Dessalines trahi : comment l’abandon des élites a dévoyé l’idéal d’indépendance -et comment le reconquérir…

Statue de Jean Jacques Dessalines, Père Fondateur de la Patrie...

PORT-AU-PRINCE, vendredi 17 octobre 2025 (RHINEWS)- Le 17 octobre 2025 marque le deux cent dix-neuvième anniversaire de l’assassinat lâche et crapuleux de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines, père fondateur de la nation haïtienne. Ce crime politique, jamais élucidé, ne fut pas seulement la mise à mort d’un homme : il fut l’exécution symbolique d’un idéal. Dessalines a été tué parce qu’il voulait que la liberté ait un contenu social, que l’indépendance fût économique, et que la souveraineté ne soit pas un mot mais une pratique. Deux siècles plus tard, Haïti demeure prisonnière de la même trahison : celle d’une élite sans patrie, complice de la décadence, et d’un peuple qu’on a dépossédé de son destin.

Pont-Rouge, 17 octobre 1806. L’Empereur Dessalines, général de la liberté, tombe sous les balles de ceux-là mêmes qu’il avait libérés du joug colonial. Son assassinat ne fut pas seulement une rivalité de pouvoir : il fut la revanche des privilégiés contre la justice. Dessalines avait osé dire que l’indépendance devait profiter aux anciens esclaves, pas seulement à ceux qui avaient appris à parler français. Il voulait une Haïti noire, libre, productive et équitable. Il voulait briser la hiérarchie de couleur et de rente qui divisait la nouvelle nation. Il avait compris que la véritable indépendance ne se gagnait pas dans les traités, mais dans la terre, la production et la dignité du travail.

Il prônait une économie nationale fondée sur la redistribution foncière, le contrôle des ports et la discipline productive. Il rêvait d’un État fort, juste et souverain, capable de défendre les plus faibles contre les nouveaux prédateurs. Cet idéal effrayait ceux qui, à peine l’indépendance acquise, voulaient en faire une rente personnelle. Pour eux, la liberté n’était qu’un drapeau, pas une révolution sociale. Dessalines fut donc abattu comme on élimine un obstacle à la richesse facile.

Dessalines ne voulait pas d’une indépendance de façade, mais d’une libération totale — politique, économique, morale. Il rêvait d’un pays où chaque Haïtien aurait droit à la terre, à l’éducation, à la justice et au respect. Dans sa vision, la couleur de peau ne devait plus déterminer la valeur de l’homme. « Tous les Haïtiens seront désormais connus sous la même dénomination », proclamait-il dans l’Acte d’indépendance. C’était une rupture radicale avec l’ordre colonial et l’idéologie raciale.

Mais cet idéal resta inachevé. Les premières générations d’élites post-impériales, craignant la démocratie sociale, détruisirent l’État national au profit d’une République d’intérêts privés. Elles préférèrent la rente à la production, la dépendance à la souveraineté, la soumission à la grandeur. Haïti devint un pays sans projet, où les puissants vivaient de l’importation, du clientélisme et de la corruption, pendant que le peuple survivait dans l’indignité.

Aujourd’hui encore, les héritiers de ces trahisons continuent le crime. Ils se parent du nom de Dessalines tout en foulant aux pieds ses principes. Ils crient « pitit Dessalines » tout en rackettant les pauvres, en pactisant avec les gangs et en appelant la tutelle étrangère dès qu’ils perdent le contrôle. Ce sont eux les vrais bourreaux du peuple : des politiciens sans idéal, des affairistes sans foi, des patriotes d’opérette vivant de la misère nationale.

Parce qu’il impliquait la fin des privilèges, l’idéal dessalinien faisait peur. Dessalines voulait un État fort, impartial, productif et juste. Il refusait que la liberté serve à bâtir une nouvelle aristocratie. Il savait que la colonisation économique reviendrait par les élites locales si le peuple restait sans pouvoir. Il voulait faire de la terre un bien national, non une propriété d’oligarchie. En somme, il menaçait tous ceux qui vivaient du désordre et de la rente.

Aujourd’hui, cet idéal fait encore peur. Parce qu’il exige de mettre fin à la corruption endémique, de briser la mainmise des familles sur les douanes, les banques, les ports, les contrats publics. Parce qu’il impose une discipline nationale : produire au lieu de mendier, travailler au lieu de voler, planifier au lieu de pleurnicher. Et parce qu’il révèle ce que nous avons cessé d’être : un peuple fier, productif et souverain.

Dessalines effrayait parce qu’il voulait la justice avant la paix, l’ordre avant la compromission, la dignité avant la richesse. Or nos élites d’aujourd’hui ont inversé l’équation : elles veulent la paix de la servitude, l’ordre de la corruption, la richesse de l’État.

Deux cent dix-neuf ans après Pont-Rouge, Haïti est à genoux. L’État est effondré, la justice réduite à une fiction, la corruption devenue norme et la misère érigée en fatalité. Le peuple n’a plus confiance en rien ni en personne. Les élites, qui auraient dû servir la nation, se sont servies d’elle. Elles ont livré le pays à des intérêts étrangers, appuyé la mise sous tutelle, justifié la dépendance et transformé la politique en commerce.

La honte est collective. Nous avons sollicité l’occupant au lieu de rétablir notre propre autorité. Nous avons confié notre sécurité à des forces étrangères, notre économie à des importateurs, notre avenir à des bailleurs. Nous avons abandonné le travail, la discipline et la fierté, préférant la facilité et la débrouillardise. Nous avons fait de l’assistanat une idéologie. Chaque fois que nous appelons un étranger à résoudre nos problèmes, nous assassinons à nouveau Dessalines.

Ce n’est pas seulement la faute des politiciens : c’est celle d’un peuple qui a toléré la corruption, accepté la médiocrité, encouragé les trafics, pardonné l’impunité. Nous sommes devenus les complices de nos bourreaux.

Ils se réclament de Dessalines, mais ne partagent ni son courage ni sa morale. Ce sont les faux révolutionnaires d’un temps de ruines : bandits qui pillent au nom du peuple, politiciens qui trafiquent des symboles, leaders autoproclamés sans plan ni vision. Ils se taisent sur les crimes des gangs, s’allient à eux, les financent ou les utilisent pour terroriser la population. Ils parlent d’indépendance pendant qu’ils négocient leur survie avec des puissances étrangères.

Dessalines voulait construire un État discipliné, juste et souverain. Eux détruisent ce qui reste de l’État pour s’enrichir. Ils ont transformé la politique en marché noir. Ils ne gouvernent pas au nom du peuple, mais au nom de leurs commanditaires. Ces imposteurs sont les nouveaux bourreaux de l’idéal dessalinien.

Leur silence face au terrorisme qui ravage la capitale est une complicité morale. Leur avidité face à la misère du peuple est une insulte à la mémoire de l’Empereur. Ils ne sont pas les enfants de Dessalines. Ils sont les héritiers de ses assassins.

Revenir à Dessalines, ce n’est pas brandir son image dans les défilés, c’est reconstruire son programme dans les faits. L’idéal dessalinien n’appelle pas la nostalgie, mais la procédure. Il suppose trois piliers : justice, production, souveraineté.

Justice, d’abord : une justice indépendante, impartiale, capable de sanctionner les puissants. Sans elle, l’État n’est qu’une façade. Le combat contre la corruption doit redevenir une priorité nationale, avec transparence des comptes publics, confiscation des biens mal acquis et protection des lanceurs d’alerte.

Production, ensuite : l’économie nationale doit être refondée sur la base du travail et de la création de valeur. Il faut libérer la paysannerie, sécuriser les terres, financer la petite production, réhabiliter les routes rurales, encourager les coopératives, substituer l’importation par la production locale. Dessalines voulait une économie d’autonomie, non de dépendance.

Souveraineté, enfin : il faut restaurer la capacité de l’État à décider pour lui-même. Cela signifie sécuriser le territoire, réformer l’armée et la police, lutter contre les gangs non par des slogans, mais par la traçabilité financière, le renseignement et la reconquête des services publics. La souveraineté n’est pas une déclaration : c’est une organisation.

La plus grande faute de notre génération n’est pas d’avoir échoué, mais d’avoir cessé d’essayer. Nous avons accepté la médiocrité comme horizon, l’humiliation comme mode de gouvernance, la dépendance comme solution. Nous avons oublié que Dessalines avait bâti la victoire sur la discipline, la rigueur et le courage collectif.

Aujourd’hui, reconstruire Haïti exige un sursaut moral. Il faut exiger des dirigeants des comptes et des calendriers, exiger des institutions la transparence, exiger du peuple la participation. Il faut cesser de croire que la solution viendra d’ailleurs : elle viendra de la volonté nationale. La refondation ne peut être que dessalinienne, c’est-à-dire patriotique, structurée et intransigeante sur les principes.

Il faut surtout retrouver la notion de devoir. Dans l’idéal dessalinien, la liberté ne se séparait jamais de la responsabilité. Être libre, c’est se gouverner. Gouverner, c’est rendre des comptes. Servir, c’est produire. Tant que ces valeurs ne seront pas réhabilitées, l’indépendance restera un mensonge.

Pont-Rouge n’est pas seulement un lieu de mémoire : c’est le miroir de notre faillite morale. Là où Dessalines est tombé, c’est la nation entière qui continue de s’effondrer. La honte doit devenir un point de départ. Nous avons honte de nos dirigeants, honte de nos compromissions, honte d’avoir transformé la liberté en caricature. Mais de cette honte peut naître une rédemption : celle de redevenir un peuple debout.

Refonder Haïti sur l’idéal dessalinien, c’est refuser la résignation, la dépendance et la corruption. C’est reconstruire un État au service du bien commun. C’est redonner sens au travail, à la justice, à l’éducation, à la production. C’est redécouvrir la dignité d’un peuple capable de se gouverner lui-même.

Dessalines n’a pas seulement fondé un pays : il a défini une méthode. Il a montré que la souveraineté n’est pas donnée, mais conquise et entretenue. Que la liberté se mérite par la rigueur et le sacrifice. Que la dignité se construit dans l’effort collectif.

Deux siècles plus tard, nous ne pouvons plus nous contenter de commémorer : il faut continuer la bataille. L’heure n’est plus aux discours, mais à l’action. Revenir à Dessalines, c’est rompre avec les habitudes de la soumission, du profit et de la peur. C’est cesser de mendier notre salut. C’est nous remettre au travail pour reconstruire notre souveraineté.

Nous avons trahi son rêve, livré le pays à la misère et abandonné le peuple. Mais il est encore temps. L’idéal dessalinien reste notre boussole : justice, travail, discipline, souveraineté. Il n’est pas mort à Pont-Rouge. Il attend notre courage.

Car, « Si nous ne réagissons pas, nous ne sommes pas des hommes. » Et si nous ne relevons pas Haïti, nous ne sommes pas les enfants de Dessalines, mais les héritiers de ses assassins.