MOLE-SAINT-NICOLAS, jeudi 23 avril 2026 (RHINEWS)- Il est des dates qui devraient structurer la conscience nationale, des moments où un peuple, placé au bord du précipice, choisit la dignité plutôt que la soumission. L’année 1891 appartient à cette catégorie rare. Face aux exigences des États-Unis, qui cherchaient à obtenir le contrôle du Môle Saint-Nicolas – position stratégique majeure à l’entrée du canal du Vent — Haïti refusa. Elle refusa malgré la pression militaire, malgré l’isolement diplomatique, malgré l’asymétrie évidente des forces. Elle refusa parce qu’elle était encore habitée par une certaine idée d’elle-même.
Ce refus ne fut pas un geste improvisé, encore moins un coup de bravade. Il fut le produit d’une vision politique claire, incarnée notamment par Anténor Firmin, pour qui céder une portion du territoire national, fût-ce sous forme de bail, constituait une atteinte inacceptable à la souveraineté. Face au contre-amiral Bancroft Gherardi, envoyé par l’administration du président Benjamin Harrison, Haïti opposa non seulement un refus diplomatique, mais une affirmation de principe : un État libre ne négocie pas son intégrité sous la contrainte.
Ce moment, trop souvent relégué aux marges de l’histoire enseignée, révèle pourtant une vérité essentielle : Haïti n’a pas toujours été cet État hésitant, dépendant, en quête permanente de tutelle. Elle fut capable, dans des conditions infiniment plus précaires qu’aujourd’hui, de dire non à une puissance montante pratiquant déjà une diplomatie de coercition. Elle fut capable de faire primer le droit sur la peur, la souveraineté sur l’opportunisme.
Mais 1891 n’est pas seulement une page glorieuse ; c’est aussi un miroir tendu au présent. Car l’histoire des relations entre Haïti et les États-Unis n’a jamais été linéaire ni apaisée. Elle est jalonnée de tensions, de convoitises, d’ingérences répétées. L’épisode du Môle Saint-Nicolas annonçait déjà les logiques qui culmineront avec l’occupation américaine de 1915, une intervention qui allait remodeler durablement les institutions haïtiennes. Depuis lors, l’ombre de l’influence américaine plane sur les décisions politiques, économiques et sécuritaires du pays.
Ce rapport asymétrique n’est pas en soi surprenant dans l’ordre international. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est la manière dont il est aujourd’hui intériorisé, accepté, parfois même recherché par ceux-là mêmes qui sont censés défendre les intérêts de la nation. Là où les dirigeants de 1891 voyaient dans la pression étrangère une ligne à ne pas franchir, certains responsables contemporains semblent y voir une opportunité, un levier pour consolider leur pouvoir ou masquer leur incapacité à gouverner.
Le contraste est saisissant. Hier, une élite capable d’opposer une résistance argumentée, juridiquement fondée, politiquement assumée. Aujourd’hui, une classe dirigeante souvent perçue comme oscillant entre résignation et complaisance, prête à engager la souveraineté nationale dans des arrangements opaques, au nom de la stabilité, de la sécurité ou de la survie politique. Le langage a changé, les formes aussi, mais la question demeure : jusqu’où un État peut-il se délester de sa souveraineté sans cesser d’exister pleinement ?
Il serait trop simple d’attribuer cette évolution aux seules pressions extérieures. La responsabilité est d’abord interne. Elle réside dans une culture politique marquée par la captation de l’État, où la fonction publique devient un instrument d’enrichissement ou de domination, et non un espace de service. Elle réside dans cette tendance persistante à confondre pouvoir et propriété, mandat et privilège. Elle réside, enfin, dans cette incapacité chronique à penser le long terme, à inscrire l’action politique dans une continuité nationale plutôt que dans des calculs immédiats.
C’est dans ce contexte que la commémoration de 1891 prend une dimension particulière. Que signifie célébrer un acte de refus historique si, dans le même temps, les pratiques contemporaines donnent le sentiment d’un renoncement progressif ? Que reste-t-il de cet héritage lorsque la souveraineté devient une variable d’ajustement dans les négociations politiques ou diplomatiques ?
La leçon de 1891 est pourtant claire : la souveraineté ne se conserve pas par défaut, elle se défend activement. Elle ne dépend pas uniquement de la puissance matérielle, mais de la volonté politique, de la cohérence des institutions, de l’intégrité des dirigeants. Un État peut être fragile et digne, comme il peut être formellement indépendant mais substantiellement dépendant.
Se souvenir de 1891, ce n’est pas céder à la nostalgie. C’est rappeler qu’une autre posture est possible, qu’un autre rapport au monde est envisageable. C’est refuser l’idée selon laquelle la faiblesse actuelle serait une fatalité historique. C’est, en somme, réactiver une mémoire de résistance au moment même où tout semble pousser à l’abandon.
Car au fond, la question posée par cette commémoration est d’une simplicité redoutable : Haïti veut-elle encore être ce pays qui sait dire non ? Ou s’est-elle résignée à devenir celui qui consent, négocie et cède — non par nécessité absolue, mais par renoncement progressif à ce qui faisait sa singularité ?
Entre 1891 et aujourd’hui, ce n’est pas seulement le rapport de force international qui a changé. C’est, plus profondément, le rapport que la nation entretient avec elle-même. Et tant que cette fracture ne sera pas interrogée, la célébration des actes de dignité du passé risque de sonner comme une ironie tragique plutôt que comme une promesse d’avenir.

