs familles deviennent des cibles, transformant toute velléité de résistance en suicide collectif. Le régime de François Duvalier ne se contente pas de neutraliser l’armée : il la remplace symboliquement et politiquement par une milice dévouée, les Tontons Macoutes, qui incarnent une nouvelle logique du pouvoir où la loyauté personnelle prime sur toute discipline institutionnelle. L’absence de réaction des FAd’H ne peut être réduite à une simple lâcheté ; elle révèle une institution déjà vidée de sa substance, fragmentée, surveillée, privée de toute autonomie. Ce silence est celui d’une structure qui a cessé d’exister comme force souveraine. L’humiliation est totale, car elle ne passe pas seulement par la défaite, mais par l’impossibilité même de combattre.

Ce basculement ne s’arrête pas à l’année 1963. Il s’inscrit dans la durée et trouve une résonance tragique le 26 avril 1986, quelques mois après la chute de Jean-Claude Duvalier. À ce moment-là, le pays croit entrer dans une nouvelle ère. La dictature semble terminée, l’espoir démocratique renaît, et la société civile commence à réclamer justice et vérité. C’est dans ce contexte qu’une foule se rassemble devant Fort Dimanche, lieu devenu le symbole de l’horreur duvaliériste, pour commémorer les victimes du massacre de 1963. Mais ce qui devait être un acte de mémoire se transforme en nouvelle tragédie. Sur ordre du commandant Isidor Pongnon, les forces armées ouvrent le feu sur des civils désarmés. Le sang coule à nouveau, cette fois non pas pour imposer la terreur, mais pour empêcher que l’on se souvienne.
Ce massacre de 1986 est d’une portée symbolique considérable. Il démontre que la chute d’un homme ne signifie pas la disparition d’un système. Les structures duvaliéristes, profondément enracinées dans l’appareil d’État, continuent de fonctionner selon les mêmes logiques. L’armée, loin d’avoir retrouvé son rôle protecteur, agit encore comme un instrument de répression. L’impunité, jamais remise en cause, devient le socle sur lequel repose cette continuité. Aucun procès, aucune épuration, aucune reconnaissance officielle des crimes passés ne viennent rompre avec l’héritage de la dictature. Dans ce vide judiciaire et moral, la violence conserve sa légitimité implicite. Le message envoyé est clair : le pouvoir peut tuer sans conséquence, hier comme aujourd’hui.
Ces deux dates, 1963 et 1986, ne sont pas des événements isolés. Elles s’inscrivent dans une même trajectoire historique, celle d’un État qui, incapable de se réformer en profondeur, reproduit les mécanismes de domination qu’il prétend avoir abandonnés. En 1963, la violence est utilisée pour asseoir un pouvoir absolu ; en 1986, elle sert à préserver un ordre hérité. Dans les deux cas, elle révèle l’effondrement de l’État de droit et la substitution de la peur à la légitimité. Ce qui frappe, au-delà des différences de contexte, c’est la permanence d’une culture politique où la vie humaine peut être sacrifiée au nom de la stabilité, de la sécurité ou du silence.
L’une des conséquences les plus graves de cette continuité est l’installation durable de l’impunité comme norme. En l’absence de justice transitionnelle, les crimes du passé ne sont ni reconnus ni jugés. Ils deviennent des précédents, des références implicites qui autorisent leur répétition. Cette absence de rupture explique en grande partie les crises contemporaines d’Haïti, marquées par la fragilité des institutions, la défiance envers l’État et la banalisation de la violence. Un pays qui ne confronte pas son histoire reste prisonnier de celle-ci. La mémoire, lorsqu’elle est étouffée, ne disparaît pas ; elle se transforme en traumatisme collectif, transmis de génération en génération.
C’est pourquoi la transmission de ces événements revêt une importance capitale. Le 26 avril ne doit pas être une date oubliée ou réduite à une commémoration symbolique. Il doit devenir un outil pédagogique, un point d’ancrage pour une réflexion nationale sur le pouvoir, la responsabilité et la justice. Les lieux comme Fort Dimanche ne doivent pas seulement être conservés comme des vestiges du passé, mais transformés en espaces de mémoire vivante, capables d’interpeller les consciences. Il ne s’agit pas de cultiver la douleur, mais de lui donner un sens, de la transformer en vigilance.
Car l’enjeu dépasse largement le souvenir. Il concerne l’avenir même de la société haïtienne. Tant que les mécanismes qui ont rendu possibles les massacres de 1963 et de 1986 ne seront pas pleinement compris et déconstruits, le risque de répétition demeurera. L’histoire d’Haïti montre que la violence n’est jamais un accident ; elle est le produit de choix politiques, d’inactions, de complicités et de silences. Le 26 avril nous rappelle que ces silences peuvent être aussi destructeurs que les actes eux-mêmes.
Ainsi, se souvenir du 26 avril, c’est refuser que la barbarie devienne une habitude. C’est affirmer que la dignité d’un peuple ne se mesure pas seulement à sa capacité de résister, mais aussi à sa volonté de comprendre, de juger et de transmettre. Entre la terreur fondatrice de 1963 et la mémoire assassinée de 1986, une leçon demeure : un pays qui n’affronte pas son passé se condamne à le revivre.

